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Afrique Relance, Vol.15# 3 (octobre 2001), page 29

'L'Afrique n'est pas sur un pied d'égalité'

AFRIQUE RELANCE S'ENTRETIENT AVEC...
Kamran Kousari de la CNUCED

M. Kamran Kousari est l'un des grands spécialistes du développement africain de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED). Il a dirigé la publication de plusieurs grands rapports de cet organisme. Depuis un an, la CNUCED recommande instamment que soit adopté un "Plan Marshall" pour l'Afrique, c'est à dire que l'aide étrangère à l'Afrique soit multipliée par deux. Afrique Relance s'est entretenu avec M. Kousari au siège de la CNUCED à Genève.

La CNUCED demande un Plan Marshall pour l'Afrique. Comment envisagez-vous la chose?
Kousari:
Il semble paradoxal de dire que l'Afrique doit recevoir une aide plus importante pour pouvoir réduire sa dépendance par rapport à cette aide à l'avenir. Mais c'est exactement comme cela qu'a fonctionné le Plan Marshall. Si nous multiplions par deux l'aide publique au développement (APD) de l'Afrique, pour la porter à 20 milliards de dollars par an pendant une dizaine d'années, au lieu des 10 milliards actuels, l'épargne, les investissements et les flux privés nationaux suffiront à remplacer l'aide.

En injectant une grande quantité de capitaux dans les économies européennes de l'Ouest, le Plan Marshall a contribué à relancer ces économies après les destructions causées par la Seconde Guerre Mondiale. Les derniers versements du Plan n'ont jamais eu lieu : ce n'était pas nécessaire puisque les économies européennes avaient commencé à prendre leur essor.

La situation actuelle de l'Afrique est tout aussi désespérée. Dans les années 80, après le début de la récession mondiale, les cours des produits exportés par l'Afrique ont commencé à chuter sur le marché mondial. Nombre de pays ont dû emprunter pour combler leur manque à gagner et sont ainsi devenus "débiteurs nets" auprès des institutions financières internationales et des bailleurs de fonds bilatéraux. C'est à ce moment là que l'expérience de l'ajustement structurel a commencé à prendre forme en Afrique. Elle a été dévastatrice puisque l'un des principes de l'ajustement consiste à réduire le rôle de l'Etat dans l'économie.

Les mesures favorables à l'économie de marché et la libéralisation du commerce et des investissements dominent désormais les politiques économiques du continent. En Afrique subsaharienne, la "politique du juste prix" n'a pas stimulé l'offre. Qui plus est, aucun groupe d'entrepreneurs n'était là pour combler le vide laissé par l'Etat. De plus, les marchés étaient précaires ou non-existants, et les institutions publiques et privées nécessaires à la gestion d'une économie de marché faisaient défaut. Depuis l'indépendance, la capacité de production de nombre de ces pays repose sur les entreprises publiques. Dans le secteur agricole, l'Etat dirigeait des commissions qui réglementaient les cours des produits agricoles et garantissaient aux agriculteurs des prix planchers pour leurs produits. Elles leur offraient aussi les multiples services dont ils avaient besoin, ce que le secteur privé ne fera pas.

Il est clair que les programmes d'ajustement structurel ont dérapé. La pauvreté s'est accrue en Afrique subsaharienne. Aujourd'hui, 380 millions de personnes vivent dans la pauvreté la plus totale, avec moins d'un dollar par jour, contre 300 millions il y a dix ans. Ces chiffres sont très parlants.

Que faut-il faire maintenant ?
Kousari:
Nous devons, en toute honnêteté, évaluer les effets que les politiques macroéconomiques et d'ajustement structurel ont eus sur les politiques de croissance et de redistribution des richesses. Les nouvelles mesures de "réduction de la pauvreté" qui privilégient la santé et l'éducation sont utiles, mais elles n'auront sans doute aucun effet sur la pauvreté tant que les politiques en matière d'agriculture, de commerce, de finances, de taux de change, de déréglementation et de privatisation des entreprises ne réussiront pas à engendrer la croissance et à garantir une meilleure répartition des richesses. Pour réussir, ces politiques doivent être associées à d'importants investissements dans le développement humain, les infrastructures physiques, mais aussi le renforcement des institutions et des capacités.

Les principes de base des programmes d'ajustement structurel inclus dans l'Initiative des pays pauvres très endettés (PPTE) n'ont pas changé. Ils reviennent à prescrire de l'aspirine à une personne gravement malade. La réduction de la pauvreté doit être liée à des politiques favorisant la croissance et le développement durables. En bref, il faut s'appuyer sur l'économie de marché plus qu'on ne pouvait le faire à l'époque qui a suivi l'indépendance, et donner un rôle à l'Etat plus important que celui autorisé par l'ajustement structurel.

Les investissements étrangers directs seraient-ils utiles ?
Kousari:
On parle beaucoup du rôle que pourraient jouer les investissements étrangers directs (IED). Mais en fait, les investissements de capitaux privés viennent après la croissance, ils ne l'engendrent pas. On constate quelques investissements dans les secteurs privatisés, notamment les télécommunications, qui constituent un marché captif. Mais la vente d'actifs ne donnera aux pouvoirs publics que des liquidités à court terme qui n'auront aucun impact sur le développement à long terme. A cet égard, l'expérience latino américaine est révélatrice.

Il va de soi que la qualité des IED est importante. Les investissements étrangers directs permettent-ils de racheter des actifs existants ou de produire de nouveaux actifs ? Sont-ils créateurs d'emploi et de nouvelles capacités ? Contribuent-ils à développer la technologie dans le pays ? Contribuent-ils à ouvrir de nouveaux marchés ? La plupart des pays africains, à l'exception de ceux qui tirent la majorité de leurs ressources des industries minières, sont toujours en majorité agricoles. Les IED pourraient favoriser des activités créatrices de plus value dans le secteur de l'agroalimentaire. Ils permettraient d'ouvrir de nouvelles usines et de créer de nouvelles capacités de production. Malheureusement, l'Afrique ne bénéficie pas actuellement de ce type d'IED.

Le marché mondial pourrait-il offrir les mêmes chances à l'Afrique qu'au reste du monde ?
Kousari:
Si les producteurs africains pouvaient devenir plus compétitifs avant d'être confrontés aux forces du marché dans toute leur brutalité, on pourrait alors dire que le marché offre des chances égales à tous. Mais il faut aussi tenir compte du poids relatif des partenaires commerciaux. La plupart des pays africains ne disposent ni des capacités juridiques ni des institutions qui leur permettraient de défendre leurs intérêts face aux pays développés. Ils sont désavantagés lorsqu'ils défendent leur point de vue au sein de l'organe de résolution des conflits qu'est l'Organisation mondiale du commerce (OMC), et ils ne peuvent proférer des menaces de représailles crédibles comme peuvent le faire les grandes puissances commerciales.

Plusieurs mesures ont fait bénéficier les pays les plus pauvres d'un traitement préférentiel et différentiel. Mais ces mesures ne seront plus en vigueur dans quelques années et, de toute façon, les avantages qu'elles procurent ont déjà été affaiblis par la tendance à la libéralisation du commerce. Il faudrait prendre encore plus de mesures faisant bénéficier ces pays d'un traitement préférentiel. Sinon, comment l'Afrique pourrait-elle se mesurer aux énormes capacités technologiques et commerciales de sociétés basées au Canada, dans l'Union européenne, au Japon et aux Etats-Unis ?

Ensuite, citons le problème de l'application des normes sanitaires et phytosanitaires [voir "L'Afrique s'oppose à un nouveau cycle de négociations"], qui affectent aussi la compétitivité de l'Afrique. Le Kenya a réussi sa diversification : il produit et exporte des fleurs coupées mais il a du mal à respecter les différentes normes imposées par les marchés des pays développés. Les clauses phytosanitaires devraient être définies en termes objectifs, négociées par un organe international, et les pays en développement devraient avoir leur mot à dire sur la question. Les normes ne devraient pas être fondées sur une décision unilatérale et les Africains devraient recevoir une formation les aidant à les respecter.


Usine de matériel agricole à Maputo (Mozambique) : le développement des économies africaines passe par des politiques souples, notamment la protection des industries naissantes.

Photo : © AIM / Santos Finiosse


Ces problèmes sont assez techniques, mais ils ont un véritable impact sur la population mondiale. Lorsque l'UE a arrêté d'importer du poisson du Lac Victoria [Afrique de l'Est] parce que, disait-elle, le poisson était pollué, cette décision a affecté des milliers de familles de pêcheurs. Ce poisson était peut-être pollué. Je ne suis pas un expert de la pollution, des dangers sanitaires ou de la consommation de poissons du Lac Victoria. Mais le poisson est tellement crucial pour les Africains de cette région que la communauté internationale aurait dû contribuer à résoudre ce problème et dédommager les pêcheurs et leurs familles. Au lieu de quoi, l'UE a mis des barrières et déclaré : "Vous n'avez plus le droit d'exporter votre poisson." Nous parlons de la réduction de la pauvreté, mais rien n'a été fait pour aider ces gens très démunis. Les agriculteurs de l'UE reçoivent des millions d'euros de dédommagements quand leur bétail doit être abattu. Comment les gouvernements africains, déjà si lourdement endettés et fonctionnant avec des budgets de misère, peuvent-ils verser de tels dédommagements ?

En matière de conflits commerciaux, la taille [d'un pays] compte. Dans les différends commerciaux qui opposent les Etats-Unis et l'UE sur la question du boeuf aux hormones ou des bananes, par exemple, où les enjeux s'élèvent à des milliards de dollars, les grandes puissances commerciales peuvent menacer d'exercer des représailles et faire en sorte que les règlements soient respectés. Mais les pays africains ne sont pas à égalité lorsqu'ils se heurtent aux barrières imposées par l'UE. Il n'y a pas de traitement égal pour le Kenya qui essaie d'exporter ses fleurs. Les Africains ont-ils la formation juridique ou la capacité d'engager une armée d'avocats et de les envoyer à Genève pour convaincre les panels d'experts de l'OMC de la justesse de leur cause ? Vous savez, le discours sur la libéralisation des échanges ne doit pas être pris au pied de la lettre.

Bien sur, je pense que les règles du jeu doivent être respectées par tous. Mais lorsqu'on parle d'offre, de capacité, d'investissement et de technologie, l'Afrique est certainement désavantagée. C'est comme si on disait : les règles du rugby sont les mêmes pour tout le monde. Puis, on amène une équipe de joueurs professionnels et on la fait jouer contre une équipe d'enfants de douze ans. Les règles sont les mêmes pour tout le monde, mais qui va gagner ?

En quoi un "Plan Marshall" pourrait-il être utile ?
Kousari:
Tout d'abord, il faut de l'argent pour reconstruire un grand nombre d'institutions privées et publiques. La fonction publique a été tellement dégraissée qu'elle n'est plus capable de fonctionner correctement en tant qu'institution publique. A l'heure actuelle, nous avons un Etat qui n'a ni la capacité de gérer des entreprises ni celle de réglementer ou de régir l'activité du secteur privé.

Un modèle de développement possible pour l'Afrique est, en fait, celui de l'Asie orientale, où le secteur privé travaille en partenariat avec le secteur public. L'Etat identifie les secteurs dans lesquels il lui semble que le secteur privé dispose d'un avantage compétitif, puis il appuie les entrepreneurs désireux d'investir dans ces secteurs. L'appui de l'Etat prend diverses formes : protection limitée dans le temps, accès au crédit à des conditions avantageuses, crédits à l'exportation, subventions en nombre limité, baisse des tarifs douaniers sur les biens d'équipement et les biens intermédiaires*, et appui en matière d'infrastructures.

* A l'instar des machines et d'autres biens d'équipement, les produits
intermédiaires font aussi partie de la chaîne de production, comme par exemple,
les pesticides et les engrais importés utilisés en agriculture.

Il n'est pas nécessaire d'être un génie pour voir que l'Afrique doit bénéficier de politiques souples similaires à celles dont ont bénéficié les économies des marchés émergents au début de leur industrialisation -- notamment la protection des industries naissantes, la subvention des producteurs locaux et l'octroi de prêts à des taux inférieurs à ceux du marché. Pour que les producteurs africains soient compétitifs sur les marchés internationaux, qui exigent maintenant beaucoup de capitaux et de technologie, ils ont "besoin de temps". Ils doivent avoir un meilleur accès aux marchés des produits manufacturés.

Et bien sûr, il faut qu'ils adoptent des mesures adaptées. En Asie orientale, ils ont choisi d'adopter la politique de la carotte et du bâton. La carotte, c'était le soutien ponctuel, le crédit, le financement et la protection. Le bâton, c'était la menace de retrait de cette aide. Ce modèle pourrait facilement être appliqué à l'Afrique où les conditions actuelles ne sont pas différentes de celles de l'Asie orientale au début de son industrialisation.

Tout d'abord, le développement industriel pourrait s'appuyer sur les produits de base. Créer de la plus value à partir de produits bruts qui seraient transformés avant d'être exportés, ce serait un bon départ. L'Afrique a besoin de se diversifier, c'est à dire de trouver de nouveaux secteurs d'activité et de produire un plus grand nombre de produits de transformation. Au lieu d'exporter des grains de café, les exportateurs africains pourraient se diversifier en vendant du café destiné aux boutiques de luxe. Pour ce qui est des métaux et des minéraux, il est possible de fabriquer des produits manufacturés et semi-manufacturés sans technologies complexes.

Si les pays africains appliquaient des politiques similaires à celles de l'Asie, qui soient adaptées à chaque pays, il n'y aucune raison que leur croissance ne démarre pas. Si l'Afrique recevait des financements, bénéficiait de politiques souples et avait accès aux marchés, je ne vois pas pourquoi elle ne pourrait pas atteindre le même type de croissance que l'Asie orientale. Une fois qu'ils auront accès aux marchés, les pays africains renforceront leurs capacités afin d'offrir leurs produits.



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