
Contre les 'diamants de la guerre'
Le Conseil de sécurité mène une campagne contre les rebelles et les fournisseurs d'armes
Par Michael Fleshman
Depuis des générations, les diamants sont vendus et achetés dans le monde entier. Symboles de pouvoir et gages d'amour, ils ornent aussi bien le sceptre des souverains que le doigt des amantes. Mais, pour certains, les diamants ont une valeur plus utilitaire. Faciles à cacher, de prix très élevé et d'origine difficile à déterminer, les pierres extraites de mines détenues par les rebelles ont rapporté sur les marchés du monde entier des milliards de dollars servant à financer des insurrections en Angola, en Sierra Leone et en République démocratique du Congo (RDC). Des années durant, ces "diamants de la guerre" ont permis aux chefs rebelles d'armer et d'équiper leurs hommes, au mépris des embargos sur les armes et des sanctions financières imposées par l'ONU.
Mais, depuis quelques mois, le Conseil de sécurité mène résolument campagne contre le commerce des diamants de la guerre - en ouvrant des enquêtes sur le commerce illicite des diamants non taillés provenant de ces trois pays, en nommant les individus et les pays soupçonnés de trafic de pierres précieuses et en faisant pression sur l'industrie très fermée du diamant pour qu'elle adopte des mesures visant à exclure du marché international les diamants de la guerre. Alors que les conséquences humanitaires et économiques des sanctions commerciales globales pour les civils et les Etats voisins font l'objet d'un débat de plus en plus important, la campagne du Conseil s'inscrit dans le cadre de l'action menée actuellement par l'ONU en vue de mieux cibler les sanctions et de faire respecter les instruments du maintien de la paix et de la sécurité internationales (voir encadré 1).
Les diamants et le RUF
Le Conseil de sécurité a d'abord examiné le cas de l'Angola, où les enquêteurs de l'ONU ont constaté que le troc de diamants avait permis au chef rebelle Jonas Savimbi de rééquiper les forces de l'UNITA et de reprendre la guerre civile en Angola en 1998, malgré des années d'embargo sur les armes et de sanctions financières impose par l'ONU (voir encadré 2). Etant donné la reprise récente du conflit en Sierra Leone, il est encore plus urgent de prendre les mesures qui s'imposent. Depuis près de 10 ans, des pierres non taillées extraites de mines contrôlées par les rebelles financent la violente campagne du Front uni révolutionnaire (RUF), qui cherche à s'emparer du pouvoir dans ce pays riche en diamants. Aux termes de l'accord de paix de 1999, le RUF avait accepté de rendre au Gouvernement le contrôle des zones diamantifères et le chef du RUF, M. Foday Sankoh, avait alors été chargé de l'exploitation des mines au sein d'un gouvernement intérimaire d'unité nationale.

Recherche
de diamants en Sierra Leone : les pierres précieuses ont servi à
financer l'achat d'armes dans les guerres civiles africaines, au mépris
des sanctions de l'ONU.
Photo : Corbis / Dylan Martinez
En mai 2000, les guérilleros du RUF ont préféré raviver le conflit plutôt que de céder aux forces de maintien de la paix de l'ONU les zones diamantifères. Le 5 juillet, le Conseil de sécurité, "se déclarant préoccupé par le rôle du commerce illégal des diamants dans la poursuite du conflit en Sierra Leone", a interdit toutes les ventes de diamants en provenance de la Sierra Leone tant que le Gouvernement n'aurait pas institué un système de certification des exportations légales. Le Conseil a aussi demandé aux autres pays d'interdire l'importation de pierres précieuses de la Sierra Leone, désignant le Libéria, parmi les voisins de ce pays, comme intermédiaire majeur de la contrebande des diamants du RUF, et manifestant ainsi sa volonté de nommer ceux qu'il soupçonnait de profiter des conflits africains.
"En adoptant aujourd'hui ce projet de résolution", a dit aux membres du Conseil l'Ambassadeur de la Sierra Leone, Ibrahim Kamara, "le Conseil de sécurité s'attaquera pour la première fois aux causes premières du conflit en Sierra Leone ... : les diamants, les diamants, et tou-jours les diamants". Mais l'Ambassadeur du Mali, Moctar Ouane, a vivement critiqué le fait que le Libéria soit explicitement nommé dans la résolution, déclarant au Conseil que "cette référence était inacceptable pour la CEDEAO", l'organe régional des pays d'Afrique de l'Ouest qui a mené les activités internationales de maintien de la paix. Notant que le Président du Libéria, Charles Taylor avait joué, aux côtés d'autres dirigeants des pays membres de la CEDEAO, un rôle dans la libération du personnel des Nations Unies détenu par les forces rebelles, il a expliqué : "Nous sommes inquiets des répercussions que pourrait avoir sur le processus de paix la dénonciation explicite du Libéria." Le 6 octobre, le Gouvernement sierra-léonais a annoncé qu'il avait mis en place le système de certification requis. Mais, comme de nombreuses mines restent sous le contrôle des rebelles, la Sierra Leone exportera probablement peu de diamants certifiés dans un proche avenir.
Mobiliser le soutien des diamantaires
Afin de mobiliser le soutien de l'industrie du diamant, le Président du Comité des sanctions du Conseil de sécurité, l'Ambassadeur du Canada Robert Fowler, s'est rendu en Europe en 1999 pour s'entretenir avec des représentants de l'industrie du diamant, à l'occasion de la première d'une série de réunions portant sur les diamants de la guerre. La mission était ambitieuse.
Il est extrêmement difficile de distinguer un diamant non taillé d'un autre. Les diamants d'origine illicite peuvent donc facilement passer inaperçus. De plus, le principal marché mondial des diamants non taillés, Anvers, ne réglemente que de façon très laxiste le commerce et la provenance des diamants. Il est donc à peu près impossible d'en déterminer l'origine. Selon une étude sur les diamants et le conflit en Sierra Leone réalisée par l'organisation non gouvernementale Partenariat Afrique Canada, les négociants anversois règlent souvent des transactions portant sur des millions de dollars sans offrir le moindre reçu.
Le cartel sud-africain De Beers extrait à lui seul environ la moitié de la production mondiale annuelle de diamants. Il contrôle d'autre part 80 % des ventes mondiales de diamants par l'intermédiaire de son organisation centrale de vente (Central Selling Organization), qui achète et stocke les diamants d'autres fournisseurs, de manière à maintenir des prix élevés par la rareté de l'offre. Il est généralement admis que De Beers est l'un des principaux acheteurs des diamants provenant d'Angola, de Sierra Leone et d'autres zones de conflit en Afrique, bien que ces pierres ne représentent d'après les évaluations que 4 % de la production mondiale. Pendant les années 70 et 80, De Beers a résisté aux tentatives de boycottage des opposants à l'apartheid et il semblait donc improbable que l'ONU obtienne de meilleurs résultats.
Mais, contrairement aux campagnes menées par le passé, les consommateurs des Etats-Unis et de l'Europe, où l'immense majorité des diamants sont vendus par les joailliers, ont maintenant de plus en plus conscience du lien qui existe entre diamants et conflits africains. Quelques ONG, dont Partenariat Afrique Canada et Global Witness, ont commencé à faire campagne contre les "diamants du sang" dans les pays industrialisés. Dans de luxueux magazines de mode des pays du Nord, des reportages de presse décrivent avec force détails le rôle des diamants dans la révolte particulièrement violente du RUF en Sierra Leone, ce qui compromet l'image de marque que l'industrie du diamant s'est constituée à grands frais auprès de sa principale clientèle. L'industrie s'est donc montrée plus réceptive aux appels du Conseil de sécurité visant à établir un système mondial de suivi des diamants non taillés. Ce système identifierait l'origine des diamants, confirmerait qu'ils ont été légalement exportés de leur pays d'origine et obligerait à consigner par écrit les transactions successives. S'adressant le 18 juillet, à Anvers, aux principaux représentants de l'industrie lors du Congrès mondial du diamant, l'Ambassadeur Fowler a souligné que le Conseil souhaitait éviter de causer le moindre préjudice au commerce légitime des diamants. Mais, a-t-il averti, "l'industrie du diamant doit montrer l'exemple, au vu et au su de tous, en prouvant publiquement que ses produits n'ont rien à voir avec les conflits. Procéder autrement reviendrait à s'exposer à une catastrophe commerciale".
Son message semble avoir été entendu. Le lendemain, les deux principales associations du secteur, la Fédération mondiale des bourses de diamants et l'Association internationale des diamantaires, ont adopté une proposition commune visant à mettre en place un programme mondial de certification des diamants non taillés. Elles ont déclaré que "résoudre le problème relève d'un impératif moral supérieur à tous les autres". Il a été noté, dans cette résolution, que l'initiative ainsi prise par le secteur privé "pouvait s'avérer positive pour l'industrie du diamant, sans que l'image de cette dernière soit ternie".
En marge des efforts de l'ONU et du secteur privé, les principaux pays producteurs de diamants ont, à la demande de l'Afrique du Sud, du Botswana et de la Namibie, organisé ces derniers mois une série de conférences afin d'élaborer un cadre commun de réglementation pour le programme de certification proposé. Ces réunions, officiellement intitulées "Processus de Kimberley", du nom du centre sud-africain d'extraction de diamants, ont permis d'étudier les aspects techniques et procéduraux d'une réglementation efficace. Puisqu'il est difficile d'identifier les diamants de la guerre, l'industrie du diamant et les gouvernements proposent de créer un fichier pour chaque pierre, qui en retracerait le parcours de l'extraction à la vente au détail, et d'exiger des pays exportateurs et importateurs qu'ils utilisent des conteneurs scellés lors du transport maritime et qu'ils appliquent les procédures douanières en vigueur.
D'après le système de certification proposé :
Diamants et développement
Cependant, les principaux pays producteurs de diamants continuent de se préoccuper de l'impact que pourrait avoir sur le commerce légal des diamants la campagne contre les diamants de la guerre. A la suite d'une réunion des Etats producteurs de diamants, tenue le 21 septembre à Pretoria, les participants ont reconnu que "le commerce des diamants de la guerre prolonge les conflits dans certains pays d'Afrique, contrarie les activités de développement et cause d'immenses souffrances". Le groupe s'est engagé à collaborer avec l'industrie pour trouver une "solution viable" au problème des diamants de la guerre, mais il a aussi noté que ces pierres "ne représentent qu'une petite fraction du marché mondial" et que "le commerce légitime des diamants apporte une contribution essentielle au développement économique dans le monde entier". Les diamants jouent un rôle particulièrement important en Afrique, où se trouvent sept des 10 principaux pays exportateurs. L'Afrique du Sud, la Namibie et le Botswana génèrent à eux seuls environ un tiers de la production mondiale annuelle.
Le 1er décembre, l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution présentée par l'Afrique du Sud, entérinant un "processus intergouvernemental" de certification et de traitement des diamants non taillés, mais mettant en garde contre des mesures qui imposeraient des charges injustifiées aux Etats producteurs ou porteraient préjudice au commerce légitime. Etant donné les préoccupations qu'ont suscitées la nature précise des règlements internationaux à adopter et leur impact sur l'industrie, la présentation de la résolution a été retardée de plus d'une semaine. La Ministre sud-africaine des ressources minérales et de l'énergie, Phumzile Mlambo Ngcuka, n'a pas assisté à une réunion organisée à Londres du 28 au 30 octobre pour débattre des propositions du Royaume-Uni concernant un traité international sur les ventes de diamants. Son absence, a expliqué à Afrique Relance, début décembre, l'Ambassadeur de l'Afrique du Sud auprès des Nations Unies, Dumisani Kumalo, était due au fait que "la conférence de Londres visait à débattre d'un traité formel" relatif aux diamants de la guerre. "Si vous vous engagez dans la voie des traités [de l'ONU], vous soumettez la question à l'examen de 189 pays, dont la plupart n'ont aucun intérêt en jeu." Pour l'Afrique du Sud, la Namibie, le Botswana et l'Angola, a-t-il poursuivi, "l'industrie du diamant est la ressource essentielle. Des milliers et des milliers d'individus sont concernés. C'est pourquoi il nous importe de protéger l'industrie en tant que telle." Une réunion des pays qui produisent, taillent et importent des diamants doit se tenir en Namibie au début de 2001.
Diamants et fusils
Dans quelle mesure la réglementation proposée empêchera-t-elle effectivement les diamants de la guerre de parvenir jusqu'aux consommateurs ? La question fait l'objet de nombreux débats. L'Ambassadeur Fowler a déclaré en juillet à Afrique Relance qu'il est certes impossible de contrôler à 100 % la circulation d'objets aussi petits et aussi précieux que les pierres précieuses mais que des mesures de contrôle seront malgré tout très utiles. La certification et l'application stricte de la réglementation "feront baisser les prix que l'UNITA et le RUF obtiennent pour leurs diamants et aggraveront les risques courus par les intermédiaires, qui pourraient se voir confisquer sur place les pierres non certifiées et être exclus à vie des principaux centres". La campagne, a-t-il dit, a déjà fait du tort aux rebelles. "Les négociants savent que nous les avons à l'oeil et ceux qui achètent encore exigent une prime de risque plus élevée."
Certains experts n'en sont pas si sûrs. M. Jakkie Cilliers, chef de l'Institut sud-africain d'études stratégiques, organisation non gouvernementale, et coéditeur d'un nouveau livre, Angola's War Economy: The Role of Oil and Diamonds, a expliqué à des reporters à New York, en novembre, que le véritable problème venait des armes et non des diamants. "Si les grandes puissances voulaient vraiment mettre fin aux conflits africains, elles arrêteraient le commerce des armes. Mais elles fabriquent les armes, si bien qu'elles aiment mieux s'en prendre aux diamants. Il y a là un conflit d'intérêts."
M. Cilliers a d'autre part contesté l'argument de certains groupes de défense des droits de l'homme, selon lequel les conflits en Angola et Sierra Leone n'auraient pas pour but de conquérir le pouvoir, mais seulement de contrôler et d'exploiter les diamants et autres ressources naturelles. Il a noté que l'UNITA avait pris les armes contre le Gouvernement angolais bien avant de s'emparer des gisements diamantifères, avec l'appui militaire et politique de l'Afrique du Sud, alors gouvernée par les Blancs, et des Etats-Unis. A la fin de la guerre froide, a-t-il dit, le mouvement a dû chercher des sources de revenu commerciales.
D'autres analystes soutiennent que le problème n'est pas de savoir si les sanctions doivent viser les fusils plutôt que les diamants, mais d'utiliser tous les moyens disponibles pour empêcher les rebelles de disposer des armes et de l'argent nécessaires à la guerre. Ils notent que l'adoption d'une convention internationale réglementant le commerce des armes légères est inscrite depuis longtemps à l'ordre du jour de l'ONU; une grande conférence sur le commerce des armes classiques doit se tenir en juillet 2001. Mais il vaudrait mieux, assurent-ils, adopter l'approche globale qu'a préconisée le Secrétaire général Kofi Annan dans son rapport de 1998 sur les causes des conflits en Afrique, approche qui combine la diplomatie, la consolidation de la paix, le développement économique et des sanctions ciblées afin de désarmer les combattants et d'instaurer durablement une culture de la paix.
Encadré 1: Comment les diamants ont permis aux rebelles angolais d'acheter des armes En mai 1999, le Conseil de sécurité a autorisé une enquête visant à établir comment M. Jonas Savimbi et ses guérilleros de l'UNITA avaient réussi à se réarmer et à reprendre la guerre civile en Angola malgré les sanctions économiques, militaires et diplomatiques imposées par l'ONU depuis des années. Les enquêteurs ont franchi une étape importante en octobre 1999, lorsque les forces gouvernementales se sont emparées de la principale base d'approvisionnement de l'UNITA située dans la ville lointaine d'Andulo, au centre de l'Angola, et que de nombreux membres importants du mouvement rebelle ont déserté ou ont été faits prisonniers. D'après les documents saisis et les interviews, le Conseil de sécurité a pu déterminer en détail comment M. Savimbi s'était joué des sanctions. Selon d'anciens représentants du mouvement rebelle, l'UNITA déterminait le matériel de guerre qui lui était nécessaire et sollicitait des appels d'offres de plusieurs fournisseurs potentiels. Une fois le prix convenu, le soumissionnaire agréé recevait de l'UNITA un formulaire d'achat d'armes émanant d'un gouvernement, appelé certificat d'usager final, qui était en réalité un faux remis par des fonctionnaires corrompus de l'un des Etats limitrophes. Ce certificat servait à acheter aux fournisseurs européens des armes et munitions qui étaient expédiées directement par avion à Andulo ou dans un dépôt des pays voisins, d'où elles seraient ultérieurement acheminées. Selon le rapport, les chefs d'Etat de plusieurs pays africains figuraient sur la liste des fonctionnaires corrompus. L'UNITA payait le matériel de guerre avec des diamants non taillés provenant des gisements qu'elle contrôlait. Le plus souvent, un trafiquant d'armes et son expert en diamants arrivaient par avion à Andulo et rencontraient M. Savimbi et l'expert en diamants de l'UNITA. Ils convenaient du nombre de diamants correspondant au prix d'achat. Ces pierres précieuses étaient alors remises au fournisseur, qui les vendait sur le marché international. Dans la plupart des cas, les règlements laxistes et la discrétion traditionnellement observée dans l'industrie des diamants garantissaient qu'aucune question ne serait posée concernant l'origine ou les propriétaires des pierres précieuses. Selon les enquêteurs de l'ONU, l'UNITA a utilisé ce type de troc pour assurer à ses forces militaires un approvisionnement régulier en armements, notamment en chars, en missiles et en artillerie. |
*******