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Afrique Relance, Vol.15# 3 (octobre 2001), page 14 (Dossier spécial : La protection des enfants africains) La pauvreté à l'origine du travail des enfants Campagnes contre les trafiquants et le travail abusif Par Ernest Harsch Dans les provinces les plus pauvres du Burkina Faso, les villages sont tout bonnement "saignés" de leurs enfants, affirment plusieurs journalistes locaux qui se sont récemment rendus à Sanguié, Nayala, Kossi et dans d'autres régions de ce pays d'Afrique de l'Ouest. Partout, ils ont constaté le même phénomène : de très nombreux enfants, la plupart âgés de moins de 14 ans, quittent leur famille pour trouver du travail dans d'autres régions ou passent la frontière pour se rendre en Côte d'Ivoire, pays voisin. Certains partent "de plein gré" ou à la demande de leurs parents, cherchant à échapper à la terrible pauvreté de leur région. D'autres sont pris au piège des trafiquants. Dans la plupart des cas, disent certains enfants qui sont
parvenus à rentrer chez eux, ils effectuent des travaux
ardus et mal payés, ouvriers sur des plantations ou domestiques,
dans des situations sanitaires dangereuses, parfois battus, parfois
victimes de prédateurs sexuels. Kidnappé en 1997,
Eric Bationo, enfant de Réo, n'a réussi à
rentrer que trois ans plus tard, atteint de gangrène,
nous dit sa mère.
Face à une nette augmentation de telles "pratiques abominables", affirme M. Boniface Coulibaly, Secrétaire général de la province de Kadiogo, "les plus hautes autorités du pays ne pouvaient plus se contenter de croiser les bras ou de fermer les yeux". Au mois de mai, le gouvernement national a ratifié la Convention n° 182 de l'Organisation internationale du Travail (OIT) qui interdit les pires formes de travail des enfants. Et à l'instar d'un certain nombre de pays d'Afrique, il a lancé une campagne, financée par le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) et d'autres organismes, visant à interdire ces pratiques. Les pouvoirs publics locaux, les spécialistes de la protection de l'enfance, les responsables communautaires et les défenseurs des droits des enfants commencent à informer les parents des dangers encourus par les enfants qui travaillent. D'après l'OIT, un peu plus de 51 % des enfants de 10 à 14 ans travaillent au Burkina Faso, bien que le code du travail interdise le travail des enfants de moins de 14 ans. Dans toute l'Afrique, on estime qu'environ 80 millions d'enfants travaillent, chiffre qui pourrait atteindre 100 millions en 2015. Puisque le problème est lié à la pauvreté du continent et ne pourra être éliminé que grâce à une hausse des revenus des ménages et à l'accès à l'éducation, l'UNICEF, l'OIT et d'autres groupes concentrent actuellement leurs efforts sur les "pires formes" de travail des enfants, à savoir le travail forcé et l'esclavage, la prostitution, la participation au trafic de stupéfiants et autres activités criminelles, ainsi que sur les activités particulièrement dangereuses pour la santé et la sécurité des enfants. Cibler les trafiquants Au mois d'avril, des journalistes du monde entier ont annoncé qu'un "navire esclave", battant pavillon nigérian, voguait au large de l'Afrique de l'Ouest avec 250 enfants à son bord. Quand le navire a accosté au Bénin, il n'y avait aucun enfant à bord. Néanmoins, le scandale suscité par cette nouvelle a permis "de révéler au grand jour" la réalité du trafic des enfants dans la région, affirme Alec Fyfe, Haut conseiller sur le travail des enfants auprès de l'UNICEF. "Le trafic commence à figurer à l'ordre du jour politique", dit-il à Afrique Relance. Arrachés à la protection de leur milieu familial et de leur communauté, les enfants victimes des trafiquants sont particulièrement vulnérables. Une étude de l'OIT publiée au mois de juin constate que le trafic d'enfants est en hausse en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale. Les rapports provenant du Bénin, du Burkina, du Cameroun, de la Côte d'Ivoire, du Gabon, du Ghana, du Mali, du Nigéria et du Togo laissent à penser que la plupart des enfants sont envoyés dans des pays étrangers pour servir de domestiques, travailler dans des plantations, mendier, faire de petits métiers ou racoler. Des enfants sont également vendus afin d'être exploités sexuellement à des fins commerciales. D'après cette étude, les enfants victimes de trafic travaillent de 10 à 20 heures par jour, portent de lourds fardeaux et manient des outils dangereux. Ils manquent souvent de nourriture et d'eau. Le Nigéria rapporte que dans ce pays, parmi les enfant victimes des trafiquants, un sur cinq meurt de maladie ou d'accident. D'autres contractent des maladies sexuellement transmissibles, notamment le VIH/sida. Si les parents se laissent parfois persuader par les recruteurs d'envoyer leurs enfants travailler à l'extérieur afin de ramener un salaire supplémentaire, il n'est pas rare que parents et enfants ne soient pas payés. En fait, nombre de ces enfants sont "traités comme des esclaves", indique le Dr Rima Salah, Directeur régional de l'UNICEF pour l'Afrique centrale et l'Afrique de l'Ouest. Dans un exposé présenté à l'occasion d'une conférence panafricaine sur la "traite des êtres humains" organisée en février dernier au Nigéria, le Dr Salah a souscrit à l'affirmation de l'OIT selon laquelle le trafic des enfants aux fins du travail est désormais "un problème grave" dans la région. Parmi les raisons de ce phénomène, le rapport cite :
Toutefois, l'année dernière, les pays africains ont entrepris de façon plus systématique de remédier au problème. Au Nigéria, l'assemblée législative a interdit la traite d'êtres humains et le Gabon a réuni une commission nationale contre le trafic des enfants, dirigée par son vice-président. La Côte d'Ivoire et le Mali ont signé un accord de coopération contre le trafic transfrontalier, accord qui devrait permettre de mieux repérer les réseaux de trafiquants et de rapatrier les enfants rescapés. Le Mali vient d'ouvrir à Sikasso un centre de transit spécial destiné à accueillir les enfants rapatriés et à dispenser des services spéciaux, notamment des soins psychologiques, avant de réunir les enfants avec leurs familles. Dans le monde, c'est en Afrique que le travail des enfants est le plus répandu. D'après l'OIT, 41 % des enfants africains de 5 à 14 ans participent à une activité économique. Certains programmes mettent aussi l'accent sur la mobilisation des secteurs clés de la société. Au Burkina, les responsables de divers ministères rencontrent les pouvoirs publics locaux, les chefs traditionnels et autres chefs de villages des provinces les plus touchées. L'objectif est de mettre en place des structures de "vigilance" contre le trafic des enfants. A la fin du mois de septembre, deux fonctionnaires de la province de Balé sont tombés sur un groupe d'enfants accompagné de plusieurs adultes. Soupçonneux, ils ont questionné les membres du groupe et en ont conclu que le groupe de 69 enfants (en majorité des filles, parfois de moins de 10 ans) se dirigeait vers les plantations de coton de la vallée du Sourou au Burkina Faso, pour y travailler. Un soldat à moto qui passait par là a arrêté les trafiquants et les enfants ont été acheminés vers la capitale de la province avant d'être renvoyés chez leurs parents. A la fin du mois de juin, la Fédération internationale des travailleurs du transport a demandé instamment aux syndicats des travailleurs des routes, des ports et du transport maritime de faire attention aux réseaux de trafiquants. "Puisque les trafiquants se servent des transports en commun, affirme la Fédération, vos syndicats pourront contribuer de façon significative à la lutte contre l'exploitation abjecte et éhontée de nos enfants... Ensemble, nous pouvons vaincre le trafic et le travail forcé des enfants." Le problème vient de la pauvreté Le trafic des enfants est l'un des aspects les plus pernicieux d'un problème beaucoup plus vaste. L'Afrique est le continent sur lequel le travail des enfants est le plus fréquent au monde. D'après l'OIT, 41 % des enfants africains âgés de 5 à 14 ans participent à une activité économique, contre 21 % en Asie et 17 % en Amérique latine. Chez les filles, ce chiffre est aussi le plus élevé : 37 % en Afrique contre 20 % en Asie et 11 % en Amérique latine. Ce n'est pas une coïncidence non plus si l'Afrique est
la région la plus pauvre, dotée du système
éducatif le plus faible. Et parmi les Africains, les enfants
de milieux défavorisés sont les plus susceptibles
de chercher un emploi. Une enquête sur le travail des enfants,
réalisée par l'OIT en 1999 au Zimbabwe, conclut
que 88 % des enfants de 5 à 17 ans qui travaillent viennent
de foyers dont les salaires mensuels sont inférieurs à
2000 dollars zimbabwéens (36 dollars des E.-U.). Le nombre
d'enfants qui travaillent est de moins de 1 % dans les foyers
dont les salaires dépassent 3000 dollars zimbabwéens.
Lorsqu'on demande aux parents et aux gardiens de ces enfants
pourquoi ils les laissent travailler, ils répondent le
plus souvent "pour compléter les revenus familiaux"
ou encore "aider la famille à survivre". Poster éducatif en Tanzanie contre le travail abusif des enfants. Photo : © UNICEF / Giacomo Pirozzi En Tanzanie, aussi, les parents ne voient pas d'autre solution que de se faire aider directement par les enfants à la ferme ou dans le secteur informel. Mme Leila Sheikh, Directrice de l'Association des femmes dans les médias de Tanzanie, déclare tout simplement : "Le plus gros problème, c'est la pauvreté". D'après une étude de l'OIT en Tanzanie, l'incidence du travail des enfants dans le pays augmente en raison de la détérioration du système éducatif, lui-même dû au recul de l'économie. Des infrastructures insuffisantes, la démoralisation des enseignants et l'introduction des frais de scolarité imposée par le programme d'ajustement structurel, contribuent à la hausse des abandons scolaires et de l'absentéisme. Ces facteurs entraînent une diminution du nombre, autrefois élevé, d'enfants inscrits dans le primaire, de 90 % en 1980 à 77,8 % en 1996. Trente pour cent des enfants de 10 à 14 ans ne sont pas scolarisés et beaucoup finissent par travailler. Dans les villages des zones minières, le taux d'abandon scolaire tourne autour de 30 à 40 %. Le sida est un autre facteur aggravant dont il faut tenir compte dans de nombreux pays d'Afrique. Vu le grand nombre de chefs de familles morts du sida, les familles s'enfoncent de plus en plus dans la pauvreté et les responsabilités sont de plus en plus lourdes pour les survivants, particulièrement les enfants. Interrogé sur le travail des enfants dans les plantations de thé de Tanzanie, M. Norman Kelly, Directeur général de la plantation Brooke Bond, répond : "La main d'oeuvre adulte diminue rapidement en raison de la forte incidence du VIH/sida parmi les travailleurs." Une étude réalisée par l'UNICEF dans six pays de l'Afrique de l'Est et d'Afrique australe constate que "le VIH/sida démantèle les familles et augmente les possibilités d'exploitation des enfants par le travail... Juste à l'âge où les enfants devraient aller à l'école, leurs lourdes et nouvelles responsabilités de chefs de familles les forcent à abandonner leur scolarité". Education et mobilisation Reconnaissant que le travail des enfants est lié à la pauvreté des familles, et qu'il ne s'agit pas simplement de l'interdire en promulguant des lois, l'OIT fait une distinction "entre les obligations familiales normales et le travail qui débouche sur l'exploitation et la maltraitance". L'étude de l'UNICEf portant sur l'Afrique de l'Est et l'Afrique australe reconnaît également que la culture africaine permet aux enfants de travailler dans la famille et la communauté, mais que les difficultés économiques, le VIH/sida et autres catastrophes "ont changé la nature traditionnelle du travail des enfants pour la transformer en pratique abusive". Puisqu'il n'est pas encore possible d'interdire le travail des enfants sous toutes ses formes, la difficulté immédiate consiste à sensibiliser l'opinion aux dangers présentés par les formes les plus oppressives et abusives du travail des enfants, et à mobiliser les gouvernements et les sociétés. M. Fyfe, de l'UNICEF, pense qu'en se concentrant sur les pires formes d'exploitation, il sera possible de dégager des priorités et de gagner l'appui des pouvoirs publics. Il rappelle que la Convention n° 138 de l'OIT, qui incite les pays à fixer à 14 ou 15 ans l'âge légal du travail, a fait des adeptes très lentement après son adoption en 1973, 40 pays à peine l'ayant ratifié avant 1995 (nombre qui, depuis lors, est passé à 112). Mais la Convention n° 182, qui interdit les pires formes de travail des enfants, a bénéficié rapidement d'un large appui, puisqu'elle a été ratifiée par 100 pays au bout de deux ans seulement. "La Convention a réussi sur le plan stratégique, car elle a permis d'atteindre un consensus sur le plan mondial", affirme-t-il. Pourtant, M. Fyfe signale qu'en se focalisant uniquement sur les pires formes de travail des enfants, on risque "d'occulter" le problème général. "Une attention trop soutenue aux pires formes de travail pourrait nous entraîner à négliger des actions plus fondamentales, axées sur l'environnement macroéconomique, l'éducation et l'évolution des mentalités, qui elles-mêmes freineraient le travail des enfants." La difficulté la plus immédiate consiste à sensibiliser l'opinion aux dangers que présente pour les enfants le travail sous ses formes les plus abusives et oppressantes, et à mobiliser les gouvernements et les sociétés. Grâce à sa longue expérience de l'aide à l'enfance en Afrique, l'UNICEF est bien placé pour s'attaquer à ces problèmes fondamentaux. Outre ses nombreux travaux sur l'éducation et la santé infantile, l'UNICEF aborde la question du travail des enfants dans le cadre de la défense des droits des enfants. Depuis plusieurs années, l'UNICEF fait campagne pour la déclaration universelle des naissances, qui facilite l'accès des enfants à l'école ainsi que l'application de lois relatives aux limites d'âge. Très actif en Afrique, l'UNICEF a pu jouer un rôle particulièrement important, en partenariat avec l'OIT, qui ne disposait que d'un nombre relativement restreint de bureaux dans la région. Au Rwanda, par exemple, l'UNICEF est parvenu à persuader les pouvoirs publics de ratifier la Convention n° 182. En Afrique, aujourd'hui, de nombreux programmes nationaux sont mis en oeuvre avec la participation de l'OIT, de l'UNICEF, des organisations non gouvernementales (ONG), des syndicats, etc. En Tanzanie, un projet local lié au Programme international de l'OIT sur l'élimination du travail des enfants a obtenu des résultats, en réussissant à faire connaître les dangers auxquels sont exposés les enfants des mines, souvent envoyés dans des couloirs étroits pour poser de la dynamite. Grâce à cette campagne, le travail des enfants a quasiment disparu des grandes exploitations minières, quoiqu'il existe encore dans les plus petites. La Fédération des syndicats de Tanzanie participe à la lutte pour l'amélioration des conditions de travail des enfants employés dans les plantations, notamment de tabac et de thé. La Fédération souhaite également réduire le travail des enfants afin de préserver l'emploi des adultes. Au Sénégal, les médias ont longuement traité du travail des enfants et un certain nombre d'ONG se sont lancées dans des campagnes. Trois grandes fédérations syndicales sénégalaises ont réalisé des enquêtes dans une dizaine de régions, enquêtes axées sur les secteurs particulièrement dangereux pour les enfants, notamment l'agriculture, la pêche, les transports et le tourisme. Fin juillet, lors d'un atelier de deux jours, les syndicats ont fait état des risques de blessures graves associés à certains emplois, des risques d'abus sexuels encourus par les enfants employés comme domestiques et dans le secteur du tourisme, et des problèmes généraux d'ordre psychologique et développementaux dont souffrent ces "travailleurs précoces". Les fédérations ont décidé de fonder un Observatoire intersyndical chargé de contrôler et de lutter contre les pires formes de travail des enfants. Cet Observatoire oeuvrera de concert avec d'autres fédérations syndicales, des associations patronales, des associations de parents et la société civile, en vue de sensibiliser l'opinion à ce problème. D'après son vice-président, M. Macissé Lô, il faudra aussi adopter une perspective à long terme, afin d'élaborer "d'autres programmes visant à surmonter les obstacles éducatifs et à améliorer les revenus des familles qui se sentent obligées de laisser leurs enfants travailler dans de telles conditions." [retour au volume 15 #3 sommaire ] [ Accueil ] [ Actualités ] [ Magazine ] [ Index / Recherche ] [ A propos d'Afrique Relance ] [ Accueil - ONU ] [ Nouvelles - ONU ] [ Grand rapports de l'ONU ] [ Liens de l'ONU pour l'Afrique ] Cet article peut être reproduit librement, à condition d'en indiquer l'origine : "Afrique Relance, ONU". Avant d'utiliser toute photo, il faut obtenir la permission du titulaire des droits d'auteur dont le nom est indiqué. 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