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Afrique Relance, Vol.15# 1-2 (juin 2001), page 35

Campagne pour les droits fonciers à Nairobi

Les squatters se battent pour préserver leurs habitations

Par Rasna Warah*, Nairobi

Un soir, peu après la tombée de la nuit, un cocktail Molotov a été lancé sur une communauté de squatters de la banlieue nord-est de Nairobi, la capitale du Kenya. Par bonheur, les quelque 2 000 habitants de cette communauté ne dormaient pas et il n'y a pas eu de victimes. Mais les habitants ont perdu toutes leurs possessions, notamment leurs lits, leurs tabourets, leurs vêtements et leur vaisselle. L'incendie n'était pas dû au hasard. Comme beaucoup d'incendies criminels dont sont victimes les colonies de squatters dans le pays, il avait valeur d'avertissement : partez si vous ne voulez pas mourir.

"Dans tout le pays, les squatters vivent en permanence dans la crainte de se faire expulser par les autorités ou par les promoteurs privés, explique M. Othello Gruduah, du quotidien local l'East African Standard. Tout comme un cerf à l'affût de tout prédateur qui serait tapi à proximité, les squatters ne connaissent qu'une paix provisoire. Ce sont des réfugiés -- une population qui se déplace sans cesse dans son propre pays et qui n'a aucun point de chute."

Cependant, selon des statistiques récentes, 60 % de la population de Nairobi -- soit, 1,4 million des 2,3 millions d'habitants que compte la ville -- vit dans des bidonvilles et des communautés de squatters. On en compte plus d'une centaine, éparpillés dans la ville et à la périphérie. Ces implantations s'entassent pour la plupart sur moins de 5 % de la superficie totale des terrains résidentiels de la ville.

Pauvres et surpeuplés

Selon un rapport établi par la Matrix Development Consultancy, un institut local de recherche, les bidonvilles du Kenya, ceux de Nairobi en particulier, sont certainement parmi les pires d'Afrique. Les bidonvilles de Nairobi, que l'on ne peut sans doute comparer qu'aux favelas de Rio de Janeiro (Brésil) ou aux habitations des trottoirs de Mumbai (Inde), sont parmi les plus surpeuplés, les plus insalubres et les plus dangereux du monde. Le plus souvent, il s'agit d'une pièce unique qui abrite de quatre à six personnes en moyenne. Il faut compter en moyenne 250 unités par hectare. Les services urbains, s'ils existent, sont tout à fait rudimentaires : chemins et sentiers de terre, canalisations de terre, points d'eau collectifs et fosses d'aisances que se partagent jusqu'à 60 personnes.


Squatters dans une tente de Mitumba à Nairobi : beaucoup vivent constamment dans la crainte d'être expulsés.

Photo : Chronique de l'ONU / Horst Rutsch


Le plus souvent (c'est le cas pour 80 % environ des résidents) la location se fait par pièce. Les droits d'occupation sont précaires ; les expulsions -- souvent brutales -- dépendent de la seule volonté du propriétaire du terrain ou de l'habitation. Selon les militants qui revendiquent le droit au logement, le problème vient de ce que le gouvernement n'a pas réglé de façon adéquate la question de l'occupation des sols en ville. Souvent les autorités ne reconnaissent pas les implantations sauvages comme des zones habitées, si bien qu'elles peuvent être cédées à autrui à tout moment. Etant donné que les terres sur lesquelles vivent les squatters et les habitants de bidonvilles constituent des biens fonciers qui pourraient avoir de la valeur, "la saisie par la force de terres" (l'allocation ou la vente irrégulière de terrains publics à des particuliers ou à des organisations qui ont prouvé leur loyauté à l'Etat) est extrêmement courante.

Mais, à présent, les habitants de bidonvilles se défendent. Vers 1995, les habitants de bidonvilles de Nairobi et de Mombasa, la deuxième ville du Kenya, se sont organisés et ont formé une fédération afin de protester contre les expulsions et la saisie par la force de terres. En juillet 2000, la Fédération des habitants de bidonvilles, Muungano wa Wanavijiji, a lancé une campagne en faveur des droits fonciers urbains pour réclamer notamment des droits d'occupation durables des logements pour les résidents d'implantations sauvages.

Mme Jane Weru, la Directrice exécutive de Pamoja Trust, une organisation non gouvernementale (ONG) qui collabore avec les fédérations d'habitants de bidonvilles du Kenya, estime que ce mouvement obligera non seulement le gouvernement à réviser le droit foncier dans le pays mais donnera également aux habitants de bidonvilles la possibilité de mener un dialogue avec l'Etat.

Le Centre des Nations Unies pour les établissements humains (Habitat) situé à Nairobi a entrepris un projet destiné à faciliter ce dialogue. Il s'agit de la Campagne mondiale pour la sécurité d'occupation résidentielle, qui a été lancée l'an dernier et qui vise à remédier au problème de la pauvreté et de l'exclusion urbaines, à partir du principe selon lequel la sécurité d'occupation des logements permet avant tout aux communautés de se stabiliser et aux villes d'obtenir des investissements, aussi bien de la part des entreprises que de la part des particuliers. Cette campagne vise à établir un lien entre les institutions internationales de développement et les gouvernements, d'une part et les communautés, d'autre part.

L'assainissement des bidonvilles

La campagne fera appel non seulement à la volonté politique des gouvernements mais aussi aux citadins. Mme Anna Kajumulo Tibaijuka, Directrice exécutive d'Habitat, estime que le programme d'action de la campagne ne pourra se réaliser que si le système de valeurs de la société urbaine évolue. Les bidonvilles, ou "implantations spontanées", selon ses termes, sont le fruit d'un système qui tolère les sans-abri et l'exclusion. Réaffirmant l'engagement énoncé lors du Sommet du millénaire de l'ONU -- améliorer les conditions de vie d'au moins un milliard d'habitants de bidonvilles d'ici à 2020 -- Mme Tibaijuka a déjà commencé à appuyer les efforts d'assainissement des bidonvilles partout dans le monde, en collaboration avec la Banque mondiale et d'autres donateurs.

A Nairobi, Habitat collabore avec le gouvernement pour mettre au point des stratégies de développement urbain de la région métropolitaine. En novembre, Mme Tibaijuka s'est entretenue avec le Président du Kenya, Daniel arap Moi, qui a donné son accord à la mise en oeuvre d'un projet commun d'assainissement des bidonvilles de la ville. Le Président parraine un comité intergouvernemental de haut niveau, qui vise à remédier aux problèmes que posent les implantations sauvages à l'échelle de la ville, plutôt que de se limiter à assainir certains bidonvilles.

Ce projet participatif sera mené par les habitants des bidonvilles, ainsi que les organisations et les ONG qui les représentent. Habitat facilitera ces partenariats et encouragera les échanges entre les fonctionnaires de l'administration et les habitants des bidonvilles. Habitat collaborera également avec Slum Dwellers International, un réseau de plus en plus important d'initiatives locales communautaires en Asie et en Afrique subsaharienne, afin de faciliter les échanges entre villes d'Afrique et villes d'Asie.

"Chargé du Programme pour l'Habitat, Habitat est bien placé pour aider les gouvernements et la communauté internationale à améliorer les conditions de vie des habitants des bidonvilles, déclare Mme Tibaijuka. Il nous incombe de veiller à ce que nos enfants héritent de villes où la peur n'existe plus, de villes qui possèdent des maisons et de villages où l'espoir fleurit."


*Mme Rasna Warah est la rédactrice en chef de Débats d'Habitat, une publication du CNUEH (Habitat).

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