
L'Afrique du Sud face aux inégalités sociales
Malgré les progrès réalisés, beaucoup de chemin reste à parcourir
Six ans après l'élection du premier
gouvernement démocratique d'Afrique du Sud, des améliorations
importantes ont été apportées à l'éducation,
aux soins de santé, aux conditions de logement et autres services
sociaux dont bénéficie la majorité de la population,
noire et défavorisée. Mais la pauvreté reste endémique
et les écarts de revenus démesurés. En raison de la
libéralisation économique et des compressions budgétaires,
il est difficile d'améliorer les conditions de vie des pauvres et
de leur donner de meilleures perspectives d'avenir. En outre, le sida progresse
à une vitesse alarmante.
Par Ernest Harsch
Le seul nom de "Mandela Village" pourrait évoquer un quartier plaisant et paisible d'une ville sud-africaine. Mais il s'agit en réalité d'un bidonville délabré, construit en 1990 à partir de bois et de tôles récupérés dans une ancienne gare routière du township avoisinant de Soweto. Dans les dix ans qui se sont écoulés depuis, l'Afrique du Sud a connu d'importants bouleversements politiques -- la fin de l'apartheid et l'arrivée au pouvoir du premier gouvernement démocratiquement élu -- qui ont suscité de grands espoirs de réforme sociale.
Parmi les 7 000 habitants de Mandela Village, certains commencent à penser que le nouveau régime n'améliorera peut-être jamais leurs conditions de vie. Les baraques dans lesquelles ils vivent sont minuscules, séparées les unes des autres par d'étroits passages et bordées de rigoles. Il n'y a pas d'électricité et le bidonville ne dispose en tout et pour tout que de cinq points d'eau. Peut-être parce que la communauté est bien organisée et administrée par des militants du parti au pouvoir, l'African National Congress (ANC), ses représentants ont réussi à persuader la municipalité d'installer 90 toilettes portatives à la périphérie du bidonville. D'après Eric, qui a fait office de guide au cours d'une visite effectuée en octobre 1999, quasiment tous les habitants du bidonville sont au chômage. Le peu de revenus qu'ils ont viennent des retraites que touchent les personnes âgées, du commerce des vendeurs à la sauvette et de voitures volées et ensuite revendues en pièces détachées à un dépôt de marchandises situé juste en face de Mandela Village.
A l'inverse, les habitants de Johannesburg, la plus grande ville commerciale
d'Afrique du Sud, sont en grande partie blancs et fortunés. Le quartier
huppé de Sandton est l'exact opposé de Mandela Village : on
y trouve de grandes maisons spacieuses, des parcs, des centres commerciaux,
des sièges d'entreprises et des hôtels. Les recettes fiscales
importantes permettent de financer de nombreux services. Les habitants --
des Blancs et quelques Noirs des classes aisées -- sont protégés
par des murs, des clôtures électriques et des services de gardiennage
qui sillonnent le quartier en permanence.
L'un
des 600 dispensaires construits en milieu rural depuis la fin de l'apartheid.
Photo : Impact Visuals / Ansell Horn
Si les lois ne font plus maintenant aucune différence entre les races ou vont même jusqu'à préconiser des mesures palliatives en faveur des Noirs, de nombreuses inégalités subsistent en Afrique du Sud. Bien que les disparités se soient quelque peu atténuées, la répartition des revenus reste l'une des plus inégales du monde. A côté de signes de richesse évidents (phénomène assez rare en Afrique), des millions de Sud-Africains vivent en dessous du seuil de pauvreté, non sans une certaine rage et une certaine frustration. Bien que les actes de violence liés à des revendications d'ordre politique soient nettement moins nombreux que par le passé, on observe une recrudescence de la criminalité et d'autres formes de conflits sociaux, qui s'expliquent en partie par les taux élevés de pauvreté et de chômage et la relative facilité avec laquelle on peut se procurer des armes à feux sur le marché noir. En septembre dernier, le Ministre du développement social Zola Skweyiya a comparé la société sud-africaine à une véritable "bombe à retardement".
Les pouvoirs publics estiment souvent que le peu de progrès réalisés s'explique par l'énormité des problèmes hérités de l'apartheid : des soins de santé et une éducation médiocres résultant des politiques discriminatoires menées par le passé, de très longues listes d'attente pour les logements urbains (car beaucoup d'habitants n'avaient pas été autorisés à s'installer de façon permanente en ville) et de très forts taux de chômage structurel. A cela se sont ajoutés de nouveaux problèmes, dont le plus alarmant est la progression rapide du VIH/sida. L'Afrique du Sud a maintenant l'un des taux de prévalence les plus élevés du monde (voir "Le sida progresse en Afrique du Sud").
Dans ces circonstances, "il va falloir des décennies pour remédier à la plupart des problèmes", déclare la Révérende Motlalepula Chabaku, parlementaire de la province de Free State. Dans l'enthousiasme qu'ont suscité les élections de 1994, les dirigeants de l'ANC ont involontairement compliqué la situation en faisant des promesses qu'ils n'ont tout simplement pas pu tenir par la suite, explique-t-elle à Afrique Relance. Dans la population, cet enthousiasme s'est maintenant dissipé, comme en témoigne le faible taux de participation aux élections nationales de 1999, "car certains n'ont nullement profité des changements qu'a connus notre pays". Mais beaucoup d'autres en ont bénéficié, ajoute-t-elle, en évoquant les nombreux nouveaux établissements scolaires, dispensaires, logements sociaux, réseaux d'approvisionnement en eau, programmes de formation et autres services mis en place.
Tout en reconnaissant les lourds problèmes hérités du passé, certains détracteurs attribuent la persistance de la pauvreté et du chômage à des facteurs plus actuels. Bien qu'il soit politiquement dans le même camp que l'ANC, le Congress of South African Trade Unions (fédération des syndicats d'Afrique du Sud) (Cosatu) qui compte 1,8 million de membres, reproche au gouvernement de privilégier la libéralisation des marchés et les compressions budgétaires. "La société dans son ensemble, et en particulier la classe ouvrière et les pauvres, font les frais de la politique économique conservatrice", a déclaré la fédération à propos du budget du gouvernement pour l'exercice financier 2000/2001.
Reconstruction et développement
L'amertume actuelle s'explique en partie par les très grands espoirs qu'avait suscités à ses débuts le Programme de reconstruction et de développement (PRD). Ce qui était à l'origine, en 1994, le programme électoral de l'ANC est devenu par la suite le principal axe de réforme du nouveau gouvernement. Tel qu'il avait été défini par le Président de l'époque, Nelson Mandela, le PRD englobait non seulement des programmes socioéconomiques visant à remédier aux inégalités en matière de conditions de vie, mais également des mesures de réforme institutionnelle ainsi que des programmes éducatifs et culturels, des activités rémunératrices et la mise en valeur des ressources humaines. Ce programme, avait déclaré M. Mandela, serait "un processus global de transformation totale de la société visant à améliorer les conditions de vie de l'ensemble de la population".
Au départ, le PRD remplissait une double fonction. Puisqu'il faisait office de plan directeur, ses priorités influençaient l'affectation de l'aide des bailleurs de fonds et l'établissement du budget des pouvoirs publics. L'allocation des fonds publics a donc considérablement changé. Le budget de la défense a, par exemple, été réduit et les crédits affectés à l'éducation, à la santé, au logement et à d'autres postes de dépenses sociales ont été considérablement augmentés.
En même temps, le PRD était également un programme à part entière. Un fonds spécial, doté tous les ans de plusieurs milliards de rand, servait à financer des "projets présidentiels" très en vue, comme par exemple des soins médicaux gratuits pour les enfants de moins de six ans et les femmes enceintes, un programme de cantine scolaire, l'électrification des foyers à faibles revenus et des travaux d'intérêt collectif pour les jeunes sans-emploi. Un bureau du PRD a également été instauré et placé sous la présidence du Ministre sans portefeuille Jay Naidoo (ancien dirigeant du syndicat Cosatu), chargé d'administrer le fonds et d'assurer la coordination des différents aspects du programme avec divers ministères.
Mais en 1996, le PRD a perdu son représentant le plus connu lorsque M. Naidoo a été nommé à d'autres fonctions ministérielles. Le bureau du PRD a été supprimé et ses fonctions de coordination ont été confiées au bureau du Vice-Président de l'époque, Thabo Mbeki, devenu depuis Président, qui continue d'être le principal responsable du programme.

Malgré sa
présence réduite sur la scène nationale, le programme
a continué à faire évoluer la situation. Certains des
progrès réalisés ces six dernières années,
en matière par exemple de logement et d'accès à l'eau
salubre, surpassent, par leur rapidité, tout ce qui a pu être
accompli en si peu de temps ailleurs en Afrique et même dans certains
pays européens (voir tableau). A l'occasion d'un sondage récemment
effectué par le Conseil national du développement économique
et du travail, un organe statutaire qui arbitre la plupart des négociations
entre syndicats et employeurs, la majorité des personnes interrogées
estimaient que leurs conditions de vie s'étaient améliorées
grâce au PRD.
Changement de vitesse
Au milieu des années 90, le gouvernement a commencé à apporter à sa politique économique générale des modifications notables, qui, d'après le Cosatu et d'autres détracteurs, allaient à l'encontre des objectifs à long terme du PRD. Même avant les élections de 1994, l'ANC avait renoncé à certains de ses tout premiers projets controversés, notamment à la nationalisation de grands secteurs d'activité et à des mesures radicales visant à redistribuer au profit des Noirs les richesses détenues par les Blancs. Un an après les élections, sous la pression des entreprises sud-africaines et de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), l'ANC s'est résigné à accepter le principe de la privatisation et a cessé de vouloir réglementer les investissements étrangers. Les pouvoirs publics ont ensuite progressivement éliminé les mesures de protection de la monnaie et ont mis en oeuvre certains principes de libéralisation des échanges plus rapidement qu'ils ne s'étaient engagés à le faire auprès de l'Organisation mondiale du commerce.
En juin 1996, l'année où le bureau du PRD a été démantelé, le gouvernement a adopté une nouvelle politique macroéconomique : la "stratégie de croissance, d'emploi et de redistribution" (GEAR, en anglais). L'objectif de GEAR consiste principalement à instaurer une "économie concurrentielle à croissance rapide", en adoptant une stricte discipline fiscale et monétaire, en augmentant considérablement les investissements étrangers et nationaux, en ouvrant davantage l'économie à la concurrence internationale et en redéfinissant les dépenses publiques prioritaires. Les institutions financières internationales de Washington ont approuvé cette approche. A ceux qui reprochent au gouvernement d'avoir renoncé à ses priorités sociales pour adopter des méthodes macroéconomiques hautement conventionnelles, M. Pundy Pillay, responsable de l'orientation du PRD au sein du bureau du président, soutient que le PRD reste un élément important de la politique gouvernementale. "[Le PRD] n'est pas du tout incompatible avec la stratégie du GEAR, explique-t-il. Les deux approches ne peuvent fonctionner l'une sans l'autre." Le document stratégique de la GEAR stipule en effet qu'il est nécessaire de "redistribuer les revenus et les chances en faveur des pauvres", mais préconise à cette fin de promouvoir une forte croissance économique, qui créera des emplois et des revenus plus élevés.
Bien que les politiques de libéralisation du commerce étaient censées, d'après la première stratégie du GEAR, entraîner l'économie sud-africaine vers de nouveaux sommets de croissance, les résultats obtenus restent pour l'instant décevants. De 1996 à 1999, le produit intérieur brut (PIB) réel de l'Afrique du Sud n'a progressé en moyenne que de 2,1 % par an, c'est-à-dire plus lentement que l'accroissement de la population. Le seuil minimum de 3,8 %, essentiel selon GEAR, est loin d'avoir été atteint. Début novembre, le Ministre des finances Trevor Manuel a révisé à la baisse les projections de croissance de 2000, qui de leur niveau initial de 3,6 % ont été ramenées à 2,6 %, soit moins de la moitié de l'objectif de 6 % fixé dans le cadre de la stratégie de GEAR. Cette révision s'explique notamment par la trop faible croissance des investissements (étrangers et nationaux) et par la baisse du prix de l'or, l'un des plus grands postes d'exportation de l'Afrique du Sud. Au lieu de créer de nouveaux emplois, la faible croissance a accentué le chômage, qui a notamment eu pour effet d'aggraver la pauvreté en milieu urbain.
L'engrenage de la pauvreté
Dans une analyse budgétaire publiée en février 2000,
en même temps que le budget 2000/2001, le Ministère des finances
a abordé sans détour le problème persistant de la pauvreté
: "L'Afrique du Sud reste l'un des pays au monde où les inégalités
sont les plus grandes ; 40 % des ménages y vivent encore en dessous
du seuil de subsistance minimal." S'appuyant sur des données
plus récentes et un autre indice de la pauvreté, un rapport
sur le développement social, publié par le Gouvernement en
mai dernier, a établi que 65 % des Sud-africains vivaient en dessous
du seuil de la pauvreté. Il s'agit dans presque tous les cas de Noirs
: "Africains, personnes de couleur et Indiens", pour reprendre
les catégories raciales de l'apartheid qui sont encore fréquemment
utilisées aujourd'hui (voir tableau). Sur ces pauvres, 19 millions
de personnes (soit 46 % de l'ensemble de la population) semblent être
"pris dans l'engrenage de la pauvreté" et vivent avec des
revenus mensuels inférieurs ou égaux à 353 rand (55
dollars E.-U.). 
La fracture raciale persiste, bien que les écarts de revenus
entre Noirs et Blancs aient légèrement diminué. Entre
1991 et 1996, la part relative des revenus des "Africains" est
passée de 29,9 à 35,7 % de l'ensemble des revenus de la population,
tandis que celle des Blancs a diminué de 59,5 à 51,9 %. La
part relative des revenus des Indiens et des personnes de couleur a très
légèrement progressé. D'après une société
d'études économiques de Pretoria (Wefa Southern Africa), les
Blancs gagnaient en moyenne 15 fois plus que les Noirs en 1970, contre 9
fois plus en 1996.
Des écarts se creusent
Cette réduction s'accompagne d'une aggravation spectaculaire des inégalités au sein des différents groupes raciaux. Le recul des revenus relatifs des Blancs s'explique en grande partie par la suppression de dizaines de milliers de postes qui a fait suite à l'abandon des mesures de protection de l'emploi dont bénéficiaient les Blancs sous l'ancien gouvernement. Mais de nombreux Noirs ont également perdu leur emploi car beaucoup d'entreprises ont périclité ou ont dû déposer leur bilan.
Les Noirs occupant des postes qualifiés ont en revanche vu leurs revenus moyens augmenter ; ceux des Africains de cette catégorie ont progressé de 8 % entre 1991 et 1996, d'après l'analyse budgétaire du gouvernement. Mais ce sont les classes moyennes et supérieures -- aux revenus annuels supérieurs à 72 000 rand -- qui ont été le plus avantagées. Le nombre de foyers d'Africains entrant dans cette catégorie a augmenté de 78 %, tandis que la part relative de leurs revenus est passée de 9 à 14 % de l'ensemble des revenus. Le nombre de ménages de personnes de couleur et d'Indiens appartenant aux classes moyennes ou supérieures a augmenté respectivement de 36 % et 35 %.
Cette aggravation des inégalités entre Noirs "n'est pas la méthode de redistribution que ce pays souhaite poursuivre", est-il indiqué dans le rapport de la société Wefa Southern Africa. "Les pauvres n'ont en aucune façon bénéficié de la redistribution de la richesse. En fait, leur situation s'est empirée."
Les inégalités entre les sexes n'ont pas non plus disparu. La participation des femmes à la scène politique s'est certes améliorée, notamment aux fonctions les plus élevées du gouvernement. Les femmes occupent également plus d'un quart des postes de parlementaires. Mais les conditions économiques et sociales des femmes pauvres n'ont guère évolué. D'après le rapport sur le développement social publié en mai par le gouvernement, 48,2 % des femmes adultes sont pauvres, alors que ce chiffre n'est que de 43,7 % chez les hommes.
Certains observateurs se demandent si ces disparités ne sont pas dues en partie au programme de libéralisation économique du gouvernement. "GEAR m'inquiète, déclare Mme Felicity Gibbs, Directrice nationale d'Operation Hunger, une organisation non gouvernementale très présente dans les communautés à faibles revenus." "D'une part, nous devons assurer notre survie économique. Nous devons disposer d'une bonne politique économique, nous devons vendre nos marchandises, a-t-elle constaté au cours d'une interview accordée au siège du groupe, à Johannesburg. D'autre part, il semble que cela enrichisse ceux qui sont déjà riches. En pratique, la situation des pauvres ne change pas et va même en s'empirant."
Chômage et 'flexibilité de l'emploi'
La pénurie d'emplois stables est le principal problème auquel se heurtent les habitants de Mandela Village et d'autres zones urbaines. On estime à environ 500 000 le nombre de suppressions de postes effectuées dans le secteur privé entre 1994 et 1999. D'après les calculs du gouvernement, pendant les années 90, 50 % en moyenne de la population active n'a pas pu trouver d'emploi dans le secteur structuré, car le secteur manufacturier ne créait pas de nouveaux postes et l'industrie minière et l'agriculture étaient très durement touchées par le chômage.
A l'heure actuelle, ces réductions d'effectifs sont en partie compensées par des créations d'emplois, a déclaré à Afrique Relance Alec Erwin, Ministre du commerce et de l'industrie. En 1994, l'avenir de l'industrie de l'automobile était plus qu'incertain, se souvient-il, mais l'emploi est de nouveau à la hausse dans ce secteur : 3 000 ou 4 000 postes ont été créés ces dernières années. De même, dans les secteurs de la confection et du textile, qui ont chacun perdu de 20 000 à 30 000 postes, l'emploi est de nouveau à la hausse, grâce à des "restructurations radicales".

Au
Cap, des employés de la confection et du textile manifestent contre
les suppressions d'effectifs imposées par les importations à
bas prix.
Photo : Impact Visuals / Eric Miller
Certaines de ces créations d'emploi sont "de très haute qualité", ajoute M. Erwin : les salaires sont tout à fait acceptables et le niveau de qualification élevé, dans des entreprises et des secteurs dont l'avenir semble assuré. Mais il faudra toutefois attendre une dizaine d'années avant que le taux de chômage puisse être significativement réduit.
Outre les salaires, qui dans certains secteurs demeurent relativement peu élevés, l'emploi a été, ces dernières années, l'une des principales revendications des syndicats, et un motif de grève de plus en plus fréquent. En 1998, près de la moitié des 323 000 grévistes recensés travaillaient dans le secteur manufacturier, l'un des secteurs les plus durement touchés par les fermetures d'usine et suppressions d'effectifs. Plus récemment, en mai dernier, le Cosatu a organisé, pour protester contre les suppressions d'effectifs, une grève nationale et des manifestations auxquelles ont participé des dizaines de milliers de travailleurs.
Les employeurs du secteur privé reprochent souvent au droit du travail -- négocié par les syndicats après des années de lutte contre le régime répressif de l'apartheid -- d'être trop favorable au personnel et de compliquer la tâche aux entreprises, qui doivent se maintenir en vie sur des marchés internationaux de plus en plus concurrentiels. Environ 400 entreprises, employant 400 000 personnes, ont déjà demandé à bénéficier de dérogations à la Loi sur les conditions de travail élémentaires. Certains responsables gouvernementaux estiment également que la réglementation en vigueur est trop rigide, alors que le document stratégique du GEAR préconise "une plus grande flexibilité du marché de l'emploi". Les syndicalistes redoutent donc que la mise en oeuvre de la stratégie du GEAR se traduise également dans le secteur public par de nombreuses suppressions de postes, notamment lorsque de grandes entreprises publiques seront progressivement privatisées. Leurs appréhensions se sont accentuées en avril dernier, lorsque le Département du service et de l'administration publics a prévu d'éliminer 125 000 membres du "personnel auxiliaire" non qualifié du secteur public, en "externalisant" certains services à des entreprises privées ou en supprimant tout simplement des postes.
Par la suite, le gouvernement a proposé de réformer le droit du travail de façon à permettre aux employeurs de licencier du personnel, de relever le nombre d'heures supplémentaires autorisé et d'éliminer les primes de travail du dimanche. Les syndicats négocient actuellement avec le Gouvernement afin de restreindre la portée des changements proposés.
Pouvoir économique
Face à la diminution du nombre d'emplois salariés stables, le secteur non structuré s'est considérablement développé en Afrique du Sud. Bien qu'il n'existe à ce sujet aucune estimation précise, la prolifération de menus négoces en tout genre est manifeste dans les townships pauvres et même dans les rues du centre ville de Johannesburg. Des milliers de petits fonds de commerce, proposant des services ou des produits d'artisanat, ont également fait leur apparition. Certains sont gérés par des travailleurs licenciés qui essaient de gagner leur vie comme ils peuvent.
Plus qu'un simple mécanisme de survie, le secteur non structuré et celui des petits commerces permettent également aux Noirs de gérer leur propre petite entreprise, ce qui leur était le plus souvent interdit pendant l'apartheid. Les licences et prêts sont maintenant beaucoup plus faciles à obtenir.
Certains Noirs sont devenus d'importants actionnaires ou cadres dirigeants
de grandes entreprises (lesquelles appartiennent pour la plupart aux Blancs).
Mais, de l'avis des experts, ce sera probablement la croissance des petites
entreprises commerciales locales qui contribuera le plus à l'accroissement
du pouvoir économique des Noirs. M. Erwin note que de 30 à
40 % des sommes que son ministère consacre aux programmes industriels
sont affectées aux petites et moyennes entreprises. "Et la priorité
est alors donnée aux Noirs."
Le
secteur de l'électronique à Johannesburg : de nouveaux postes
sont créés dans des secteurs très spécialisés.
Photo : Impact Visuals / Eric Miller
Même en tenant compte des nombreuses petites entreprises qui ferment rapidement boutique, l'augmentation nette du nombre d'entreprises inscrites au registre du commerce est de l'ordre de 18 à 20 % tous les ans. Sans compter celles qui ne sont jamais déclarées (en général dans le but d'échapper aux impôts et aux réglementations). Néanmoins, reconnaît M. Erwin, les entrepreneurs noirs continuent d'être considérablement désavantagés. Les Blancs disposent en général de plus de capitaux et d'expérience et sont ainsi mieux à même de créer des entreprises viables. Il leur est également plus facile de bénéficier de prêts accordés à des taux d'intérêt raisonnables. "Les Noirs ont connu de bien plus grandes difficultés, déclare M. Erwin. Mais la situation évolue peu à peu, sans aucun doute."
D'après M. Alistair Ruiters, Directeur général du Département du commerce et de l'industrie, les petites entreprises n'ont pas les moyens de faire entendre leurs revendications, ce qui pose problème. "A l'heure actuelle, seules les grandes entreprises retiennent l'attention du gouvernement sous une forme organisée", a-t-il expliqué dans une interview accordée au RDP Development Monitor, une publication indépendante.
Redistribution lente des terres
Dans les zones rurales, la population n'est pas non plus suffisamment organisée. La pauvreté n'y est pas aussi manifeste qu'en milieu urbain. Mais elle reste pourtant endémique dans la plupart des campagnes sud-africaines. D'après les estimations du gouvernement, 72 % des pauvres vivent dans les zones rurales, où le taux de pauvreté atteint 71 %. Les possibilités d'emploi y sont très restreintes et les agriculteurs blancs se sont depuis longtemps emparé des meilleures terres.
Le programme PRD a certes permis à 4 millions de personnes de plus d'avoir accès à de l'eau salubre, mais beaucoup d'autres attendent toujours. Le Ministre de l'eau, Ronnie Kasrils, estime que, dans les zones rurales, plus de 8 millions de personnes ne disposent toujours pas d'eau salubre. "Les gens, surtout les femmes, doivent aller péniblement chercher quelques seaux d'eau tous les jours et les ramener chez eux sur la tête", a-t-il déclaré au Parlement en juin. Il s'est également vivement préoccupé du fait qu'au rythme actuel, il faudrait attendre 20 ans avant que tous les Sud-Africains aient accès à de l'eau salubre, alors que cet objectif devait à l'origine être atteint en 2007.
Sous l'apartheid, 87 % de toutes les terres étaient soit réservées par la loi aux seuls Blancs, soit détenues par le Gouvernement. Seuls les 13 % restants -- souvent les terres les plus pauvres et les plus arides -- étaient déclarés "homelands" africains. A partir de 1960, plus de 3,5 millions d'habitants ont été chassés de leur foyer, le régime de l'apartheid cherchant à éliminer "les enclaves noires".
Pour remédier à cette injustice, l'ANC a fait de la réforme agraire l'une de ses plus grandes priorités, la terre étant, d'après le PRD, "le besoin le plus élémentaire de la population rurale". L'ANC s'est donc engagé à redistribuer environ 30 % des terres arables aux Noirs, par différentes méthodes.
Mais la redistribution s'est effectuée lentement dès le départ. A la demande expresse de la Banque mondiale et d'autres bailleurs de fonds, l'ANC a déclaré qu'il ne procéderait à aucune expropriation. Les individus et les communautés auraient, à la place, la possibilité d'acheter des terres aux propriétaires qui les occupaient. Mais les subventions des pouvoirs publics et autres aides étaient si restreintes que même en s'y mettant à plusieurs, il était difficile de réunir de quoi acheter une parcelle de terre exploitable. Fin 1997, 25 000 ménages avaient bénéficié de la redistribution et ce chiffre avoisine maintenant 68 000.
La "restitution" est une autre méthode : il s'agit de rendre aux individus et communautés les terres que leur avaient prises de force les autorités sous l'apartheid. En janvier 2000, 63 455 demandes de restitution avaient été déposées. Mais le tribunal chargé de la question ne dispose ni des moyens ni du personnel nécessaire et n'a pu se prononcer que sur 785 dossiers -- 14 900 familles ont ainsi pu retrouver la terre de leurs ancêtres.
L'un des exemples les plus célèbres de restitution a eu lieu à Mogopa. Des habitants de Mogopa ont été expulsés de leur domicile en 1984, mais y sont revenus en 1989, bravant ainsi les autorités. En 1996, ils ont enfin réussi à obtenir les titres de propriété de leurs anciennes terres. Mais comme les autres Noirs des zones rurales qui ont réussi à acheter des terres, être officiellement propriétaire de ses terres ne suffit pas à assurer leur avenir. Il leur faut également de meilleurs logements, de l'eau, du matériel agricole, des graines, du bétail, des services de vulgarisation agricole et des prêts, qu'ils n'obtiennent que très difficilement ou qu'ils n'obtiennent jamais.
Santé et éducation
Reconnaissant la nécessité de développer les services sociaux de base en direction des groupes précédemment exclus, le gouvernement de l'ANC a remanié de fond en comble le budget. Entre 1994 et 1997, le gouvernement central a augmenté de 34 % les sommes consacrées aux services sociaux. Depuis, ces dépenses ont augmenté tous les ans d'un montant purement symbolique.
Dans le budget 2000/2001, les dépenses -- à l'échelle nationale et provinciale -- en matière d'éducation, de santé et d'autres services sociaux ont atteint 109 milliards de rand (17,8 milliards de dollars), soit plus de 44 % de l'ensemble des dépenses publiques. Mais, en analysant le budget, les syndicats ont noté que si l'on tient compte de l'inflation, les récentes augmentations budgétaires ont en fait été très faibles. En valeur réelle, les dépenses de santé n'ont augmenté en moyenne que de 0,9 % par an, de 1997 à 2000, tandis que le budget de l'éducation a en réalité diminué de 1,3 % par an.
Mais seule une partie de ces dépenses sociales est allouée à des besoins élémentaires, même si davantage de ressources ont été affectées aux provinces et aux couches de la population les plus pauvres. L'Afrique du Sud consacre actuellement 14,8 % de son budget à des services sociaux de base -- santé primaire, éducation et nutrition. Le gouvernement s'est néanmoins engagé à atteindre l'objectif de 20 % fixé en 1995 lors du Sommet mondial sur le développement social de l'ONU. Le Ministre des finances M. Manuel estime que si les projections de croissance (quelque peu optimistes) s'avèrent exactes, 21 milliards supplémentaires de rand pourraient être affectés aux dépenses sociales dans les trois prochaines années.
L'éducation -- de la maternelle à l'université -- est l'un des principaux postes de dépenses (50,7 milliards de rand) du budget actuel. En 1997, le taux net d'inscription dans l'enseignement primaire avait atteint 87,1 %, ce qui constitue l'un des taux les plus élevés d'Afrique. La différence entre les sexes est à cet égard minime (87,9 % chez les garçons et 86,3 % chez les filles). Puisque le nombre officiel d'inscriptions était déjà relativement élevé sous l'ancien gouvernement, les chiffres "bruts" n'ont pas considérablement augmenté : de 7,7 millions d'élèves inscrits dans le primaire en 1994, on est passé à 8 millions en 1997. Depuis que l'enseignement est devenu obligatoire pour les enfants de 7 à 15 ans, l'objectif est d'atteindre un taux d'inscription de 100 %.
La principale amélioration apportée au système éducatif a consisté à réduire les divisions et disparités engendrées par l'apartheid, qui maintenait à un niveau très bas la qualité de l'enseignement des établissements scolaires pour Noirs. En 1996, la loi intitulée Schools Act a instauré le premier système éducatif national de toute l'histoire de l'Afrique du Sud, en éliminant les différents systèmes réservés aux Blancs, aux Indiens, aux Personnes de couleur ainsi que les différentes classifications linguistiques. La loi a interdit toute ségrégation raciale et tous les établissements scolaires sont maintenant tenus d'accueillir tous les élèves. Les écoles privées aux tarifs élevés sont en général fréquentées en majorité par des Blancs, mais elles n'ont plus le droit de refuser un élève en raison de ses origines raciales. Le gouvernement provincial finance les écoles en fonction de leurs besoins et de la pauvreté des élèves, ce qui contribue à l'amélioration progressive de l'éducation des jeunes Noirs.
Dans le secteur de la santé, des inégalités criantes subsistent. Près des deux tiers des docteurs sud-africains ont leur propre cabinet médical, que fréquentent 9 millions de personnes, tandis que le tiers restant travaille dans des hôpitaux et dispensaires, où sont soignés 25 millions de personnes. Environ 19 millions de Sud-Africains, soit près de la moitié de la population, n'ont aucune assurance maladie. Pour les pauvres, les dépenses de santé publique du gouvernement sont donc indispensables. Elles ont atteint 32,3 milliards de rand en 2000/2001, contre 24,8 milliards quatre ans plus tôt.
Comme dans le secteur de l'éducation, les services de base font l'objet d'une attention particulière. Il s'agit par exemple des soins de santé primaire et de prévention, et notamment des campagnes de prévention du Ministère de la santé, qui font l'objet de nombreux éloges. Mais dans de nombreux centres, en particulier à la campagne, les conditions restent déplorables. Dans les zones rurales, près d'un tiers des hôpitaux ne disposent pas d'eau salubre. Un quart des hôpitaux n'ont pas de médicaments contre la tuberculose, qui a atteint les proportions d'une véritable épidémie. Un sur cinq n'est pas raccordé à l'électricité ou n'a pas de réserves d'oxygène. Seuls 35 % des dispensaires en milieu rural et 77 % en milieu urbain pratiquent des tests de dépistage du virus du sida.
A l'heure actuelle, le financement des services sociaux est en grande partie assuré par les autorités provinciales, dont 95 % environ des recettes proviennent du gouvernement central. A l'avenir, les provinces seront probablement contraintes de générer une plus grande partie de leurs recettes, en imposant divers redevances et prélèvements. Certains dirigeants ont proposé d'augmenter les frais de scolarité et les tarifs des services de santé. En 1998, les députés, redoutant que de tels frais pénalisent de façon injuste les pauvres, ont adopté des dispositions législatives stipulant que toutes les familles ayant un revenu total moins de trente fois supérieur aux frais de scolarité seraient en partie exonérées tandis que celles ayant un revenu moins de dix fois supérieur n'auraient aucun frais de scolarité à payer.

Approvisionnement
en eau dans une province aride du Nord du pays : le nombre de personnes
ayant accès à de l'eau salubre a augmenté de 4 millions,
mais 8 millions n'y ont toujours pas accès.
Photo : Impact Visuals / Abdul Shariff
Avant l'arrivée au pouvoir du Président Mandela en 1994, des millions de Sud-Africains ne recevaient aucune forme d'avantages sociaux. Puisque la nouvelle constitution stipule que tous les citoyens ont droit à la sécurité sociale, le gouvernement a rapidement mis en place un grand système de protection sociale destiné aux personnes âgées, aux personnes handicapées, aux enfants dans le besoin, aux familles d'accueil et à bien d'autres individus trop pauvres pour pourvoir à leurs besoins élémentaires. Parmi les pays en développement, ce système est unique dans la mesure où il n'est pas financé par des cotisations : les subventions, allocations et autres formes d'aide sont attribuées en fonction des besoins des bénéficiaires et non des cotisations qu'ils ont versées.
Tous les ans, la sécurité sociale verse des allocations à 5 millions de Sud-africains, et notamment à 70 % des personnes âgées, à la moitié des personnes handicapées et à 15 % des enfants de moins de 7 ans (l'objectif étant d'atteindre 30 %). Mais beaucoup de personnes démunies ne sont toujours pas couvertes par ces programmes et même celles qui en bénéficient se heurtent parfois à des difficultés. En 2000, des retraités de Transkei ont bruyamment manifesté lorsque les services sociaux de leur province ont cessé de leur verser leur pension. La province du Cap oriental s'est vue contrainte de rétablir les allocations versées à 30 000 personnes handicapées qu'elle avait rayées de ses listes. L'ancien Département de l'aide sociale (renommé depuis Développement social) a été terni par le scandale pour n'avoir dépensé, pendant trois ans de suite, qu'un peu plus du tiers de ses crédits budgétaires. Un comité d'enquête, créé par le cabinet ministériel, envisage actuellement différents moyens d'étendre davantage la portée du système de sécurité sociale, l'objectif étant de combler les lacunes du système actuel et d'inclure les orphelins dont les parents sont morts du sida, les enfants de plus de 7 ans et les travailleurs qui ne bénéficient d'aucune assurance chômage (actuellement 60 % de la population active). L'action du comité est particulièrement importante, explique sa Présidente, Mme Vivienne Taylor, car elle s'inscrit "dans le contexte de la mondialisation, assortie de suppressions de postes de plus en plus fréquentes ... et de l'effet dévastateur du VIH/sida et de la pauvreté croissante".
L'une des propositions qu'étudie actuellement le comité consisterait à verser un "revenu" mensuel d'environ 100 rand par mois à toute personne au chômage, idée qui émane de la fédération de syndicats du Cosatu. D'autres groupes, comme le National Labour and Economic Development Institute (Naledi), ont formulé des recommandations du même ordre, visant à instaurer un "salaire social". D'après un rapport du Cosatu, non seulement un tel salaire permettrait aux pauvres de pourvoir à leurs besoins élémentaires, mais il améliorerait également les perspectives de stabilité de l'Afrique du Sud en instaurant "un mécanisme central permettant de maintenir la cohésion sociale lors de la consolidation de la démocratie et face aux aléas de la mondialisation".
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