
Une 'approche différente' de l'Afrique
Ibrahim Gambari, Secrétaire général adjoint de l'ONU, à la recherche de la paix
Par Michael Fleshman
En décembre 1999, après avoir été pendant
presque 10 ans l'Ambassadeur du Nigéria auprès de l'ONU, Ibrahim
Gambari a été nommé Secrétaire général
adjoint de l'ONU aux affaires politiques spéciales et Conseiller
spécial pour l'Afrique du Secrétaire général
Kofi Annan. Traiter des questions de paix et de sécurité dans
une Afrique orientale et centrale ravagée par les conflits est l'une
des fonctions politiques les plus difficiles à l'ONU. "C'est
un grand défi de servir la communauté internationale",
confie M. Gambari à Afrique Relance au cours d'un entretien.
"Lorsque vous parlez au nom de votre pays, vous parlez avec autorité
et certitude. Vous êtes ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire.
A présent, je parle avec moins de certitude. Je conseille le Secrétaire
général. C'est une leçon de modestie". Ce qui
n'a pas changé, en revanche, "c'est que je m'occupe toujours
des questions africaines", ajoute-t-il. 
Ibrahim
Gambari: "Sauf dans les zones de conflit, les droits de l'homme sont
davantage respectés et de nombreux pays gèrent mieux leurs
économies."
Photo : Gideon Manasseh
S'il est un parcours professionnel qui puisse préparer un diplomate aux dossiers insolubles de l'Angola, de la Sierra Leone et de la République démocratique du Congo, c'est bien celui de M. Gambari. Universitaire de formation, il enseigne les affaires internationales et les sciences politiques aux Etats-Unis et au Nigéria et est Ministre des affaires étrangères de son pays dans le gouvernement du général Mohammadu Buhari, de 1984 à 1985. Représentant de son pays à l'ONU de janvier 1990 à octobre 1999, il prend une part active aux efforts de mobilisation de la communauté internationale visant à mettre sur pied des missions régionales de maintien de la paix au Libéria et en Sierra Leone, et s'emploie à maintenir à l'ordre du jour de l'ONU les questions de paix, de sécurité et de développement en Afrique.
"La situation en Afrique n'est pas très bonne, du moins pas aussi bonne qu'on pourrait l'espérer à l'aube du nouveau millénaire", constate M. Gambari. "On y dénombre dix-huit conflits environ à l'heure actuelle. De plus, le taux de croissance économique du continent... ralentit par rapport à la croissance démographique. L'Afrique reste le continent où la part des investissements étrangers directs est la plus faible et où le taux d'industrialisation est le plus bas : 30% seulement de la capacité de production des usines sont utilisés. Ajoutez à cela le virus du sida, qui afflige de façon disproportionnée l'Afrique, car 70 % de tous les séropositifs de la planète y vivent."
M. Gambari trouve toutefois des raisons d'espérer. "Dans les années 70 et 80, la plupart des pays africains étaient dirigés par des gouvernements non-démocratiques. A présent, les régimes militaires font figure d'exception. Sauf dans les zones de conflit, les droits de l'homme sont davantage respectés et de nombreux pays gèrent mieux leurs économies", dit-il.
Les défis du maintien de la paix
Le maintien de la paix en Afrique pose trois défis à la communauté internationale, explique M. Gambari. "Le premier est de savoir ce que peut faire l'ONU avant que les coups de feu n'éclatent, et que le conflit ne dégénère en affrontement ouvert et armé. Le deuxième défi est de savoir ce que l'ONU peut faire après le début des hostilités, par des opérations de rétablissement et de maintien de la paix. Enfin, le troisième défi est de savoir ce que peuvent accomplir l'ONU et la communauté internationale une fois que les armes se sont tues. C'est le processus de consolidation de la paix post-conflictuelle. "Trop souvent, ceux qui évaluent les interventions de l'ONU ont tendance à confondre ces étapes", déplore-t-il.
Par rapport aux guerres précédentes, les conflits d'aujourd'hui se déroulent à l'intérieur des pays africains plutôt qu'entre différents Etats. "Vouz avez affaire à des armées non officielles... à des Etats désintégrés ou en passe de l'être, et à des institutions affaiblies. Cette situation exige une nouvelle approche", affirme M. Gambari.
Nulle part la paix n'a été aussi illusoire qu'en Angola, où le chef rebelle Jonas Savimbi et son mouvement, l'UNITA, livrent bataille aux forces gouvernementales depuis l'indépendance du pays en 1975. Fort de ses récents succès sur le champ de bataille, le gouvernement s'imaginait avoir pris le dessus sur le plan militaire, mais, visiblement, l'UNITA a toujours les moyens de poursuivre une action de guérilla, constate M. Gambari. Dans ces conditions, il faudra forcément arriver à une solution négociée du conflit. "Il y a un an à peine, une telle suggestion aurait été considérée comme une hérésie par le gouvernement. Mais, à présent, je pense qu'il s'y résigne peu à peu", dit-il.
Pour parvenir à la paix, il est indispensable de réduire la capacité de l'UNITA à faire la guerre. Les sanctions qu'a prises le Conseil de sécurité contre l'UNITA n'ont été appliquées qu'occasionnellement et sans grand enthousiasme. "La récente décision du Conseil de durcir ses sanctions contre Savimbi (voir "Contre les 'diamants de la guerre') devrait diminuer considérablement les ressources dont dispose ce dernier pour poursuivre la guerre", observe M. Gambari.
De surcroît, la société civile angolaise se mobilise. L'Eglise catholique a récemment organisé à Luanda une manifestation pour la paix à laquelle ont participé environ 20 000 personnes. Ce rassemblement a été suivi d'un congrès pour la paix, qui a débouché sur la création d'un comité, dont les représentants ont consulté les parlementaires et ont demandé l'autorisation de rencontrer M. Savimbi. "L'ouverture de la scène politique... et la participation plus active de la société civile contribueront peut-être à intensifier le débat public en faveur de la paix", espère M. Gambari.
Des solutions politiques
En Sierra Leone, où les rebelles du Front uni révolutionnaire (RUF) ont violé l'accord de paix de mai en attaquant et capturant des casques bleus de l'ONU, "la première priorité de l'Organisation est de rétablir la confiance et la crédibilité militaire de sa force de maintien de la paix", de manière à ce "qu'une présence massive de l'ONU ait un effet dissuasif". Jusqu'à présent, toutefois, il y a eu "très peu de volontaires" parmi les pays susceptibles de fournir des contingents, déplore-t-il.
Sur le plan politique, à l'heure où le chef du RUF Foday Sankoh est en détention dans l'attente de son procès, "l'objectif est d'encourager la nouvelle direction du Front révolutionnaire à entamer le dialogue avec la communauté internationale. S'ils arrêtent les combats, restituent le matériel de l'ONU et respectent leur engagement en matière de désarmement et de démobilisation... il sera possible d'envisager leur rôle sur la scène politique de la Sierra Leone de demain", prévoit M. Gambari.
Parallèlement, un tribunal spécial est mis en place pour juger les responsables des "crimes atroces commis en Sierra Leone, car il ne peut y avoir de paix sans justice dans ce pays", estime-t-il.
'Des possibilités' au Congo
Par ailleurs, M. Gambari est prudemment optimiste quant aux efforts visant à mettre fin au conflit en République démocratique du Congo (RDC), où le gouvernement et ses alliés angolais, namibiens et zimbabwéens livrent bataille aux groupes rebelles soutenus par le Rwanda et l'Ouganda. "En apparence, la situation est sans issue, car les accords conclus n'ont jamais été respectés", souligne M. Gambari.
Mais la récente initiative prise par le Président sud-africain Thabo Mbeki, (le processus de Maputo), "semble avoir remis l'accord de paix sur les rails". Par ailleurs, les coûts humain et financier exorbitants de la guerre commencent à inciter les alliés du gouvernement à envisager de mettre fin au conflit.
Les affrontements entre troupes ougandaises et rwandaises sur le territoire de la RDC et la présence dans la partie orientale du pays de groupes armés responsables du génocide de 1994 au Rwanda ont le don de compliquer plus encore la recherche d'une solution pacifique, dit M. Gambari, avant de préciser que ces deux pays ont des "préoccupations sécuritaires, dont certaines sont légitimes".
Dans l'ensemble, "les dirigeants de la région comprennent que l'ONU ne poursuivra pas" le déploiement prévu de ses troupes sur le terrain "tant que le cessez-le-feu et le retrait des belligérants ne seront pas assurés". M. Gambari pense toutefois que la situation au Congo offre actuellement des possibilités, qui pourraient déboucher sur le déploiement de casques bleus et une forme de dialogue intercongolais, "qui nous rapprocherait d'une solution pacifique du conflit".
Appuyer les initiatives africaines
Pour rétablir et maintenir la paix en Afrique, dit-il, il est indispensable "d'écouter les Africains eux-mêmes, c'est-à-dire de coopérer avec les pays limitrophes qui suivent la situation de près et avec les organisations régionales qui ont la capacité et la volonté de collaborer avec l'ONU". Avec ses ressources limitées, fait-il valoir, "l'ONU n'est pas en mesure de répondre globalement et adéquatement à toutes les menaces qui pèsent sur la paix en Afrique"... A présent, l'Organisation ne compte que quatre opérations de maintien de la paix sur le continent: en Sierra Leone, en RDC, en Ethiopie-Erythrée et au Sahara occidental.
Le succès obtenu par l'ONU au Mozambique illustre, de l'avis de M. Gambari, l'importance du soutien que la communauté internationale apporte au processus de consolidation de la paix. En effet, après la fin du conflit et le départ des casques bleus de l'ONU, la communauté internationale a fourni une aide importante aux efforts de désarmement, de démobilisation et de réinsertion sociale dans ce pays, ainsi qu'à la reconstruction de ses infrastructures économiques. "Cette assistance a contribué d'une manière décisive à la stabilisation de la situation au Mozambique", dit M. Gambari. "Par contre, déplore-t-il, "la communauté internationale n'a pas apporté la même aide au Libéria, et l'échec du processus de consolidation de la paix dans ce pays est en grande partie à l'origine de l'insécurité qui règne dans de nombreuses régions de l'Afrique de l'Ouest".
Partage des responsabilités
Cet échec est intervenu au moment où "on tentait de faire porter aux organisations régionales la responsabilité du maintien de la paix dans cette région de l'Afrique, car le Conseil de sécurité s'en lavait les mains". "Il y a beaucoup de choses que les Africains veulent bien faire eux-mêmes, mais ils ne disposent ni du matériel ni des moyens financiers nécessaires. C'est là que la communauté internationale, avec à sa tête l'ONU, peut apporter un appui logistique et financier, mais toujours dans un esprit de partenariat... La Charte des Nations Unies stipule qu'il appartient au Conseil de sécurité de maintenir la paix et la sécurité internationales. Elle ne précise nulle part 'sauf en Afrique'", dit M. Gambari.
Le Nigéria, explique-t-il, a un revenu annuel par habitant inférieur à 300 dollars, et une dette extérieure de l'ordre de 30 milliards de dollars; pourtant, ce pays a dépensé des milliards de dollars dans les opérations de maintien de la paix menées en Afrique de l'Ouest au cours des années 90. "Les dirigeants du pays ont investi une part démesurée de leur budget dans le rétablissement de la paix au Libéria et en Sierra Leone, car ils ont compris que leur premier objectif de développement économique de la sous-région n'aurait aucune chance d'aboutir sans la paix. Mais ils aimeraient tout de même que ces responsabilités soient partagées entre la coalition de "ceux qui sont disposés à agir" en Afrique de l'Ouest et la communauté internationale. Or, cela n'a pas toujours été le cas", constate M. Gambari, qui cite toutefois à titre d'exemple la récente décision du Gouvernement des Pays-Bas d'alléger la dette d'un pays de l'Afrique de l'Ouest pour l'aider à financer sa participation à la force régionale de maintien de la paix. Il s'agit d'un moyen novateur de réduire le fardeau du continent.
"Le Conseil de sécurité a lui-même besoin d'être réformé", conclut-il. Si un ou deux pays africains y siégeaient à titre permanent, l'ensemble du continent serait plus enclin à "y investir plus de ressources et à accorder plus de poids à ses décisions".
Tragédie et triomphe Le long parcours de M. Gambari sur la scène internationale l'a placé au coeur de quelques-uns des événements les plus marquants de l'histoire récente de l'Afrique. "La pire expérience", se souvient-il avec gravité, "a été lorsque le Nigéria était membre [non-permanent] du Conseil de sécurité et qu'il a été décidé de réduire le nombre du personnel des opérations de maintien de la paix de l'ONU au Rwanda de 3 300 à 270 hommes, au moment où ce pays en avait le plus besoin. C'était tellement décourageant de constater le peu d'influence dont on disposait au Conseil de sécurité pour contraindre cet organe à reconnaître la réalité du génocide, et pour inciter la communauté internationale à se mobiliser en vue de sauver des centaines de milliers de vies." La meilleure expérience, poursuit-il, a été la fin de l'apartheid en Afrique du Sud. "J'étais Président du Comité spécial de l'ONU contre l'apartheid.... lorsque l'apartheid a été éliminé". M. Gambari a eu l'occasion de féliciter en personne Nelson Mandela en mai 1994, Président nouvellement élu d'une Afrique du Sud démocratique et sans ségrégation raciale. "J'ai fait cela en ma double qualité de Président du Comité spécial contre l'apartheid et aussi de Président du Conseil de sécurité. Pour moi cela a été un grand moment". Le deuxième temps fort de sa carrière a été l'élection d'un Africain au poste de secrétaire général de l'ONU. En 1991, M. Gambari représente le Président de l'Organisation de l'unité africaine de l'époque, le Président nigérian Ibrahim Babangida, "qui a mené campagne en faveur de l'élection d'un Africain. Boutros Boutros-Ghali en a été le bénéficiaire, suivi, naturellement, par Kofi Annan", se souvient M. Gambari. |
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