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Afrique Relance, Vol.15# 1-2 (juin 2001), page 28

"Aidez-nous à reconstruire le système de santé"

Interview du docteur Ebrahim Samba, Directeur pour l'Afrique de l'OMS

Quand il se rend hors d'Afrique pour rencontrer des responsables des pays donateurs, ce qu'il fait souvent puisqu'il est Directeur régional pour l'Afrique de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), le Dr Ebrahim Samba se plaît fréquemment à leur rappeler, après leur avoir serré la main, ce qui pourrait leur arriver s'il était porteur du virus Ebola ou d'une autre maladie très infectieuse. "Si j'étais porteur de l'une de ces maladies, vous risqueriez d'être contaminés, dit-il. Vous pouvez empêcher les Africains d'utiliser leurs passeports et d'obtenir des visas. Mais vous ne pouvez pas arrêter les agents infectieux car ils n'ont pas de passeport et ils n'ont pas besoin de visa."


"Il est logique que les non Africains du monde développé aident l'Afrique à lutter contre ces maladies infectieuses... Plus les Africains seront soutenus dans leur lutte contre les maladies qui infestent le continent africain aujourd'hui, plus le monde développé sera en sécurité."

-- Dr Ebrahim Samba, Directeur régional Afrique, Organisation mondiale de la santé

Photo : OMS


Par conséquent, a souligné le Dr Samba lors d'un entretien avec Afrique Relance, "il est logique et dans l'intérêt des non-Africains du monde développé qu'ils aident l'Afrique à lutter contre ces maladies infectieuses... Plus les Africains seront soutenus dans leur lutte contre les maladies qui infestent l'Afrique aujourd'hui, plus le monde développé sera en sécurité." Dans une certaine mesure, pense-t-il, la gravité de la crise du sida a attiré l'attention de la communauté internationale sur le continent africain, notamment sur ses problèmes de santé. "La réponse est lente, très lente à venir, mais elle est là."

L'accès aux médicaments : un catalyseur

Il faut absolument que les Africains aient accès à des médicaments abordables afin de lutter contre le sida, le paludisme, la tuberculose et de nombreuses autres maladies, insiste le Dr Samba. Souvent, les responsables des pays donateurs et les dirigeants de groupes pharmaceutiques lui demandent : "Avec des services de santé dans un tel état de délabrement, ces médicaments pourront-ils vraiment être dispensés ?" "Quelles que soient les faiblesses du secteur de santé en Afrique, ce n'est pas une raison pour retarder la fourniture des médicaments", répond-il.

Les défauts du système de santé en Afrique sont nombreux, reconnaît le Dr Samba. Il cite le manque de personnel, le sous-financement, la mauvaise gestion et la corruption. "Dans le monde, aucun système de santé n'est parfait. Les systèmes de santé en Afrique le sont encore moins, mais ils ne sont pas nuls. Ils sont en très mauvais état, mais ils peuvent être améliorés. Et le fait de disposer de médicaments pourrait servir de catalyseur et créer des synergies avec le reste des ressources locales et internationales en vue d'améliorer les soins de santé."

Il cite l'exemple de la lutte contre l'oncocercose en Afrique de l'Ouest, campagne qu'il a menée dans les années 1980 et au début des années 1990, avant d'assumer ses fonctions actuelles de directeur régional. Pendant cette campagne, il a réussi à négocier avec certains groupes pharmaceutiques qui lui fournissaient gratuitement un médicament essentiel au traitement de l'oncocercose. "Les infrastructures sanitaires étaient très détériorées" mais "nous avons formé les communautés, les illettrés et des techniciens non spécialisés en médecine à administrer ces médicaments par le biais de prestataires de services communautaires". La campagne a été couronnée de succès et l'oncocercose n'est plus un problème de santé publique dans la plupart des pays de la région.

Le Dr Samba reconnaît que l'oncocercose était "un problème très mineur" comparé à la pandémie du VIH/sida, qui est beaucoup plus complexe et répandue et pour laquelle aucun remède n'existe encore. Pour faire face à ce défi, les hôpitaux africains, les dispensaires, les centres de recherche, les médecins et infirmières ont besoin de moyens financiers bien supérieurs à ceux dont ils disposent aujourd'hui. "Donnez-nous les ressources nécessaires et nous serons à la hauteur", promet-il. De plus, ajoute-t-il, "les donateurs eux-mêmes sont en partie responsables de l'état du système de santé en Afrique". Il se souvient d'avoir été en désaccord avec les responsables des pays donateurs, "notamment la Banque mondiale", au sujet des programmes d'ajustement structurel, qui ont engendré une baisse du recrutement de personnel qualifié, le gel de leurs salaires et la suppression des subventions de certains médicaments essentiels. "Tout ceci a beaucoup contribué à la destruction des services de santé. Maintenant, ils font volte face et nous disent : 'Nous ne voulons pas vous donner ces médicaments parce que votre système de santé n'est pas performant'." Les donateurs ont fini par changer d'orientation par rapport à l'ajustement structurel, "mais à ce moment là, le système s'était déjà sérieusement dégradé. Maintenant, c'est à leur tour de nous aider à le reconstruire".

La pauvreté et les femmes

Commentant les remarques du Président de l'Afrique du Sud, Thabo Mbeki, et d'autres personnalités, sur le lien qui existe entre la pauvreté endémique en Afrique et la pandémie du VIH/sida, le Dr Samba concède que "la pauvreté est à l'origine de nombreux problèmes de santé".

Cette corrélation est plus évidente pour certaines maladies que pour d'autres, précise-t-il. Le choléra, par exemple, est plus étroitement lié à la pauvreté. "Seules les communautés pauvres sont atteintes du choléra", parce qu'elles manquent d'eau potable, de latrines convenables et que les précautions sanitaires les plus élémentaires n'y sont pas enseignées. Toutefois, le sida nous menace tous. "Certains riches sont atteints du VIH/sida, des fils de millionnaires, des juges, des avocats, des médecins, des ingénieurs, des enseignants." Et pourtant, ce n'est pas une coïncidence si l'Afrique a le taux de pauvreté le plus élevé du globe et compte le plus grand nombre de cas de sida au monde. "Il y a donc une très grande corrélation entre la pauvreté et le VIH/sida." La pauvreté y contribue, dit-il, "mais la pauvreté n'en est pas l'unique cause".

Parmi tous les segments démographiques, les femmes sont les plus susceptibles de contracter le VIH, note le Dr Samba. "Nous sommes de plus en plus conscients qu'en raison de leur physiologie et de leur situation économique, les femmes sont plus vulnérables face au sida, dit-il. Les femmes, surtout les plus jeunes, sont plus nombreuses que les garçons à contracter le VIH/sida. Les femmes meurent du VIH/sida en plus grand nombre que les hommes. Et lorsque les femmes meurent, les enfants sont orphelins, parce que ce sont les femmes qui s'occupent des enfants. Actuellement, il y a plus de 12 millions d'orphelins en Afrique. Projetées sur les vingt années à venir, les implications sociales de ces chiffres sont effrayantes."

Outre la lutte directe contre la maladie, il existe deux moyens d'atténuer la vulnérabilité particulière des femmes, explique le Dr Samba. "Tout d'abord, il faut accroître le pouvoir d'action des femmes, améliorer leur condition, leur donner une meilleure instruction." Deuxièmement, il faut "encourager les activités micro-économiques qui permettent aux femmes d'être suffisamment indépendantes, de refuser des relations sexuelles non désirées et d'insister sur l'emploi de préservatifs quand cela est nécessaire".

La crise du sida affecte tant de groupes démographiques en Afrique et son envergure est telle qu'il faudra pour la résoudre mobiliser toutes les énergies, celles des Africains comme celle des non-Africains, a conclu le Dr Samba. "Oeuvrons ensemble en partenaires, dans le respect mutuel et en sachant que nous habitons tous dans le même village mondial. Soit nous sombrerons ensemble, soit nous survivrons ensemble. Nous allons donc survivre ensemble."



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