Forum pour le développement de l'Afrique

Les dirigeants africains partent en guerre contre le sida

Par Gumisai Mutume à Addis-Abeba

"Nous devons réagir en déclarant systématiquement la guerre au VIH/sida -- non pas une guerre nationale qui ne se manifeste que par des discours lors de conférences ou de réunions, mais une guerre qui s'inscrive au coeur même de ce continent", a lancé l'ancien Président Zambien Kenneth Kaunda lors du Forum pour le développement de l'Afrique, qui s'est tenu cette année à Addis-Abeba.

M. Kaunda a raison de ne pas sous-estimer l'ennemi. Sur les 36 millions de personnes atteintes du VIH/sida dans le monde, 25 millions -- soit 70 % -- vivent en Afrique subsaharienne. A l'échelle mondiale, le sida a tué en tout près de 22 millions de personnes, dont 16 millions d'Africains.

D'après des chiffres publiés à la veille de la conférence par le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida (ONUSIDA), en 2000 3,8 millions de personnes ont été contaminées par le virus du VIH en Afrique subsaharienne. Si l'on constate certes une légère baisse par rapport aux 4 millions d'infections de l'année précédente, ce chiffre reste néanmoins alarmant. Sur le plan économique, la Banque mondiale estime que le sida coûte chaque année à l'Afrique un point de pourcentage de croissance économique. Dans le cas des pays les plus durement touchés par l'épidémie, ce coût avoisine les 3 ou 4 points. En l'espace d'une décennie, la production totale de ces pays pourrait être de 35 % inférieure à ce qu'elle aurait été sans le sida.


Séance d'information sur le sida dans une école ougandaise. L'Ouganda a freiné la progression du sida grâce à de grandes campagnes d'information et à l'engagement des dirigeants politiques.

Photo : UNICEF / Jorgen Schytte


Du 3 au 7 décembre dernier, le Président ougandais Yoweri Museveni (voir "Ouganda : 'le lion est dans le village') et d'autres présidents et premiers ministres africains, bailleurs de fonds et représentants de la société civile se sont joints à l'appel lancé par M. Kaunda, lors du deuxième Forum annuel sur le développement de l'Afrique. Ce forum était organisé par la Commission économique pour l'Afrique, avec cette année le concours des sept organismes constituant l'ONUSIDA.

Les participants se sont engagés à titre collectif à s'attaquer au VIH/sida, qui constitue à leurs yeux le plus grave problème de développement du continent africain. Leurs "Consensus et plan d'action" africains devraient être présentés (pour adoption et mise en oeuvre) aux chefs d'Etat et de gouvernement africains lors du Sommet spécial sur le VIH/sida de l'Organisation de l'unité africaine qui se tiendra à Abuja (Nigéria) du 25 au 27 avril prochain.

Le consensus définit un cadre d'action général et préconise les mesures suivantes : une plus grande participation financière de la communauté internationale, sous la forme de dons, et non de prêts ; des budgets nationaux plus transparents pour les programmes de lutte contre le VIH/sida ; une réduction importante des prix des produits anti-rétroviraux et l'adoption à l'échelle du continent d'une stratégie permettant la distribution à bas prix de médicaments indispensables ; et des mesures supplémentaires d'allégement de la dette qui permettraient de financer en grande partie la lutte contre l'épidémie.

Au delà des recommandations précises formulées lors de la conférence, le Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan a souligné que cette manifestation était également importante dans la mesure où elle témoignait de l'esprit d'initiative et de la détermination des Africains. Les présidents et premiers ministres africains qui y ont participé "comprennent que la reconnaissance officielle du problème constitue la première étape d'une solution. Ils prouvent, en outre, que l'esprit d'initiative dont nous avons besoin en Afrique ne peut pas venir de l'extérieur, mais doit au contraire émaner de l'intérieur", a déclaré M. Annan.

Le Secrétaire exécutif de la CEA, K.Y. Amoako, est du même avis : "Personne ne va nous faire sortir de cette crise. Nous seuls en avons les moyens. Mais nous sommes également en droit d'attendre que la communauté internationale fasse preuve de solidarité si nous assumons les responsabilités et le rôle qui nous incombent". Les partenaires oeuvrant en faveur du développement de l'Afrique, et notamment l'ONU et la Banque mondiale, se sont engagés à intensifier leurs efforts de lutte contre le VIH/sida et à aider à mobiliser tous les ans environ 3 milliards de dollars, qui devraient financer le traitement d'au moins la moitié des Africains séropositifs et le lancement de campagnes de prévention efficaces.

L'Administrateur du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), Mark Malloch Brown, a déclaré à ce sujet : "Pour notre part, nous avons décidé que le VIH/sida était l'une de nos plus grandes priorités, autour desquelles nous structurons la nouvelle organisation du PNUD. Nous redoublons donc d'efforts en matière de sensibilisation et de mobilisation de ressources." Mais, hormis un mécanisme de prêt de 500 millions de dollars qui a été mis en place en début d'année par la Banque mondiale et a suscité de nombreux débats à la Conférence, aucun engagement financier précis n'a été annoncé lors du Forum d'Addis-Abeba.

Pour l'instant, malgré les répercussions catastrophiques du VIH/sida en Afrique, la lutte contre l'épidémie ne bénéfice pas de ressources aussi importantes que d'autres domaines prioritaires. En 1998, 165 millions de dollars provenant de l'étranger ont été consacrés à la lutte contre le VIH/sida, d'après le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), somme qui a légèrement augmenté depuis. En comparaison, les programmes de vaccination infantile -- également très importants en Afrique -- ont reçu cette année-là plus de 650 millions de dollars de financement extérieur.

Dépassés par les événements ?

Si le consensus adopté lors du Forum pour le développement de l'Afrique ne manque pas de bonnes intentions, ce n'est pourtant pas la première fois que des dirigeants africains se déclarent déterminés à venir à bout du sida. Lors de différents sommets de l'OUA (depuis celui organisé à Tunis en 1992), les chefs d'Etat et de gouvernement se sont engagés et réengagés au nom de leur pays à mobiliser des ressources à cette fin. Parmi les toutes premières résolutions prises, ils avaient notamment décidé que, au milieu de l'année 1993 au plus tard, tous les adultes de leurs pays sauraient comment se transmet le virus du sida et comment se protéger et protéger les autres. Ils devaient également adopter des plans nationaux en matière de traitement, prévoyant notamment la distribution de médicaments essentiels contre les maladies liées au sida et des programmes familiaux ou communautaires de prise en charge et de soins des orphelins du sida.


Sur les 36 millions de personnes atteintes du VIH/sida dans le monde, 25 millions vivent en Afrique subsaharienne. A l'échelle mondiale, le sida a tué en tout près de 22 millions de personnes, dont 16 millions d'Africains.

"Malheureusement, bon nombre de ces résolutions sont restées sans effet", reconnaît le Secrétaire général de l'OUA, Salim Ahmed Salim. "Apparemment, nous sommes dépassés par les événements. Nous perdons du terrain et nous sommes attaqués aux points les plus sensibles."

Coordination de stratégies

D'après le Partenariat international contre le sida en Afrique, la lutte menée contre l'épidémie est menacée de fragmentation à tous les niveaux, car différents acteurs suivent chacun leur propre programme d'action, indépendamment des autres. Le Partenariat, qui regroupe des gouvernements africains, l'ONU et d'autres bailleurs de fonds, le secteur privé et des organisations communautaires, a été officiellement inauguré lors de la conférence par le Secrétaire général de l'ONU et marque l'aboutissement d'un processus qui a commencé il y a plus d'un an, lorsque les différents partenaires se sont réunis afin de concerter davantage leurs efforts de lutte contre le VIH/sida en Afrique.


Le Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a souligné le rôle important qui incombe aux dirigeants dans la lutte contre le sida. Immédiatement à sa gauche se trouve le Secrétaire général de l'OUA, Salim Ahmed Salim, et plus à gauche, le Secrétaire exécutif K.Y. Amoako.

Photo : ONU / Eskinder Debebe


Dans les dix ans à venir, le Partenariat s'efforcera de favoriser la réduction du nombre de nouveaux cas d'infection par le VIH, de promouvoir les traitements des personnes porteuses du virus et de mobiliser les ressources financières qui permettront d'enrayer la progression du sida.

Pour l'instant, d'après un document thématique présenté pendant la conférence, les différents acteurs -- gouvernements ou organisations non gouvernementales, organismes des Nations Unies ou du secteur privé -- ont décidé de "considérer le VIH/sida comme un domaine dans lequel il faut concevoir et mettre en oeuvre de multiples projets, souvent de petite envergure, dotés de leurs propres objectifs et de leurs propres systèmes de gestion, de suivi et d'évaluation", au lieu d'agir dans le cadre de programmes stratégiques définis à l'échelle nationale. Nombreux sont les pays africains qui ne disposent toujours pas de plans stratégiques nationaux de lutte contre le VIH/sida.

Le consensus n'a pas force de loi. Mais la CEA a été chargée de veiller à ce qu'il soit maintenu à l'ordre du jour des pays africains. Pendant la conférence, tous les pays africains ont été instamment priés d'organiser, d'ici à la mi-février, des ateliers de planification, afin de déterminer quelles mesures concrètes prendre à l'échelon national. La conférence de l'OUA des ministres de la planification et des finances qui se tiendra en avril à Alger devrait en outre permettre de formuler des stratégies d'intégration des politiques suivies en matière de réduction de la pauvreté, d'allégement de la dette et de lutte contre le VIH/sida et de définir une prise de position commune face au financement international de la stratégie africaine de lutte contre le sida. A la fin de l'année 2001, tous les pays devraient disposer de commissions et de plans d'action nationaux de lutte contre le sida, assortis de dispositions législatives et d'une allocation précise des ressources budgétaires nationales.

Direction difficile

Cette année, le Forum pour le développement de l'Afrique a eu pour thème officiel : "Le sida : un défi sans précédent pour les leaders", ce qui témoignait non seulement de la gravité de la situation mais également du rôle décisif qui revient aux dirigeants politiques dans la lutte contre la maladie. Sur les 1 500 participants présents, beaucoup estimaient que, à en juger par la progression constante de l'épidémie, ce rôle n'avait pas été assumé comme il le fallait.

"Trop souvent en Afrique, nos dirigeants n'ont pas pris en compte les problèmes qui concernaient directement la population, a déclaré M. Omololu Falobi, coordinateur de l'association Journalistes du Nigéria contre le sida. Ils ont eu tendance à réagir après coup, au lieu d'anticiper. Ils se sont fait un plaisir de formuler des slogans qui n'ont aucune répercussion concrète et d'envisager les problèmes 'comme si la situation n'avait rien d'exceptionnel'."

D'après M. Amoako, Secrétaire exécutif de la CEA, la lutte contre l'épidémie renvoie à beaucoup d'autres aspects plus généraux du développement de l'Afrique. "L'action à mener contre le VIH/sida passe par un grand nombre de mesures essentielles que nous aurions dû de toute façon prendre."

Dans l'ensemble, les politiciens ont cessé de sous-estimer la gravité du VIH dans leurs pays. Mais, le refus de voir la réalité en face subsiste pourtant dans certains pays, et plusieurs gouvernements continuent à éluder la question en contestant le taux d'infection ou le lien qui existe entre le VIH et le sida.

Lors d'une réunion consacrée au sida et à l'armée, les participants ont reproché à l'armée et aux forces de police de ne pas vouloir reconnaître les taux élevés de séropositivité de leurs effectifs. La survie de nombreux gouvernements africains dépend en grande partie des forces armées, ont fait remarquer les auteurs d'un document thématique publié pendant la conférence, et, pour beaucoup, reconnaître l'importance du sida dans leurs armées risquerait d'avoir des effets démoralisateurs et d'entraîner une crise de confiance.


"L'esprit d'initiative dont nous avons besoin en Afrique ne peut pas venir de l'extérieur, mais doit au contraire émaner de l'intérieur."
-- Kofi Annan, Secrétaire général de l'ONU

Mais il n'est plus question de se voiler la face, a affirmé Mme Charlotte Mjele, jeune femme séropositive de 22 ans. Affiliée au dispensaire Hope Worldwide Jabavu de Soweto (Afrique du Sud), elle a lancé un défi aux participants à la conférence, en les incitant à assumer leurs responsabilités comme elle l'avait fait.

"Rares sont les personnes ... qui ont le courage de faire ce que je fais, a-t-elle déclaré dans un discours qui a captivé les délégués lors de la séance plénière. Je me suis résolument efforcée de montrer l'exemple en prouvant qu'un diagnostic de séropositivité n'était pas une condamnation à mort. Dans la même situation, beaucoup ne prendraient même pas la peine d'aller se renseigner et s'informer de ce virus qui a des conséquences aussi graves."

"Rares sont ceux qui acceptent le risque de subir de la discrimination. Beaucoup continuent de mourir dans la peur et beaucoup gardent une mentalité de victime. De victimes, nous devons les aider à devenir vainqueurs."

Des dons au lieu de prêts

Dans le cadre de la lutte contre le VIH/sida, l'Afrique devrait-elle accepter des prêts ? La question a suscité de houleux débats lors du forum d'Addis-Abeba, en particulier lorsque des participants à une réunion consacrée au thème de la jeunesse se sont déclarés "outrés" par le mécanisme de prêts de 500 millions de dollars de la Banque mondiale. Dans le cadre de son programme de lutte multi-nationale contre le sida en Afrique, la Banque mondiale a récemment approuvé les demandes de prêts de l'Ethiopie et du Kenya. Les prêts de ces deux pays -- accordés par la filiale de prêts concessionnels de la Banque, l'Association de développement international (IDA) -- arriveront à échéance dans 40 ans et sont assortis d'un délai de grâce de 10 ans. Comme dans le cas des autres prêts de l'IDA, 65 % du montant total sont versés sous la forme de subventions, et les taux d'intérêt perçus sur les 35 % restants sont très faibles. La plupart des pays d'Afrique subsaharienne peuvent bénéficier de prêts de l'IDA. Les demandes de prêts actuellement examinées proviennent du Bénin, du Burkina Faso, du Cameroun, de l'Erythrée, de la Gambie, du Ghana, du Nigéria, de l'Ouganda, de la Zambie et du Zimbabwe (voir "Un pays africain sur trois ne peut bénéficier des prêts permettant de lutter contre le sida").

Mais certains dénoncent le fait que ces prêts sont régis par les Stratégies d'assistance aux pays de la Banque, qui consistent à accorder de l'aide aux seuls pays ayant adopté les réformes économiques souhaitées par les institutions de Bretton Woods. D'autres ont également fait remarquer que la lutte contre le VIH/sida n'a rien d'un projet lucratif et qu'il est donc immoral de financer de tels efforts par des prêts porteurs d'intérêts.


Au Forum pour le développement de l'Afrique (assis, de gauche à droite) : le Président botswanais Festus Mogae, le Président ougandais Yoweri Museveni, le Premier Ministre éthiopien Meles Zenawi et le Président rwandais Paul Kagame.

Photo : CEA / Antonio Fiorente


Des responsables de la Banque mondiale ont essayé de convaincre les participants du bien fondé de leur approche. Mme Debrework Zewdie, principale coordinatrice de la lutte contre le VIH/sida à la Banque, a expliqué avec forces détails qu'il valait mieux affecter maintenant aux programmes de prévention du VIH/sida des fonds empruntés, plutôt que de devoir financer plus tard des traitements beaucoup plus coûteux. Dans les pays les plus durement touchés par le sida, la rentabilité et la viabilité de bons investissements réalisés dans d'autres domaines pâtissent déjà de l'épidémie.

D'après les estimations de la Banque mondiale, en dépensant en moyenne 200 dollars, un pays peut prévenir un nouveau cas d'infection par le sida. En revanche, le coût du traitement d'une personne infectée par le virus s'élève environ à 700 dollars par an, sans même recourir aux produits anti-rétroviraux, qui attaquent directement le virus mais coûtent cher.

"Le choix est simple, explique Mme Zewdie. Soit l'on paie maintenant, soit l'on paie plus tard mais la facture sera alors beaucoup plus élevée. Si un pays n'investit pas suffisamment dans la lutte contre le VIH/sida, le coût sera à l'avenir beaucoup plus important et ne pourra pas être assumé." Les gouvernements africains estiment donc souvent ne pas avoir le choix, car chaque jour, environ 10 000 personnes de plus sont infectées par le virus. Ils pourraient essayer d'obtenir davantage de subventions de bailleurs de fonds et utiliser les crédits de la Banque mondiale en complément. Mais les subventions importantes restent rares pour l'instant, et si l'on attend que les programmes soient financés entièrement par des subventions, l'épidémie risque de continuer à se propager.

Après avoir déjà alloué plus d'un milliard de dollars à des projets de lutte contre le sida entrepris dans 56 pays, la Banque est amenée à jouer un rôle de plus en plus important à mesure que l'épidémie gagne du terrain et que de plus en plus de pays font appel à ses services. Elle s'est engagée à financer "sans restriction" les programmes nationaux de lutte contre le sida qui sont efficacement conçus. Aux côtés de l'UNICEF, du PNUD, du Fonds des

Nations Unies pour les activités en matière de population (FNUAP), de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et du Programme des Nations Unies pour le contrôle international des drogues (PNUCID), la Banque fait partie des sept organismes qui forment l'ONUSIDA.

Le sida et la dette

Mais, certains participants ne se sont pas laissés convaincre. M. Holo Hachonda, représentant de la jeunesse, a déclaré qu'en accordant des prêts à un continent qui ne peut déjà pas se permettre de rembourser la dette actuelle, la Banque ne fait qu'asphyxier davantage des pays africains dont l'économie stagne.


Charlotte Mjele (Afrique du Sud) : "Je me suis résolument efforcée de montrer l'exemple en prouvant qu'un diagnostic de séropositivité n'était pas un condamnation à mort."

Photo : Photo Industrial


Le cas de la Zambie est représentatif de la situation de nombreux pays africains lourdement endettés. Durement touché par le VIH/sida, ce pays d'Afrique australe n'a pu consacrer en 2000 que 76 millions de dollars au secteur de la santé, tandis que ses paiements au titre du service de la dette ont atteint 170 millions de dollars. D'après l'ONUSIDA, dans les zones urbaines de la Zambie, de 50 à 80 % de tous les lits des hôpitaux sont occupés par des patients séropositifs. Ce pourcentage est du même ordre en Côte d'Ivoire et au Zimbabwe. Pendant les dix premiers mois de l'année 1998, 1 300 enseignants sont morts du sida en Zambie, ce qui correspond aux deux tiers de tous les enseignants nouvellement formés chaque année.

Puisque la situation est aussi alarmante dans bon nombre de pays africains, M. Michael Kelly, économiste zambien, a proposé qu'au lieu d'accabler les futures générations d'Africains de dettes supplémentaires, la Banque mondiale fasse pression auprès des grandes multinationales pharmaceutiques qui s'opposent actuellement à ce que les pays africains importent ou fabriquent à moindre coût des versions génériques des médicaments qu'elles vendent à prix élevés. Sous les applaudissements des participants, il a déclaré à la Banque : "A l'avenir, vous pouvez commencer à pressurer ces grandes entreprises comme vous nous pressurez depuis des dizaines d'années".

Médicaments : un 'nouveau contrat'

Le consensus africain sur le VIH/sida recommande entre autres de formuler sans tarder une stratégie commune visant à obtenir à des prix abordables des produits anti-rétroviraux, indispensables. Les personnes atteintes du VIH/sida pourraient ainsi bénéficier d'un traitement et de soins de santé complets.


Graça Machel (Mozambique) : "Si l'on arrive à mobiliser des ressources pour la guerre, pourquoi ne pas se mobiliser tout autant en faveur de la vie ?"

Photo : CEA / Antonio Fiorente


"Ce dont le monde a besoin, c'est tout simplement d'un nouveau contrat entre les industries pharmaceutiques et la société, a déclaré le Directeur exécutif de l'ONUSIDA, Peter Piot, un contrat qui érige les principes d'intérêt collectif et de nécessité humanitaire au rang de valeurs universelles, acceptées de tous, tout en continuant à encourager, par des mesures incitatives, l'innovation industrielle."

D'après les estimations de l'ONUSIDA, fournir des anti-rétroviraux à toutes les personnes qui en ont besoin en Afrique subsaharienne coûterait de 100 à 160 milliards de dollars aux tarifs actuels, ce que le continent est loin de pouvoir se permettre. L'allégement de la dette dont bénéficieront certains pays dans le cadre de l'Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international devrait permettre de réaffecter une partie des économies réalisées aux budgets de la santé, mais cela ne couvrirait qu'une infime partie des sommes nécessaires.

M. Piot a également souligné certaines répercussions à long terme du sida que les spécialistes africains de la planification n'ont pas encore envisagées. "Comment le système éducatif peut-il se maintenir en place quand les enseignants sont si nombreux à mourir qu'on n'a pas le temps de les remplacer ?" a-t-il demandé. "Comment est-ce l'agriculture peut subsister quand les techniques agricoles ne sont pas transmises ?"


Le Directeur exécutif d'ONUSIDA, Peter Piot, prône un "nouveau contrat" avec les groupes pharmaceutiques, fondé sur "l'intérêt public et humanitaire".

Photo : CEA / Antonio Fiorente


Même les pays d'Afrique les mieux lotis sur le plan économique subiront le contrecoup de l'épidémie. Au Botswana, pays riche en diamants qui affiche le PIB par habitant le plus élevé de toute l'Afrique subsaharienne, le budget du gouvernement sera réduit de 20 % à cause de l'épidémie et les revenus des ménages les plus pauvres chuteront de 13 % dans les 10 ans à venir.

De la guerre à la vie

"Le manque de ressources n'est pas une excuse suffisante", a fait remarquer Mme Graça Machel, qui dirige au Mozambique la Commission nationale sur le sida. "Lorsqu'un gouvernement entre en guerre, il consacre parfois aux conflits jusqu'à 45 % des ressources nationales." "Quels pourcentages des budgets nationaux sont actuellement affectés à la lutte contre le sida ?" a-t-elle demandé. "Nos gouvernements doivent prendre l'initiative d'allouer une plus grande partie de nos ressources, certes restreintes, pour venir à bout du spectre du sida en Afrique. Si l'on arrive à mobiliser des ressources pour la guerre, pourquoi ne pas se mobiliser autant en faveur de la vie ?"

La conférence a salué l'exemple du Sénégal et de l'Ouganda, deux pays qui ont réussi à freiner la progression de l'épidémie, grâce à la détermination de leurs dirigeants, ainsi qu'à des campagnes de communication constantes dans les médias, à des programmes d'information, à la promotion des préservatifs et à la reconnaissance du problème.

Jusqu'à récemment encore, l'Ouganda était durement touché par le sida. En 1993, 15 % de la population était séropositive, le pourcentage le plus élevé de tous les pays du monde. "Le fait que, depuis 1993, nous soyons passés de la première à la quatorzième place mondiale n'est qu'une bien maigre consolation, a déclaré le Président Museveni. Mais, le recul du VIH en Ouganda ces sept dernières années prouve clairement que, si nous le voulons, nous arriverons à terme à vaincre la pandémie du VIH/sida."

*******

Ouganda : 'le lion est dans le village'

Un pays africain sur trois ne peut bénéficier des prêts permettant de lutter contre le sida