
Allégement de la dette : espoir à Prague
Pour les Africains et les manifestants, les changements restent insuffisants
Par Gumisai Mutume, Prague
Loin d'accéder aux souhaits des manifestants rassemblés à l'extérieur, qui réclamaient un allégement massif et rapide du fardeau de la dette, une réunion du Conseil des gouverneurs de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) s'est engagée à doubler à 20 d'ici à la fin de l'année le nombre des pays dont la dette pourrait être allégée. Seize de ces pays sont africains. Le Conseil a également décidé, à l'occasion de sa réunion annuelle qui s'est déroulée dans la capitale tchèque du 19 au 28 septembre, d'assouplir quelque peu les conditions strictes qui réglementent l'octroi de telles réductions dans le contexte de l'Initiative renforcée en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE).
Plutôt que d'avoir à présenter des Documents de stratégie pour la réduction de la pauvreté (DSRP) avant même d'obtenir un allégement de sa dette, un pays pourrait désormais bénéficier de l'allégement plus tôt, a expliqué à Afrique Relance M. Axel van Trotsenburg, responsable du service chargé de veiller à l'application de l'Initiative PPTE à la Banque mondiale. "Le but est de voir des pays qui, tout en continuant à peaufiner leurs stratégies de lutte contre la pauvreté, prennent des mesures intermédiaires liées à la réduction de la pauvreté. Ils pourraient par exemple présenter un plan anti-SIDA crédible ou un programme vigoureux d'enseignement primaire, secteurs où les résultats sont visibles en relativement peu de temps", a-t-il précisé.

Des
revendications internationales pour une stratégie effective de lutte
contre la pauvreté ont été exprimées par des
manifestants lors des récentes réunions de la Banque et du
FMI à Prague.
Photo : Independent Media Centre
L'assouplissement décidé lors de la réunion n'a guère impressionné les manifestants contre la dette. "Nous sommes très déçus", a déclaré Lucy Mathews de Jubilé 2000, une coalition intergouvernementale internationale qui milite pour l'allégement de la dette. "On vient encore de laisser passer une occasion, ce qui nous oblige à attendre les réunions du printemps de la Banque et du FMI pour avoir une nouvelle occasion d'accomplir des progrès dans ce domaine", regrette-t-elle.
Sur les milliers de manifestants et membres d'ONG qui ont convergé sur Prague, très nombreux ont été ceux qui ont dénoncé, dans le cadre des critiques sur les effets de la mondialisation, la diminution de l'aide publique au développement et qui ont demandé aux pays industrialisés d'accroître leur aide économique.
"On attendait beaucoup de cette réunion", a admis James Wolfensohn, président de la Banque mondiale, à l'issue de la rencontre. Il a toutefois noté qu'elle avait permis de progresser vers "l'exécution de la deuxième phase de l'Initiative renforcée en faveur des PPTE" (voir Initiative PPTE : pour l'assouplissement). Et il a fait valoir que certains créanciers bilatéraux avaient récemment consenti à un allégement de 100 % de la dette des pays éligibles. Ajoutée aux mesures d'allégement consenties aux pays endettés par les institutions multilatérales, cette décision porterait les réductions accordées à "environ 67 % de la dette totale de ces pays, ce qui représente un progrès très considérable", a-t-il affirmé.
Jubilé 2000 préconise l'effacement total de la dette, rappelant l'engagement pris l'an dernier par le Groupe des Sept (G7) pays industrialisés -- Allemagne, Canada, France, Italie, Japon, Royaume-Uni et Etats-Unis, d'annuler toutes les créances des PPTE éligibles. A Prague, la coalition contre la dette s'attendait donc à ce que les responsables des finances des G7 tiennent leur promesse et invitent les deux institutions de Washington à consentir des pourcentages d'annulation comparables (à présent, l'Initiative prévoit que la Banque ne peut annuler qu'environ 32 %, et le FMI 37 %, de la dette). Une pression en ce sens aurait pu être très payante, les pays du G7 contrôlant 45 % et 44 % des voix aux Conseils d'administration du FMI et de la Banque mondiale, respectivement. Les 41 pays pauvres très endettés, par contre, ne contrôlent que 3 % des voix aux deux Conseils.
Des conditions demeurent
L'accent a été mis à Prague sur la simplification des conditions que les pays pauvres très endettés doivent remplir pour obtenir un allégement. Selon M. van Trotsenburg, la Banque et le FMI travaillent avec les gouvernements concernés à la préparation de documents qui seront soumis au processus de prise de décision des deux institutions, afin d'aider ces pays "à se concentrer sur la réalisation d'un nombre réduit de programmes-clés, plutôt que sur la nécessité de remplir un nombre considérable de conditions".
Il est toutefois révélateur que la réunion ait gardé la clause qui oblige les pays candidats à exécuter les programmes d'ajustement structurel recommandés par la Banque et le FMI, condition préalable à l'examen de leur demande d'allégement de la dette, même si, dans un communiqué, les deux institutions ont concédé que cela devait être interprété avec souplesse et au cas par cas. Les adversaires des programmes d'ajustements structurels estiment que ces programmes aggravent le chômage et l'insécurité, contribuent à la détérioration de l'environnement, à l'affaiblissement des services publics et à la diminution des investissements sociaux, et à une nouvelle répartition des richesses qui favorise les nantis.
Les militants anti-dette dénoncent le lien entre l'Initiative en faveur des PPTE et l'exécution des programmes d'ajustement structurel, parce qu'il affaiblit l'effet des mesures d'annulation de la dette sur la réduction de la pauvreté.
De même, Jubilé 2000 proteste contre la décision en vertu de laquelle un pays qui souhaite obtenir l'allégement de sa dette doit préparer un document de stratégie draconienne de réduction de la pauvreté avant de pouvoir bénéficier d'un allégement dans le cadre de l'Initiative renforcée PPTE. Pour Jubilé 2000, une telle condition revient à exécuter des programmes d'ajustement et à accorder aux institutions de Bretton Woods un droit de regard excessif sur les politiques économiques des pays demandeurs. La coalition anti-dette a également demandé que l'on ajoute 11 pays à la liste des pays pouvant bénéficier de l'Initiative, dont la Guinée équatoriale, le Maroc, le Nigéria et le Zimbabwe.
Le scepticisme de l'Afrique
Certains pays africains ont bien accueilli la nouvelle orientation sur une accélération des mesures de réduction de la dette consenties dans le cadre de l'Initiative PPTE. Le Burkina Faso, qui a bénéficié au début de l'année d'allégements de l'ordre de 400 millions de dollars dans le cadre de la première Initiative, peut obtenir de nouvelles réductions de l'ordre de 300 millions de dollars dans le cadre cette fois de l'Initiative renforcée. Ce pays est naturellement impatient de voir adopter les mesures qui accéléreraient ce processus.
Le Ministre burkinabé des finances, Tertius Zongo, salue l'importance accordée à la réduction de la pauvreté. "La façon dont on aborde la question de la dette incite désormais les institutions de Washington à se pencher davantage sur l'ensemble de la question de la pauvreté", estime-t-il. "On ne parle que de stabilité économique et d'indicateurs macroéconomiques mais les taux d'inflation, cela ne fait vivre personne, une diminution du taux de chômage ou un budget équilibré non plus. Les gens ont besoin de résultats concrets", ajoute-t-il.
D'autres pays s'inquiètent des problèmes éventuels que pourrait poser ce parcours long et complexe. "Arriver au point de décision ne garantit pas qu'on atteindra le point d'achèvement", confie à Afrique Relance un ministre des finances africain. "De nombreux pays africains n'ont ni les ressources ni l'argent pour préparer les documents élaborés qu'exige la fin du processus. C'est là que de nombreux pays échouent", observe-t-il.
Le Canada propose un moratoire
A l'instar de la plupart de ses collègues des pays industrialisés, le Ministre canadien des finances, Paul Martin, n'a pas réclamé non plus l'abrogation de la condition qui subordonne l'attribution d'une aide PPTE à l'exécution de programmes d'ajustement structurel, mais il a proposé de limiter ces conditions à celles qui sont "véritablement liées aux secteurs sociaux, structurels et macroéconomiques qui sont vérifiables."
Il est également allé au-delà des positions de ses collègues du G7 en invitant les pays industrialisés à accorder immédiatement un moratoire sur les remboursements des intérêts sur la dette supportés par les pays de l'Initiative. Il suffirait que ces pays indiquent leur adhésion au processus PPTE et aux principes de bonne gouvernance, et ne soient engagés dans aucun conflit, pour qu'ils soient immédiatement autorisés à arrêter le paiement de ces intérêts, a-t-il recommandé. L'annulation pure et simple de la dette devrait toutefois attendre la fin du processus de sélection de l'Initiative.
En réponse à l'annonce de M. Martin, la Canadian Ecumenical Jubilee Initiative, une coalition anti-dette d'une trentaine d'Eglises et organisations religieuses, a exhorté le gouvernement canadien à donner l'exemple aux autres pays riches en mettant immédiatement à exécution cette proposition. Sur 17 pays très endettés, seuls trois déchirés par les conflits -- la République démocratique du Congo, le Libéria et le Soudan -- seraient exclus de la liste de pays bénéficiaires d'une telle mesure.
"Les autres pays créanciers et les institutions financières internationales devraient suivre cet exemple. Leur position intransigeante en matière de remboursement du service de la dette et la mise en place de conditions onéreuses constituent en effet une abdication scandaleuse de leurs responsabilités dans une crise qu'ils ont largement contribué à créer", affirme la coalition.
La proposition de M. Martin semble avoir surpris les autres pays créanciers. Le Royaume-Uni a réagi prudemment, affirmant qu'il avait besoin d'un délai supplémentaire pour étudier la proposition. La réponse américaine n'a pas été non plus très enthousiaste. "Tout en partageant le souhait de voir les pays éligibles bénéficier d'une accélération des allégements de la dette, je voudrais m'assurer d'abord que les conditions de leur développement durable sont bien établies", a déclaré le secrétaire d'Etat américain au Trésor, Lawrence Summers.
De son côté, le Congrès américain discute toujours du montant de sa contribution au Fonds fiduciaire de l'Initiative, mais il risque d'être inférieur aux 435 millions de dollars réclamés par le gouvernement américain à cette fin. Etabli pour aider la Banque et le FMI à financer leur part du programme d'allégement de la dette, le Fonds fiduciaire a reçu à ce jour des promesses de contribution et des contributions de l'ordre de 2,6 milliards de dollars. Le directeur administratif du FMI, Horst Köhler, a prévenu à Prague que le manque de fonds risquait d'entraver la distribution de l'aide aux pays éligibles.
Les manifestations de Prague sont les signes les plus récents du mécontentement du public envers les politiques des deux institutions financières internationales. A l'occasion de leurs dernières réunions à Washington en avril, 20 000 personnes ont manifesté leur hostilité.
"Si la Banque mondiale et le FMI avaient été des institutions ouvertes, responsables et attentives aux besoins des populations les plus pauvres de la planète depuis 50 ans, il n'y aurait pas eu de protestataires dans les rues aux réunions de Prague", a souligné Phil Twyford, un responsable de l'ONG Oxfam International. "Si ces deux institutions s'étaient inscrites dans une action coordonnée de lutte contre la pauvreté et avaient contribué à la scolarisation de tous les enfants de la planète cette année comme prévu, les protestataires seraient restés chez eux pour leur écrire des lettres de remerciement."
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