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Afrique Relance, Vol.15# 3 (octobre 2001), page 10
(Dossier spécial : La protection des enfants africains)

Des soldats redeviennent de simples enfants

La démobilisation et la réadaptation ne sont que deux premières étapes

Environ un tiers de tous les enfants soldats du monde vivent en Afrique. D'après un rapport publié par la Coalition contre le recours aux enfants soldats, alliance d'ONG comprenant notamment Amnesty International et Human Rights Watch, environ 300 000 enfants soldats (dont 120 000 en Afrique) participent, parfois dès l'âge de 7 ans, aux conflits armés dans 41 pays. Dans le monde, 500 000 enfants supplémentaires seraient enrôlés dans des organismes paramilitaires. Pour ceux qui les recrutent, "les enfants ne coûtent pas cher, sont aisément remplacés, plus facilement persuadés de commettre sans peur des actes criminels et d'obéir aveuglément", indique le rapport.


Photo : ©UNICEF / Giacomo Pirozzi

Si le recrutement militaire est néfaste pour les enfants, il l'est aussi pour le tissu social, note M. Olara Otunnu, Représentant spécial du Secrétaire général de l'ONU pour la protection des enfants en période de conflit armé. Ayant perdu des années de scolarisation, les enfants grandissent et deviennent des adultes marginalisés, enclins à la violence, dit-il à Afrique Relance. "Aujourd'hui, la guerre en Afrique, notamment l'exploitation, la maltraitance et l'utilisation des enfants, n'est après tout qu'un processus d'autodestruction... Voyez l'Angola, le Soudan, la Somalie, la Sierra Leone. C'est là un problème d'envergure qui nous conduit immédiatement à nous demander si, sur une grande partie du continent africain, ces sociétés ont ou non un avenir prometteur."

Certains enfants sont enlevés de force par les armées gouvernementales ou d'opposition, observe M. Otunnu, mais d'autres intègrent ces groupes pour des raisons idéologiques ou faute d'alternative viable, vu l'effondrement général du tissu socio-économique, le dysfonctionnement des écoles et l'éclatement des familles. "Dans un tel contexte, l'alternative offerte par les groupes armés paraît attirante", dit-il.

M. Jean-Claude Legrand, Haut conseiller chargé de la protection des enfants dans les conflits armés auprès du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), reconnaît également que la plupart des enfants qui rejoignent les rangs des groupes armés ne sont pas de véritables "volontaires". En général, ils sont soumis à des contraintes diverses de nature économique, sociale et politique. "On constate que certains se portent volontaires uniquement pour manger un repas par jour. C'est une stratégie de survie, dit-il à Afrique Relance. Et beaucoup reçoivent des promesses de scolarisation."

Pour Djibril Karim, enrôlé dans l'armée sierra-léonaise à l'âge de 13 ans, il s'agissait simplement de survivre. Ses parents et ses frères ayant été tués par les rebelles, explique Djibril dans un entretien accordé à Afrique Relance, il a erré dans la campagne pendant des mois à la recherche d'un lieu sûr, avant d'arriver dans une petite ville protégée par une garnison de l'armée. Pour rester sur place, Djibril et d'autres enfants réfugiés ont dû travailler pour les soldats de la garnison. "Il fallait collaborer avec les soldats pour pouvoir vivre dans cette ville", se souvient-il. Puis, les rebelles tuant de plus en plus de soldats adultes, l'armée a fait appel à un nombre grandissant de recrues plus jeunes. Les enfants étaient confrontés au dilemme suivant : "vous pouvez rejoindre nos rangs ou partir". Et partir signifiait une mort quasi certaine aux mains des rebelles.

A l'issue d'un entraînement rudimentaire d'une semaine à peine, Djibril et ses camarades ont été envoyés au combat, où une fois encore, ils devaient choisir : mourir ou tuer des rebelles, dont certains étaient eux-mêmes des enfants. Dans la première embuscade contre les rebelles, Djibril a eu trop peur pour tirer. Ensuite, ceux qui se trouvaient à ses côtés ont été touchés, "leur sang m'a éclaboussé le visage et l'uniforme. Je n'avais pas le choix. Il fallait appuyer sur la gâchette". Sur la centaine de soldats de son unité, plus de la moitié étaient des enfants. "Parmi ces enfants, certains étaient si jeunes qu'ils pouvaient à peine tenir un fusil. Ils devaient le traîner sur le sol."

L'expérience est déshumanisante. Beaucoup, comme Djibril, ont perdu tous les membres de leur famille et sont simplement poussés à se venger par leurs commandants. Souvent les enfants combattent sous l'influence de drogues fournies par les adultes. Certains enfants doivent prendre part aux tortures et aux meurtres des rebelles capturés. "Ce que l'on faisait n'était pas important, se souvient Djibril. Je pensais que de toute façon, la vie n'avait aucun intérêt."

Les jeunes filles étaient aussi dans le camp de l'armée, dit-il, "en fait, elles étaient prisonnières". Elles faisaient la cuisine et d'autres tâches et étaient fréquemment violées et battues. Certaines finissaient par être enrôlées dans le service militaire.

Deux récits de sauvetage

Horrifiés par de telles histoires, un certain nombre de bailleurs de fonds et d'organisations non gouvernementales (ONG) ont pris une part active aux campagnes de lutte contre le recrutement d'enfants dans les forces armées, de démobilisation et de réadaptation des enfants enrôlés de force. Ils ont ainsi réussi à sensibiliser l'opinion à la question du recrutement des enfants. Il n'y a pas si longtemps, note M. Otunnu, les armées et les forces insurgées d'Afrique et d'Amérique latine "montraient fièrement les jeunes qui se battaient dans leurs rangs. Regardez ces jeunes courageux, ils défendent leur pays, ils luttent pour l'autodétermination". La situation a changé. Ces groupes sont désormais sur la défensive.


"Aujourd'hui, la guerre en Afrique, notamment l'exploitation, la maltraitance et l'utilisation des enfants, n'est après tout qu'un processus d'autodestruction, qui nous conduit immédiatement à nous demander si, sur une grande partie du continent africain, ces sociétés ont ou non un avenir prometteur."
M. Olara Otunnu, Représentant spécial du Secrétaire général de l'ONU pour la protection des enfants en période de conflit

Photo : ©ONU / Eskinder Debebe


En plus de convaincre les forces du gouvernement et de l'opposition de respecter les conventions internationales qui interdisent la conscription d'enfants, la première étape consiste souvent à venir à la rescousse des enfants déjà recrutés. M. Legrand, de l'UNICEF, a supervisé des programmes de démobilisation d'enfants en Angola, au Mozambique, au Libéria, en Sierra Leone, en République démocratique du Congo (RDC) et ailleurs. A l'origine, il s'agissait surtout de "programmes de démobilisation traditionnels" où les combattants étaient désarmés et démobilisés après un cessez-le-feu et des accords de paix. Mais à l'heure actuelle, dit M. Legrand, "nous élaborons de plus en plus de programmes de démobilisation et de réinsertion des enfants en période de conflit".

En Ouganda, M. Legrand a réussi à faire libérer 165 enfants soldats retenus dans un camp militaire. Les pouvoirs publics, qui collaboraient étroitement avec l'UNICEF dans d'autres domaines liés à l'enfance, ont obtenu la coopération d'un commandant local. Dans un premier temps, celui-ci a accepté de libérer 40 enfants enrôlés dans ses rangs, mais, face aux pressions de l'UNICEF, il a fini par autoriser cette institution à pénétrer dans le camp. L'offre de l'UNICEF de fournir un camion d'eau par jour a été utile. "C'est l'avantage d'une organisation comme l'UNICEF qui prend en charge des problèmes de santé, d'eau et d'éducation, remarque M. Legrand. Nous pouvons mettre ces ressources au service des programmes de démobilisation des enfants soldats."

En examinant les enfants, M. Legrand leur a demandé d'ôter leur casquette. Avec ses collègues, il a constaté que 225 enfants avaient l'air jeune et, après des entretiens individuels, il a conclu que 165 enfants étaient mineurs, chiffre nettement supérieur à celui cité à l'origine par le commandant. Le lendemain, M. Legrand a obtenu des autorités l'accord officiel de libération des enfants.

"Malheureusement, ajoute M. Legrand, les gouvernements de la région qui accepteraient de suivre cette procédure avec l'UNICEF sont peu nombreux." D'autres pays impliqués dans les combats en République démocratique du Congo "ne nous permettraient jamais de le faire". Il a pourtant fallu faire pression sur les autorités ougandaises pour libérer les enfants, ce qui montre que l'UNICEF doit avoir l'audace de "mettre au défi [ses] meilleurs partenaires".

En Sierra Leone, il n'y a pas de tels "partenaires". "Les équipes des Nations Unies et d'autres organismes, de concert avec des coalitions locales de la société civile, ont fait pression sur les forces du gouvernement et d'opposition pour qu'elles respectent les termes de l'accord de paix. Elles ont tenté de convaincre les commandants qu'il était dans leur intérêt de libérer les enfants retenus dans leurs rangs. L'initiative a été relativement bien accueillie, y compris par des forces particulièrement violentes comme le Revolutionary United Front (RUF). Si certains enfants sont encore utiles aux forces rebelles, note M. Legrand, certains groupes qui souhaitent jouir d'une certaine crédibilité auprès de la communauté internationale acceptent parfois de libérer des enfants soldats.

Pourtant, les filles étaient absentes du premier groupe libéré par le RUF. C'était inacceptable, se souvient M. Legrand. "Notre organisme ne souhaite pas démobiliser uniquement les garçons. A l'UNICEF, nous sommes convaincus qu'il faut donner la priorité aux plus vulnérables et dans ce cas, ce sont les filles qui sont les plus vulnérables". Subissant des pressions répétées, le RUF a fini par libérer un certain nombre de filles. Lors des libérations les plus récentes, on comptait 66 filles, dont la moitié environ avaient des enfants.

Rompre avec le passé

Une fois libérés, les enfants sont souvent envoyés dans des centres de transit. "Ce qu'il faut faire en premier lieu, c'est rompre tout lien avec la vie militaire, dit M. Legrand. Nous essayons de veiller à ce qu'il n'y ait pas de personnel militaire dans ces camps." Les églises, les ONG et les associations de la société civile dirigent de nombreux centres. En Sierra Leone, note-t-il, les églises jouent un rôle très important, alors qu'en RDC la société civile est généralement affaiblie et il est difficile d'y établir de tels camps."

Avant de réunir les enfants avec leur famille ou leur communauté, les centres leur dispensent soins de santé primaire et aide psychologique, et souvent, des cours de base et une formation professionnelle minimum. Le soutien psychologique est essentiel, dit M. Legrand.

Toutefois, pour un grand nombre d'enfants, la transition n'est pas facile. Djibril, envoyé au Foyer du Bénin, centre de transit situé à la périphérie de la capitale de la Sierra Leone, se rappelle que les enfants se battaient souvent entre eux, choisissant leur camp en fonction de leur expérience passée dans l'armée ou dans les forces rebelles. Avec le temps, les tensions entre les jeunes se sont apaisées. Mais ils continuaient à exprimer leur colère contre le centre, en cassant souvent des fenêtres ou en causant d'autres dégâts. Vu les promesses "exagérées" qui leur avaient été faites au départ, estime Djibril, les jeunes se sentaient frustrés par les ressources et les installations limitées dont disposait le centre. "Parmi nous, certains étaient encore très en colère." Au début, ils refusaient aussi d'aller en cours de rattrapage et vendaient les fournitures scolaires qu'ils avaient reçues. Certains ont fini par suivre les cours, qui n'étaient dispensés que le matin. "Après le déjeuner, nous traînions. Il n'y avait pas grand chose à faire."

Les autres problèmes viennent des préjugés sociaux. Les personnes à l'extérieur des centres de transit, notamment les autres enfants, ont souvent peur des ex-enfants soldats ou n'admettent pas qu'ils bénéficient d'une aide. M. Legrand souligne l'importance des programmes qui réunissent non seulement les enfants qui ont pris les armes mais également tous ceux qui ont été touchés par les conflits. "Le meilleur moyen d'aider ces enfants est de ne plus les considérer comme des soldats. Nous devons faire en sorte qu'ils ne soient pas éternellement stigmatisés par cette image."

Après quelques mois, selon les cas, les enfants sont réunis avec leurs familles. Lorsque aucun parent survivant ne peut être localisé, ils sont placés en familles d'accueil. Djibril, quant à lui, est parti vivre pendant un certain temps chez un oncle qui avait été localisé à Freetown.

L'objectif ultime est d'aider les enfants à se réinsérer complètement dans la société. "Ce que nous pouvons faire de mieux pour ces enfants, dit M. Legrand, est de les aider à réintégrer leur communauté et de les réunir avec leurs familles. Ce que ces familles et ces communautés peuvent faire dépasse de loin ce que nous sommes capables de faire pour eux."

Pourtant, vu l'ampleur des pertes en vies humaines et les sentiments de haine qui subsistent, la réintégration n'est pas simple. "Se contenter de réadapter les enfants et de les renvoyer dans leurs villages ne suffit pas", dit Djibril. De nombreuses sociétés africaines, notamment la société Mende à laquelle appartient Djibril, disposent de traditions censées faciliter la réintégration de l'un des leurs. Il recommande aux populations d'aider les

ex-enfants soldats à recourir aux rituels coutumiers de "purification" et de réconciliation. M. Legrand affirme que cela commence à se faire, à mesure que les efforts de réintégration cherchent à "s'appuyer sur les cultures locales".

L'éducation est primordiale

Pourtant, la réintégration au sein de la communauté ne suffira pas si les enfants ne peuvent pas aller à l'école ou n'ont pas les moyens d'acquérir des connaissances, d'apprendre un métier ou de gagner leur vie, ce qui les rend vulnérables à un nouveau recrutement par des factions armées. "Le meilleur moyen d'aider un enfant est de lui donner une éducation et la possibilité de gagner sa vie", insiste M. Legrand. Mais dans des pays dévastés par la guerre comme la Sierra Leone, "nous avons le plus souvent affaire à des communautés où les services essentiels ne sont plus assurés".


Un ex-enfant soldat suit des cours à Bo (Sierra Leone).
Photo : © UNICEF / Giacomo Pirozzi

 

C'est la raison pour laquelle, dit-il, les bailleurs de fonds ne peuvent se contenter de remédier aux problèmes immédiats et doivent chercher à neutraliser l'impact de la guerre à long terme. Malheureusement, "mobiliser les bailleurs de fonds sur ces thèmes est extrêmement difficile. Ils souhaitent offrir une aide alimentaire et sanitaire d'urgence. [Mais] ils ne reconnaissent toujours pas l'importance que revêt pour les enfants et leurs communautés une alternative à l'économie de guerre".

Mme Graça Machel, spécialiste des enfants dans les conflits armés, et ex-Première Dame du Mozambique et de l'Afrique du Sud, affirme que les programmes d'aide aux ex-enfants soldats devraient au moins durer trois ans. Dans un rapport du mois de septembre 2000, "Les enfants touchés par les conflits armés", elle affirme qu'il faut répondre "à plus long terme aux besoins des enfants en matière d'éducation, de formation professionnelle et d'aide psychosociale. Si l'on n'offre pas aux enfants démobilisés une alternative à la vie militaire, ils risquent d'être à nouveau enrôlés dans des groupes armés".

Même avec des ressources limitées, donner une plus grande priorité à l'éducation pourrait engendrer de modestes gains, observe M. Legrand. Dans le sud du Soudan, par exemple, certains anciens enfants soldats ont reçu une formation qui leur a permis de devenir enseignants, de contribuer à former une génération encore plus jeune, et d'être donc moins susceptibles de se faire à nouveau recruter.

En Sierra Leone également, parmi les enfants arrivant dans les centres de transit, nombreux sont ceux qui redoutent d'être à nouveau enrôlés. En 2000, lorsque le RUF a repris brièvement les combats, "il a essayé une nouvelle fois de recruter des enfants, se souvient M. Legrand. Il a été très surpris de la résistance qu'il a rencontrée".



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