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Afrique Relance, Vol.15# 3 (octobre 2001), page 1 (Dossier spécial : La protection des enfants africains) Les orphelins du sida : Par Michael Fleshman A la tragédie des 17 millions de personnes mortes du sida en Afrique viennent s'ajouter 12 millions d'enfants orphelins. Traumatisés par la mort de leurs parents, stigmatisés par la maladie qui les a touchés de près et souvent réduits à une misère terrible après le décès du chef de famille, ces orphelins toujours plus nombreux -- qui, selon la définition, ont perdu soit l'un de leurs parents soit les deux -- pèsent d'un lourd poids sur la famille élargie traditionnelle et surchargent les systèmes sanitaire et éducatif des pays les plus durement touchés. Le problème est particulièrement grave en Zambie où, selon l'Agency for International Development des Etats-Unis (USAID), le nombre d'orphelins a atteint plus de 1,2 million en 2000 (c'est-à-dire un enfant zambien sur quatre). Sur ce nombre, 930 000 ont perdu au moins un parent à cause du sida. Loger, alimenter, éduquer et procurer de l'affection à ces enfants est un devoir moral mais aussi un élément essentiel du développement futur de l'Afrique, a déclaré à Afrique Relance M. Stephen Lewis, Envoyé spécial des Nations Unies pour le VIH/sida en Afrique. "Nous devons faire des efforts herculéens pour ces enfants si nous ne voulons pas les perdre. Sinon, prévient-il, nous courons à la catastrophe. Vous avez une société où les enfants ne sont pas scolarisés et ne peuvent donc pas occuper d'emploi, même les plus simples, une société où une grande partie de la population peut avoir des réflexes antisociaux en raison de ses conditions de vie très difficiles. Vous avez une génération d'enfants qui seront plus vulnérables face à l'exploitation et à la maladie car ils n'auront pas conscience de leur valeur." Les besoins des orphelins du sida sont immédiats -- il faut les nourrir -- et s'inscrivent également dans la durée -- il faut les éduquer, les encadrer et leur prodiguer des soins jusqu'à la fin de l'adolescence. S'adressant aux responsables des pays industrialisés du Groupe des huit, réunis à Gênes en juillet 2001, le Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a demandé que les ressources nécessaires soient fournies "pour aider tous ceux dont les vies ont été dévastées par le sida, particulièrement les orphelins". Le nombre d'orphelins du sida excède 13 millions, a-t-il dit, "et leur nombre ne cesse de croître". Renforcer la famille Toutefois, en Zambie et dans d'autres pays très durement
touchés par la pandémie, l'institution traditionnelle
qui prend en charge les enfants vulnérables, la famille
élargie, commence à s'effondrer sous la double
pression de la pauvreté et de la maladie. A Chipata (Zambie) les orphelins du sida, en compagnie d'autres enfants, boivent l'eau d'une pompe financée par l'UNICEF. Photo: © UNICEF / Giacomo Pirozzi Renforcer la famille, dit Carol Bellamy, Directrice générale du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), est le seul moyen de répondre à la crise dans la pratique. "Il n'existe pas suffisamment d'orphelinats dans le monde pour prendre ces enfants en charge, dit-elle. Nous devons renforcer la famille élargie." Mais une étude approfondie, réalisée en 1999, sur ce qu'un chercheur a baptisé la "crise silencieuse" des orphelins de la Zambie, démontre la difficulté pratique d'une telle entreprise. Le problème est en partie financier. La pandémie est à la fois une cause et une conséquence de l'aggravation de la pauvreté dans le pays, mais aussi de la hausse de la dette extérieure, problèmes qui poussent les familles au bord du gouffre et empêchent les pouvoirs publics de remédier à la crise des orphelins. Le revenu par habitant, qui n'était que de 490 dollars en 1990, a chuté à 330 dollars à la fin de la décennie, et le règlement du service de la dette occupait l'année dernière une part du budget national supérieure à la santé et l'éducation réunies. Pour de nombreux enfants, la perte des parents est synomyme de misère, de fin de scolarité et de rejet par la famille et les voisins. En dépit du nombre croissant de décès, quasiment la moitié des orphelins zambiens vivent dans un foyer où survit un parent, en général la mère. Mais le taux élevé de séropositivité au sein des couples mariés signifie que nombre d'enfants perdent rapidement leurs deux parents et se retrouvent à la charge de leur famille élargie. Environ 40 % de ces enfants sont élevés par les grands-parents, 30 % par leurs oncles et tantes. Les conséquences peuvent être dévastatrices pour les familles. Une femme de 70 ans qui élève ses quatre petits enfants a expliqué aux chercheurs : "depuis que l'on m'a amené ces enfants, je souffre. Je suis trop vieille pour les élever correctement. Je ne peux pas cultiver... et la nourriture ne durera pas toute l'année." "C'est là un acte qui demande des sacrifices incroyables de la part de ces familles car souvent, elles se retrouvent au bord du gouffre, reconnaît M. Lewis. Elles ont à peine de quoi survivre quand soudain, elles prennent deux enfants à charge. Je crois que personne n'avait imaginé l'ampleur du fardeau qui pèserait sur les familles élargies des pays les plus durement touchés. C'est tout simplement un défi extraordinaire." Les enfants chefs de famille, rares autrefois en Zambie, sont désormais de plus en plus nombreux, mais les formes officielles et traditionnelles d'héritage, le système de propriété foncière et les politiques sanitaires et éducatives n'ont pas suivi. "Nos deux parents sont morts en 1995, a dit une jeune Zambienne aux chercheurs de l'UNICEF. Quand cela s'est produit, les membres de notre famille nous ont fuis. Cela nous a surpris car, puisqu'ils sont de la famille, nous pensions qu'ils allaient prendre soin de nous. Nos parents avaient une grande ferme, mais on nous l'a prise et nous n'avons plus de terres à cultiver. Mes jeunes frères et soeurs sont devenus mendiants, ils vont de maison en maison pour demander de quoi manger." D'autres enfants sont pris en charge par les voisins ou trouvent à se loger dans l'un des rares orphelinats et foyers de Zambie. Pour les autres, il ne reste que les rues des villes zambiennes où les enfants, sans surveillance ou foyer stable, survivent de mendicité et de petits larcins. Orphelins ou enfants vulnérables ? En Zambie, l'aide apportée aux familles qui élèvent orphelins et enfants vulnérables vient surtout de la collectivité. Depuis que la pandémie du VIH/sida a commencé à s'étendre à l'ensemble du pays il y a presque 20 ans, des centaines de comités pour l'enfance, animés par des organisations religieuses et communautaires, et de nombreux projets de soins à domicile, ont pris les malades en charge et offert conseils et soutien aux orphelins et à leurs familles. Les programmes sont aussi variés que les communautés qu'ils desservent. Mais ils tentent tous, à leur façon, d'aider les familles dans deux domaines essentiels : l'alimentation et l'éducation.
Photo: © UNICEF / LeMoyne L'une des premières difficultés rencontrées par les communautés est un problème de définition : qui considère-t-on comme orphelin et quels enfants faut-il assister ? Financée par l'UNICEF et d'autres bailleurs de fonds, l'étude réalisée en 1999 a permis de constater que de nombreux Zambiens considèrent qu'un enfant est orphelin uniquement lorsqu'il ne vit pas avec un membre adulte de sa famille. Dans certaines communautés, les orphelins qui ont perdu leurs deux parents, mais sont pris en charge par d'autres membres de la famille, ne sont pas supposés recevoir d'assistance spéciale, sauf s'ils sont très pauvres. De nombreux Zambiens préfèrent le terme "enfant vulnérable" à "orphelin" parce que les enfants dont les parents sont vivants se trouvent souvent dans des conditions matérielles guère meilleures que ceux dont les parents sont décédés, et méritent donc tout autant d'être aidés. L'étude constate que si 75 % des enfants orphelins vivent en dessous du seuil de la pauvreté, c'est également le cas de 73 % d'enfants qui ont encore leurs parents. Dans une communauté, un bailleur de fonds étranger avait financé les frais de scolarité et les uniformes neufs des enfants. Mais, les autres élèves n'avaient pas non plus les moyens de s'acheter de nouveaux habits. Le ressentiment suscité par cette assistance a donc isolé les orphelins et créé des tension dans la collectivité. Une situation similaire peut se produire dans une famille élargie où les enfants pris en charge par un oncle bénéficient d'avantages auxquels les propres enfants de ce dernier n'ont pas droit. "Quand il s'agit d'intervenir sur le plan pratique, note l'étude, il n'est pas utile de séparer les orphelins des autres enfants vulnérables. En fait, les séparer présente des risques importants." Le défi que les bailleurs de fonds doivent relever, notent les chercheurs, tient en partie au fait que de nombreux programmes réservent des fonds exclusivement pour les orphelins, et assortissent donc les critères d'éligibilité de "risques importants". Terres et aliments Dans les zones rurales, les pouvoirs publics et les associations religieuses et communautaires font en sorte, avec les chefs traditionnels, que les familles vulnérables puissent rester sur leurs terres, et lorsque ces familles ne sont plus capables de subvenir à leurs besoins, ils instaurent des programmes d'alimentation durable à partir de ressources locales. Dans une région rurale de l'est de la Zambie, le KOP (Projet des orphelins de Kanyanga) -- au départ un programme de soins à domicile des malades du sida -- a déterminé que les familles ayant des enfants vulnérables devaient de toute urgence parfaire leurs techniques d'exploitation agricole et améliorer leur nutrition. Dans la région, les coutumes traditionnelles qui régissent l'héritage permettent généralement aux familles dirigées par des femmes ou des enfants de rester sur leurs terres, et au départ, le projet fournissait des semences, des engrais et des outils. Quand il est devenu évident que les familles ne disposaient pas des compétences requises pour augmenter leur production alimentaire, un agronome a été engagé en vue d'améliorer les techniques d'exploitation agricole et les rendements. Conçu à l'origine comme un programme de nutrition, le projet agricole du KOP procure désormais aux familles d'importantes sources de revenus qui permettent de régler les frais de scolarité des enfants et donc d'alléger le fardeau financier de la communauté. Les enfants chefs de famille, rares autrefois en Zambie, sont maintenant de plus en plus nombreux, mais les formes officielles et traditionnelles d'héritage, la propriété foncière, l'éducation et la santé ne suivent pas. Toutefois, des projets alimentaires instaurés dans d'autres régions du pays n'ont pas été aussi concluants. A Kitwe, le Comité local des enfants en détresse a créé des "jardins d'orphelins" gérés collectivement, visant à générer des revenus pour les familles vulnérables et à améliorer leur nutrition. Mais le rendement de ces jardins était inférieur à celui des jardins exploités à des fins commerciales. Ils n'ont donc pas réussi à réduire la dépendance des habitants par rapport aux rations d'aide alimentaire et autres programmes d'aide extérieure. Selon l'UNICEF et d'autres chercheurs, ce problème s'explique en partie par le fait que la communauté n'a pas pu engager de personnel professionnel et que les participants savaient que l'apport d'assistance viendrait compenser les mauvais rendements. Le bilan des projets alimentaires de Kanyanga et de Kitwe illustre les forces et les faiblesses des réponses apportées localement aux besoins des orphelins et des enfants vulnérables. Dans les deux cas, les communautés ont recensé des besoins et pris rapidement des initiatives, en s'appuyant sur les compétences et les ressources locales disponibles. Mais les différences de résultats obtenus dans les deux communautés indiquent qu'il est nécessaire de disposer de davantage de compétences, d'assistance financière et de techniques extérieures, et qu'il est difficile de reproduire à plus grande échelle une expérience réussie sur le plan local. Les orphelins et l'éducation Les pouvoirs publics zambiens et les associations de la société civile font face à des difficultés similaires lorsqu'ils tentent de répondre aux besoins des orphelins et des enfants vulnérables. Bien que les communautés, les parents et les enfants eux-mêmes soulignent l'importance de l'éducation, selon une étude réalisée en 1999, "c'est peut-être dans ce domaine que les pouvoirs publics, les donateurs et les organisations de développement ont le plus manqué à leur devoir envers les enfants zambiens". Les difficultés financières de la Zambie ne permettent pas aux pouvoirs publics d'assurer la gratuité de l'éducation. Les pouvoirs publics paient les salaires des enseignants mais les comités locaux de gestion scolaire doivent couvrir les coûts d'exploitation en faisant payer des frais d'inscription et en imposant le port de l'uniforme. Par conséquent, les enfants orphelins ou sans ressources financières abandonnent souvent leur scolarité. Les enfants de familles défavorisées sont les plus vulnérables. "Nos archives montrent que la plupart des orphelins qui arrêtent leurs études viennent de familles pauvres", note un directeur d'école de Katongo, Isoka. Pour tenter de retenir les enfants à l'école, les communautés recourent à trois stratégies. La première consiste à faire pression sur les comités locaux de gestion scolaire pour que les enfants les plus vulnérables soient dispensés de frais d'inscription. Ces initiatives aboutissent souvent, mais elles grèvent forcément les recettes du système éducatif. A l'école de Chimwemwe de Kitwe, par exemple, 400 enfants sur 1500 sont dispensés de frais d'inscription, ce qui réduit de près d'un tiers le budget d'exploitation de l'école. Une deuxième stratégie consiste à recueillir des fonds pour payer les frais d'inscription des orphelins. Les bourses ont l'avantage d'assurer la solvabilité des écoles, mais elles obligent souvent les communautés locales à concevoir et gérer des projets générateurs de revenus. Sauf exceptions, les communautés s'aperçoivent souvent qu'elles ne disposent pas des capacités de gestion, du capital de départ et des débouchés nécessaires. Souvent, ces projets communautaires ne sont pas rentables et privent les bénévoles d'un temps et d'une énergie déjà limités. Les pouvoirs publics zambiens, les bailleurs de fonds et les ONG estiment qu'il est essentiel de renforcer les capacités de génération de revenu des communautés. Mais c'est un objectif à long terme. La troisième stratégie est celle du programme des Ecoles communautaires libres, écoles gérées par la communauté, qui n'exigent ni frais d'inscription ni port de l'uniforme. Ouvert aux enfants vulnérables, l'enseignement est dispensé par des enseignants bénévoles, dans des locaux qui ont été donnés. Raccourci, le programme scolaire enseigne six ans d'enseignement en trois. Partenariat novateur entre pouvoirs publics et communauté créé à l'origine pour éduquer les orphelins et les enfants vulnérables, ces écoles étaient censées compléter l'enseignement public et non le remplacer. Les élèves devaient en principe réintégrer l'éducation nationale en septième année. Vu leur succès, les écoles libres se sont rapidement multipliées, souvent au détriment de la qualité de l'enseignement. Les enseignants étant bénévoles, ils sont souvent absents et quittent ces écoles dès qu'ils trouvent un emploi rémunéré. Malgré l'importance de ces palliatifs, disent les éducateurs, seul un système national d'enseignement obligatoire gratuit peut inculquer aux enfants les connaissances nécessaires au développement. Institutionnaliser les réponses, non les enfants Desservant une région où se trouve le plus grand nombre d'orphelins du pays, le Kaoma Cheshire Home est l'un des rares programmes qui dispensent des soins institutionnels aux très jeunes enfants orphelins du sida. Il vise pourtant à rendre ces enfants à leur communauté dès que les circonstances le permettent, en général à l'âge de 2 ou 3 ans. Si les prestataires de service et les défenseurs des orphelins et des enfants vulnérables sont d'accord sur les dangers que présente l'institutionnalisation de ces populations, il est pourtant largement admis que les réponses internationales, nationales et locales doivent être systématisées et coordonnées. Ce rôle incombe de plus en plus au gouvernement zambien, appuyé par l'UNICEF et l'ONUSIDA. A l'échelle nationale, le Département de l'aide publique coordonne un comité directeur composé d'ONG, d'associations de la société civile et de prestataires de services communautaires, qui évalue les besoins, envoie les ressources techniques et matérielles là où elles sont les plus nécessaires, et élabore des orientations en réponse aux besoins complexes des orphelins et des enfants vulnérables. D'autres initiatives tentent aussi de mieux utiliser les ressources des associations de la société civile zambienne, confrontées depuis longtemps à la crise des orphelins, et riches d'une longue expérience de mobilisation de la population. Mais, en l'absence d'une augmentation substantielle des ressources financières, techniques et humaines, dit M. Lewis, l'avenir des orphelins africains est sombre. "Un si grand nombre d'enfants ont vécu l'expérience traumatisante et désespérante de s'occuper d'une mère qui est littéralement morte dans leurs bras, observe-t-il. Ils se sentent tellement abandonnés. En voyant les plus jeunes, qui ont de 4 à 6 ans, avec leurs grands yeux, qui chuchotent de leurs petites voix douces, on se demande ce que l'on peut faire pour ce nombre apparemment infini d'enfants. Les communautés essaient de rassembler les enfants pour qu'ils puissent passer du temps ensemble, partager un repas si possible. Mais tout cela est très précaire. Les communautés sont tellement [accablées] par les mourants, les décès et la misère, remarque-t-il, qu'il n'y a ni le temps ni l'envie de s'intéresser aux orphelins, et pourtant, c'est nécessaire. Parfois, conclut-il, la situation semble insurmontable." [retour au volume 15 #3 sommaire ] [ Accueil ] [ Actualités ] [ Magazine ] [ Index / Recherche ] [ A propos d'Afrique Relance ] [ Accueil - ONU ] [ Nouvelles - ONU ] [ Grand rapports de l'ONU ] [ Liens de l'ONU pour l'Afrique ] Cet article peut être reproduit librement, à condition d'en indiquer l'origine : "Afrique Relance, ONU". 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