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Afrique Relance, Vol.15# 1-2 (juin 2001), page 1

La chute des prix des médicaments dynamise la lutte contre le sida

L'Afrique et l'Organisation des Nations Unies mobilisent les dirigeants politiques

Après 20 ans d'épidémie et des millions de morts atroces causées par le sida en Afrique, l'impasse concernant le prix élevé des médicaments contre la maladie s'est débloquée. Ces derniers mois, face à la pression croissante du public et grâce à la "diplomatie discrète" de l'ONU, les groupes pharmaceutiques ont réduit de 80 % à 90 % le prix de nombreux médicaments. Début juin, le Botswana est devenu le premier pays africain à tirer parti de cette réduction des prix et a annoncé qu'il s'efforcerait de fournir l'an prochain toute la gamme de traitements du VIH/sida à 100 000 personnes infectées.

Jusqu'à une date très récente, a rappelé, à la fin du mois de mai, le Dr Peter Piot, Directeur exécutif du Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida (ONUSIDA), l'idée de fournir des médicaments coûteux et des soins médicaux complexes aux malades des pays en développement était jugée controversée, voire radicale, par de nombreux gouvernements donateurs, acteurs du secteur privé, organisations humanitaires et professionnels de la santé.


Manifestation à Pretoria (Afrique du Sud) contre les efforts déployés par les sociétés pharmaceutiques pour maintenir les prix des médicaments à un niveau élevé.

Photo : © Associated Press / Christian Schwetz


Depuis la commercialisation, en 1987, des premiers traitements contre le sida qui prolongent la vie des patients, de nombreux malades des pays industrialisés du Nord ont accès, même s'ils sont pauvres, à ces médicaments et vivent souvent plus longtemps qu'auparavant. En revanche, les malades des pays appauvris du Sud ne peuvent, à moins d'être très riches ou très chanceux, obtenir ces médicaments et meurent rapidement. Cette disparité a parfois été qualifiée "d'apartheid médical". Le Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a parlé d'un "impératif moral" qui oblige à traiter les malades quels que soient leurs moyens.

Depuis sa création en 1996, l'ONUSIDA a préconisé une double lutte contre la maladie : information et prévention pour les personnes séronégatives, et soins et traitements pour les dizaines de millions de personnes séropositives dans le monde.

Cependant, de nombreux donateurs et professionnels de la santé considéraient qu'il n'était pas réaliste de vouloir traiter les personnes atteintes du virus de l'immunodéficience humaine (VIH) à l'origine du syndrome de l'immunodéficence acquise (sida), estimant qu'il valait mieux affecter les rares ressources disponibles aux programmes d'éducation et de prévention qui ont un meilleur rapport "coût-efficacité". A leur avis, seules les personnes les plus riches des pays en développement pouvaient se procurer ces médicaments au coût extrêmement élevé. Certains estimaient en outre que les systèmes de santé publique des pays pauvres n'étaient pas en mesure de faire face à la complexité des traitements ni de réaliser les tests et le suivi nécessaires. Lorsque l'ONUSIDA a demandé l'an dernier la mise en place d'un programme international de plusieurs milliards de dollars pour l'éducation et la prévention en Afrique, qui compte 70 % des séropositifs dans le monde et près de 80 % des décès dûs au sida, comme le rappelle le Dr Piot, cette initiative n'était pas loin d'être qualifiée "d'irresponsable".

Prix réduits des médicaments pour les pays les moins avancés (prix par dose journalière, en dollar)
 Médicament

 Etats-Unis

PMA

 Fluconazole

 10,00

 0

 Zerit

 9,83

 0,15

 Ziagren

 10,68

 3,80

 Trizivir

 27,92

 6,60

 Agenerase

 18,50

 8,70

 Malarone (anti-malarial)

 52,71

 19,20

Source : ONU Afrique Relance, d'après des données de l'ONUSIDA de 2001.

Ce n'est plus le cas. Ces derniers mois, sous l'effet conjugué des forces du marché et des pressions politiques croissantes exercées sur les sociétés pharmaceutiques, le prix des médicaments a considérablement baissé. Certains sont même fournis gratuitement aux pays en développement. Certes, malgré ces réductions, le prix de nombreux médicaments demeure hors de portée de l'Afrique, mais ces nouvelles mesures ont transformé le débat sur le coût -- que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) considérait comme le principal obstacle à une diffusion à plus grande échelle des médicaments contre le sida (voir tableau).

Les arguments concernant l'impossibilité de distribuer des médicaments dans les pays pauvres ont également été battus en brèche. Le 4 avril, à l'Université Harvard, aux Etats-Unis, plus de 100 experts en médecine et en développement ont déclaré que "les objections au traitement du VIH dans les pays à faible revenu ne sont pas fondées", et ont publié un plan d'action détaillé en vue d'un traitement généralisé (voir 'Plan d'action' de l'Université Harvard, ci-dessous). "L'insuffisance des infrastructures, ont-ils affirmé, peut être surmontée par des initiatives internationales bien conçues et adéquatement financées."

En ce qui concerne le financement extérieur, des progrès ont été réalisés à Abuja (Nigéria) en avril dernier, lorsque M. Kofi Annan a annoncé la création d'un Fonds mondial pour la santé et la lutte contre le sida, visant à accroître le financement des programmes de lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose dans les pays en développement, qui devrait passer du niveau actuel de moins de 2 milliards de dollars par an au montant nécessaire de 7 à 10 milliards de dollars.

S'il reste encore à la communauté internationale à mobiliser les ressources et la volonté politique nécessaires pour gagner la bataille contre le sida en Afrique et dans les autres régions en développement, le "paradigme", comme l'a noté le Dr Piot, a changé : il ne s'agit plus de savoir si on doit traiter les personnes porteuses du virus dans les pays en développement mais comment le faire.

Indignation du public, diplomatie discrète

C'est en mars que les efforts visant à distribuer à plus grande échelle les médicaments contre le sida ont franchi un cap important, lorsque 39 sociétés pharmaceutiques du Nord ont intenté une action en justice en Afrique du Sud afin d'abroger la loi qui permettait au Gouvernement de réduire le coût des médicaments contre le sida, arguant que cette démarche était contraire aux droits que leur confèrent les brevets (voir "Santé et 'propriété intellectuelle' "). Cette action s'est révélée être un désastre en matière de relations publiques. Un mois plus tard, devant la levée de boucliers et les protestations du monde entier, les sociétés ont retiré leur plainte et se sont engagées à oeuvrer avec l'ONU à la mise en place d'un programme d'accès aux médicaments dont la portée dépassait tous les espoirs.

"L'opinion publique mondiale s'est révoltée", a déclaré M. Annan devant les dirigeants africains réunis à Abuja. "Les gens n'acceptent plus maintenant que les malades et les mourants, simplement parce qu'ils sont pauvres, soient privés des médicaments qui ont transformé la vie d'autres personnes mieux loties." Cette révolte -- ainsi que l'offre faite par une société pharmaceutique indienne de vendre des médicaments antirétroviraux génériques dans les pays en développement au prix de 350 dollars par an au lieu des 10 000 à 15 000 dollars que coûtent les versions brevetées -- a permis de sortir de l'impasse.

Ces progrès représentent l'aboutissement de plusieurs années de dialogue et de "diplomatie discrète" entrepris par le Secrétaire général et l'ONUSIDA auprès des groupes pharmaceutiques et des donateurs. Etant donné la crainte du secteur privé de perdre ses brevets et le manque de cliniques permettant d'administrer convenablement les traitements, les discussions ont initialement porté sur un certain nombre de programmes pilotes de traitement en Ouganda, au Sénégal et dans d'autres pays en développement.



"Les gens n'acceptent plus maintenant que les malades et les mourants, simplement parce qu'ils sont pauvres, soient privés des médicaments qui ont transformé la vie d'autres personnes mieux loties."

Ces efforts limités, qui s'inscrivent dans le cadre de l'Initiative pour un accès accéléré de l'ONUSIDA, ainsi que le nombre croissant de programmes de recherche et de bienfaisance mis en oeuvre par des sociétés privées et des organismes caritatifs, visaient à identifier les obstacles pratiques qui empêchent de dispenser soins et traitements. Ils ont aussi permis d'établir des relations de collaboration et un cadre de référence commun entre les parties prenantes. Début avril, M. Annan a pu, au terme d'une réunion avec six grandes sociétés pharmaceutiques, annoncer des réductions importantes des prix des médicaments pour les pays les moins avancés et exprimer l'appui de l'ONU au droit des brevets, "sans lesquels on ne pourra trouver les nouveaux médicaments, vaccins et diagnostics dont les personnes les plus démunies du monde ont de toute urgence besoin". De même, le grand groupe pharmaceutique américain Pfizer a annoncé début juin qu'il fournirait gratuitement à 50 des pays les plus pauvres du fluconazole, médicament utilisé pour traiter les infections opportunistes chez les malades du sida. D'autres initiatives de ce type ont été lancées par le secteur privé à l'approche de la session extraordinaire de l'Assemblée générale sur le sida.

Remède rapide

Le sida, a dit le Dr Piot, est lié "à la mondialisation, à la propagation rapide d'une maladie essentiellement transmissible sexuellement, aux inégalités mondiales et à la nécessité d'une réponse véritablement mondiale". C'est en Afrique que ces inégalités ont été le plus tragiques : malgré les 2,4 millions de décès dus au sida sur ce continent au cours de la seule année écoulée, les chercheurs estiment que moins de 10 000 personnes ont accès aux antirétroviraux qui, dans les pays développés, ont fait du sida une maladie chronique et non plus une condamnation à mort.

Rien ne sert d'avoir accès aux médicaments si on ne peut fournir et administrer des traitements complexes et offrir des services de dépistage volontaire et de conseils. Dans de nombreux pays africains, les services de santé publique manquent cruellement de ressources financières, sont souvent difficiles d'accès et connaissent de graves pénuries de personnel qualifié et de structures de diagnostic et de dépistage. Si les spécialistes du développement et de la santé s'accordent généralement à reconnaître qu'il faut reconstruire le système de santé publique en Afrique, les militants soutiennent au contraire que ces solutions à long terme arriveront trop tard pour les 25 millions de personnes qui sont atteintes du sida en Afrique.

Une solution a été mise au point à l'Université Harvard, où 100 membres du corps enseignant ont signé une déclaration indiquant que les antirétroviraux -- les médicaments qui combattent le virus lui-même -- et les traitements des nombreuses maladies opportunistes causées par l'attaque virale contre le système immunitaire peuvent être fournis aux malades des pays en développement presque immédiatement. Le plan d'action de Harvard se fonde sur un projet pilote que l'Université a mis en oeuvre en Haïti en 1998. Le projet fait appel à des surveillants communautaires ayant reçu une formation de base pour administrer les médicaments et s'appuie sur de modestes investissements réalisés dans des centres d'analyse de sang et de diagnostic.

Portant sur des patients aux stades avancés de la maladie qui ont suivi un traitement aux antirétroviraux très actifs, l'étude montre que 3 millions d'Africains pourraient bénéficier de ce traitement vital dans un délai de cinq ans, pour un coût d'environ 6 milliards de dollars.

A mesure que de nouveaux médicaments plus simples sont mis au point et que les économies d'échelle permettent de réduire encore le prix des médicaments, les chercheurs de Harvard estiment que le coût du programme ira en décroissant. Ils indiquent également que les surveillants communautaires peuvent administrer des médicaments contre d'autres maladies courantes, comme la tuberculose et le paludisme, faisant ainsi office de personnel médical sur le terrain, en attendant la restructuration des services de santé publique.

Selon l'ONUSIDA, il est essentiel d'augmenter considérablement le nombre de services de conseils et de dépistage si l'on veut assurer à la fois la prévention et les traitements, ce qui peut être perdu de vue dans le débat parfois polarisé entre partisans de la prévention et partisans du traitement. En 1993, par exemple, les scientifiques ont découvert qu'une seule dose d'un médicament courant contre le sida, l'AZT, pouvait réduire la transmission du virus de la mère à l'enfant à la naissance. Huit ans après, seulement 1 % des femmes africaines ont accès à des tests de dépistage du VIH, d'après l'ONUSIDA. L'absence de centres de dépistage et de conseils ne permet donc pas de recourir à ce moyen simple et peu coûteux de prévention de la transmission de la maladie aux générations futures.

Les chercheurs notent qu'en l'absence de tests de dépistage à grande échelle, les gens ne savent qu'ils sont séropositifs que lorsqu'ils tombent malades, ce qui accroît le risque qu'ils transmettent à leur insu le virus à d'autres personnes. En outre, si un test positif s'apparente à une condamnation à mort et à l'exclusion sociale, les gens ont peu de raisons de se faire tester, même lorsque les structures appropriées existent.

Apartheid médical

En 1981, un entrefilet dans une obscure publication médicale américaine faisait état de cinq jeunes hommes dont le système immunitaire avait été inexplicablement détruit. Parmi les rares personnes à l'avoir remarqué figurait un jeune médecin du nom de Peter Piot. "A l'époque, j'ai lu le rapport avec beaucoup d'intérêt, se rappelle-t-il. Mais je n'aurais jamais imaginé être en face des premiers signes d'une épidémie qui, en seulement 22 ans, infecterait 60 millions de personnes, en tuerait 22 millions et deviendrait la maladie la plus meurtrière de l'histoire de l'humanité."

En Afrique, le VIH/sida a longtemps été passée sous silence par les dirigeants africains, les donateurs du Nord et les institutions financières internationales, qui ont continué à réduire le budget de la santé et de l'éducation sur le continent pendant que les victimes se comptaient en millions.

Ce n'est qu'au milieu de l'année 1999, constate le Dr Piot, que les donateurs se sont réunis pour la première fois pour examiner le drame de plus en plus important que vivait l'Afrique appauvrie. Et c'est seulement maintenant, après 17 millions de morts, que le monde semble enfin disposé à mobiliser les ressources nécessaires pour sauver les survivants et prévenir de nouvelles contaminations.

L'accueil initial réservé au Fonds mondial pour la santé et la lutte contre le sida est plutôt encourageant, les Etats-Unis ayant annoncé une contribution initiale de 200 millions de dollars, suivis par la France, avec une contribution de 150 millions d'euros, et Winterthur Insurance Company, filiale du Groupe Crédit Suisse, avec une contribution d'un million de dollars. A l'heure du bouclage d'Afrique Relance, la Fondation Bill et Melinda Gates a annoncé qu'elle verserait 100 millions de dollars.

Début juin, les représentants de plus de 50 pays, d'institutions multilatérales et organisations non gouvernementales et d'organismes de bienfaisance se sont réunis à Genève pour examiner la structure et les priorités du Fonds, qui devrait être opérationnel à la fin de l'année. A priori, le Fonds serait principalement consacré à l'éducation et à la prévention, l'accès aux médicaments et le traitement étant limités aux projets pilotes.

Les partisans d'un plus grand effort en matière de traitement, et notamment certaines sociétés privées, estiment que le Fonds finira par devenir une importante source de financement de médicaments dans les pays en développement. Le 11 juin, M. Jean-Pierre Garnier, Directeur de la société pharmaceutique européenne GlaxoSmithKline, a annoncé une nouvelle série de réductions, dans les pays en développement, des prix de certains médicaments couramment prescrits contre le VIH/sida, tout en reconnaissant que ces médicaments restent malgré tout hors de portée des pauvres. "Nous ne sommes pas naïfs quant au fait que, par rapport aux moyens dont dispose la population dans ces pays, tout est trop cher", a-t-il dit aux journalistes. Il s'attend donc à ce que, grâce à des mécanismes comme le Fonds pour la santé, la communauté internationale prenne en charge la différence. "La balle, a-t-il affirmé, est plus dans leur camp que dans le nôtre."

Encadres :
[ "Plan d'action' de l'Université Harvard ]
[ Prix des médicaments : point de vue de Mabvuku ]



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