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Afrique Relance, Vol.15# 3 (octobre 2001), page 12
(Dossier spécial : La protection des enfants africains)

Retrouver une enfance perdue en Sierra Leone

L'ONU et des ONG gèrent des programmes de réinsertion des enfants soldats

Par Masimba Tafirenyika*, Freetown

Un parcours de 45 minutes sur une route boueuse conduit à la petite ville de Lakka, située à environ 20 kilomètres au sud de Freetown, la capitale de la Sierra Leone ravagée par la guerre. C'est là que se trouve St Michael's Lodge, comme on l'appelait auparavant, site apprécié des touristes pour ses magnifiques plages entourées de montagnes majestueuses. Aujourd'hui, pourtant, on ne se rend plus dans cet hôtel pour se détendre mais pour retrouver des enfants depuis longtemps disparus ou enlevés lors de la cruelle guerre civile.

Rebaptisé "Family Homes Movement" (mouvement des foyers familiaux), le centre héberge désormais plus de 90 ex-enfants soldats, victimes d'une guerre qui a brisé la vie de quasiment tous les Sierra-Léonais au cours des dix dernières années. C'est l'un des foyers de protection de l'enfance ouverts dans ce pays de l'Afrique de l'Ouest. Agés de 6 à 17 ans, les enfants vivent dans les bungalows décrépits où logeaient autrefois les touristes. Un bâtiment de deux étages, dont la peinture rouge et verte s'écaille, est en cours de rénovation. Des salles de classes y seront aménagées pour dispenser un enseignement de base.

Il y a à peine un an, ces enfants se battaient aux côtés des rebelles du Revolutionary United Front (RUF) et de la Civil Defence Force, milice pro-gouvernementale plus connue sous le nom de Kamajors. Pendant la guerre, des milliers d'enfants ont été enrôlés de force, parfois dès l'âge de 6 ans, drogués, armés puis chargés de commettre des atrocités, notamment d'amputer des civils. A l'issue de l'accord de paix de Lomé (Togo), signé en 2000, et de plusieurs autres accords, le RUF a libéré plus de 1 800 enfants soldats, en majorité des garçons. Toutefois, les organismes de protection de l'enfance estiment que les factions guerrières ont enlevé au moins 6 000 enfants, dont 3 500 ont participé aux combats. Les autres étaient employés comme esclaves sexuels ou porteurs d'armes.

De nombreuses filles restent prisonnières

Le RUF et les Kamajors libèrent plus volontiers les garçons que les filles. Sur les 92 enfants hébergés au centre "Family Homes Movement", il n'y a qu'une seule fille. Les filles libérées jusqu'à présent sont enceintes ou ont des enfants. Les rebelles utilisaient les filles à des fins sexuelles, pour faire la cuisine et d'autres tâches ménagères.

Les défenseurs des enfants pressent les différents camps de libérer un plus grand nombre de filles. Récemment, grâce aux pressions exercées par la Mission des Nations Unies en Sierra Leone (MINUSIL) et par l'UNICEF, les libérations de filles sont plus régulières. Le Secrétaire général, Kofi Annan, a nommé un conseiller à la protection de l'enfance, rattaché au bureau de son représentant en Sierra Leone, afin que les Nations Unies participent plus activement aux initiatives de réinsertion des enfants soldats.

L'histoire d'Alusine Sesay, 17 ans, ressemble à celles de la plupart des enfants libérés, les "enfants associés aux combats" comme préfèrent les appeler les organismes de protection de l'enfance. Il fait partie d'un groupe d'écoliers enlevés par le RUF en 1997 à l'école de Magburaka, ville du centre du pays. Après trois mois de formation militaire à Makeni, l'ancien siège du RUF, Alusine commence par porter les armes des rebelles dans les zones de guerre. Bien qu'il ne participe pas aux combats, Alusine est blessé à la jambe gauche lors d'une embuscade tendue par les Kamajors en octobre 2000. Amené ensuite à Freetown pour y être soigné, il y arrive trop tard pour sauver sa jambe infectée et doit être amputé.

Alusine suit maintenant des cours au Family Homes Movement et espère devenir comptable. "C'est l'un de nos meilleurs élèves", dit Mme Adriana Marsili, la religieuse catholique qui dirige le centre.

"Je voudrais voir mes parents même si je suis handicapé", dit Alusine, d'une voix douce et posée, après avoir raconté son expérience au sein du RUF.

Formation et aide psychologique

Dans le cadre d'un accord conclu par l'UNICEF et la MINUSIL, le RUF et les Kamajors rendent les enfants à la MINUSIL qui les remet ensuite aux organismes de protection de l'enfance. Ils sont d'abord logés dans des camps ou dans des centres d'accueil provisoires en attendant d'être réunis avec leurs familles. Entre temps, ils suivent des formations de menuiserie, maçonnerie, poterie, pêche, confection et mécanique automobile, grâce à des fonds de l'UNICEF distribués par le Réseau de protection de l'enfance, coalition qui regroupe International Rescue Committee, l'ADRA (Organe d'aide au développement de l'église adventiste), Family Homes Movement et Caritas, association de secours catholique.

Les enfants remis aux institutions de protection de l'enfance y restent six mois au plus, sauf s'ils ont encore besoin de soins médicaux ou si leurs familles ne sont pas retrouvées. Après avoir recueilli les enfants qui ont rendu leurs armes, Caritas les envoie dans des foyers d'accueil temporaires, situés dans les villes de Kabala, Koinadugu, Port Loko et Lungi, où ils sont recensés. Leurs familles sont ensuite recherchées et ils sont réunis avec elles. Ceux dont les familles ne sont pas retrouvées sont placés en familles d'accueil ou en foyers, reçoivent une éducation de base et des conseils de psychologues experts en traumatismes, en attendant leur réinsertion sociale.

M. Ibrahim Sesay, Directeur de Caritas, affirme que son organisme vise surtout à "rendre leur enfance perdue aux enfants associés aux combats et à leur offrir un avenir prometteur", surtout aux jeunes de 15 à 18 ans. "Nous devons leur donner confiance en l'avenir et améliorer leur estime de soi. Nous devons leur montrer qu'il est possible de vivre sans porter d'armes", affirme M. Sesay.

Caritas s'emploie aussi à sensibiliser les soldats aux droits des enfants, de concert avec l'armée de la Sierra Leone et les forces de maintien de la paix de la MINUSIL, et avec l'aide de l'UNICEF.

Ces centres ne sont pas sans problèmes. On rapporte que les enfants traumatisés se battent. Nombreux sont ceux qui n'aiment pas être traités d'enfants soldats, ce qui explique le terme trouvé par les organismes : "enfants associés aux combats". Des dispositions spéciales sont prises pour que les filles ne soient pas victimes de sévices sexuels ou autres abus de même nature commis par les garçons.

Des tentes de fortune

A la différence des foyers tels que le Family Homes Movement, foyer d'accueil ouvert aux enfants depuis 1990, la plupart des centres n'ont pas de structures permanentes et sont installés dans des tentes de fortune, tel le centre de l'ADRA à Waterloo, situé approximativement à 35 kilomètres à l'est de Freetown. Ce centre est installé sur un ancien aérodrome, les tentes où logent les enfants sont alignées de part et d'autre de la piste d'atterrissage. Mais dans tous ces centres, les enfants suivent des cours et acquièrent des connaissances variées. Les "mères enfants", comme on les appelle souvent, apprennent aussi à s'occuper de leurs bébés.

Un responsable de l'UNICEF à Freetown affirme que l'aide à apporter aux enfants soldats présente des caractéristiques spécifiques en Sierra Leone, car les enfants ont été contraints par la force non seulement de se joindre aux rebelles mais aussi de commettre des atrocités, souvent sous l'emprise du vin de palme, du crack ou d'amphétamines.

Redonner à ces enfants une certaine confiance dans l'avenir -- que ce soit en les renvoyant à l'école ou en leur inculquant un métier -- exige des ressources supérieures aux ressources actuelles, remarque un employé local d'un organisme de protection de l'enfance. Sans autre alternative, les enfants risquent d'être de nouveau enrôlés dans les diverses factions armées, en Sierra Leone ou ailleurs dans la région. Et l'espoir d'Alusine de devenir comptable ne serait alors ... qu'un espoir.


* Masimba Tafirenyika est chargé d'information auprès
de la Mission de maintien de la paix de la MINUSIL en Sierra Leone.



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