Mozambique : croissance dans la pauvreté

Une transition difficile, d'une longue guerre à la paix et au développement

Depuis le retour de la paix, en 1992, l'image du Mozambique s'est transformée : ce n'est plus un pays à l'économie exsangue, mais l'une des grandes réussites africaines. Malgré les sérieux dégâts causés par des inondations cette année, l'économie a enregistré des progrès spectaculaires, avec certains des taux de croissance les plus élevés du continent. Mais la pauvreté demeure répandue et le pays est encore largement tributaire de l'aide des donateurs -- et soumis aux pénibles conditions qui y sont liées.

 

Par Paul Fauvet, Maputo

L'image la plus marquante du Mozambique au début de 2000 était celle d'hélicoptères secourant des sinistrés qui s'étaient réfugiés sur les hautes branches des arbres, tandis que les eaux furieuses déferlaient au-dessous d'eux. Cela tendait à renforcer l'image reçue du Mozambique, celle d'un pays en perpétuelle détresse.

Ce fut, il n'y a pas si longtemps, un pays frappé par des sécheresses récurrentes et une guerre apparemment sans fin. On l'appelait souvent "le pays le plus pauvre du monde". Pourtant, la guerre prit fin (en 1992), la stabilité politique fut assurée avec des élections multipartites (en 1994), et les Mozambicains se trouvèrent en mesure de commencer la reconstruction, bien que dans les conditions les plus difficiles. A la fin des années 90, l'économie avait remarquablement progressé, avec des taux de croissance supérieurs à 10 %. Tout cela fait des inondations de cette année un tragique revers. Mais la plus grande partie du pays ne fut pas submergée, comme le souligne le gouvernement, qui espère que l'économie continuera de progresser plus vite que la population, tout en ayant révisé plusieurs fois en baisse ses prévisions de croissance pour 2000 et attendant désormais un taux inférieur à 4 %.

Pourtant, la croissance économique n'est pas une panacée. Des augmentations considérables du produit intérieur brut (PIB) coexistent avec l'accablante pauvreté de la grande masse de la population. Il est aujourd'hui plus capital que jamais de trouver une formule de croissance qui garantisse aussi l'allégement de la pauvreté, car les violentes pluies ont condamné à un dénuement total environ 120 000 familles paysannes des provinces du sud et du centre.

"S'il y a actuellement une croissance au Mozambique", demandait le rapport national sur le développement humain au Mozambique, publié en 1998 par le Programme des Nations Unies pour le développement, "où trouver cette croissance et au bénéfice de qui agit-elle ? La croissance de la pauvreté absolue pour la grande majorité, ou la croissance des revenus ostentatoires pour une petite minorité ? La croissance de la sécurité au sein de la société, ou la croissance des activités criminelles ? La croissance économique qui favorise le développement humain du peuple mozambicain, ou la croissance qui est exportée pour atténuer l'endettement du pays ? La croissance de la démocratie et de la participation, ou la croissance de l'apathie politique et du repliement sur soi ? La croissance équitable du développement humain, ou l'approfondissement inhumain des inégalités entre les sexes et entre les groupes sociaux, ethniques et raciaux ?*" La crise née des inondations rend de telles questions plus pertinentes que jamais.


* Texte dû essentiellement à des
économistes et universitaires mozambicains,
travaillant sous l'égide du PNUD.


De la guerre à la paix

Quelles que soient les difficultés de la libéralisation économique au Mozambique, près de 10 années de paix ont du moins permis de commencer les tâches ardues de la reconstruction. Après l'indépendance, acquise en 1975, les premiers progrès vers l'effacement des traces de la colonisation portugaise ont été annulés durant la guerre livrée par le mouvement rebelle Résistance nationale mozambicaine (RENAMO), avec le soutien direct du régime d'apartheid alors au pouvoir dans l'Afrique du Sud voisine.

Depuis le début des années 80, le Mozambique a été plongé dans une crise économique. La production s'est effondrée, près de la moitié des écoles primaires rurales ont été brûlées ou contraintes de fermer leurs portes, le réseau sanitaire s'est rétréci de plus d'un tiers et le pays a commencé à ne pouvoir faire face aux remboursements de la dette extérieure. Au moment où le Président Joaquim Chissano et Afonso Dhlakama, dirigeant de la RENAMO, signaient en 1992 un accord de paix, une grande partie de l'infrastructure nationale -- routes, ponts, voies ferrées, raffineries de sucre, magasins ruraux, etc. -- était en ruines. Le PIB annuel par habitant était tombé de 133 dollars en 1981 à 90 en 1993.


Les élections à Beiraen 1999 : Le FRELIMO, parti vainqueur, a promis "une répartition équitable" de la richesse du Mozambique.

Photo : AIM / Ferhat Momade


C'était une médiocre base de départ pour la reconstruction que le gouvernement dut entreprendre dans l'après-guerre. FRELIMO, le parti gouvernemental, gagna les premières élections multipartites d'octobre 1994, en partie grâce à un manifeste où il se fixait pour objectif fondamental de résoudre les problèmes des pauvres. Il promettait de réduire les inégalités sociales et les déséquilibres régionaux, ainsi que de promouvoir "une répartition progressive et équitable de la richesse nationale". FRELIMO fit de nouveau usage de ces thèmes aux élections de décembre 1999, dont il est sorti vainqueur.

La croissance macroéconomique

Le gouvernement a toujours pour objectifs clefs de développement la réduction de la pauvreté, l'amélioration des secteurs éducatif et sanitaire et la création d'un nombre croissant d'emplois. Selon le Premier Ministre Pascoal Mocumbi, le pays a besoin d'un taux de croissance annuel du PIB de 6 à 7 % au moins (de 10 % ou davantage, de préférence) "si nous voulons sortir de la situation actuelle". Un deuxième objectif était de contrôler l'inflation, qui avait atteint le taux de 71 % en 1994 et aggravé la pauvreté en érodant le pouvoir d'achat. M. Mocumbi a averti que, comme le gouvernement n'imposerait plus de contrôle des prix, "des mesures monétaires et fiscales restrictives offraient la seule chance de juguler l'inflation".

Depuis le milieu des années 90, le gouvernement a réalisé ses trois objectifs (taux de croissance élevé, taux d'inflation faible et stabilité de la monnaie) et reçu des éloges de ses partenaires internationaux pour le strict contrôle qu'il exerce sur les finances publiques. Le taux de croissance du PIB a atteint un maximum de 11,3 % en 1997, avec une moyenne presque égale à 10 % durant la période 1996-1999. C'est l'un des taux les plus élevés du monde, mais à partir d'un point de départ sans aucun doute bas.

Les progrès les plus spectaculaires se sont situés dans l'industrie. Après une grave crise durant les années 80 et au début des années 90, la production a augmenté de près de 50 % en 1997 et, à nouveau, de 16 % en 1998. L'industrie extractive (surtout marbre, bauxite et graphite) a progressé de 30 % environ en 1997 et 1998, en partie grâce à l'abaissement de la charge fiscale, ce qui a attiré davantage de sociétés minières étrangères. Mais le Mozambique reste très vulnérable aux oscillations du marché mondial : l'effondrement des cours mondiaux du graphite en 1999 a eu pour effet que les exportations ne couvraient plus les coûts de production, de sorte que le travail a été suspendu à la mine de graphite d'Ancuabe.

En 1997, le taux d'inflation était tombé à 5,5 %, contre 54 % en 1995. En 1998, pour la première fois, les prix moyens ont baissé et le taux d'inflation a été pour l'année de -1,3 %, avant de remonter en 1999 au taux modeste de 4,8 %. Il importe de noter que ces chutes de prix concernaient surtout les produits alimentaires, qui absorbent la plus grande part du revenu des Mozambicains pauvres.

Ce faible taux d'inflation est allé de pair avec la stabilité monétaire. En 1992, la Banque du Mozambique a cessé de fixer le taux de change de la monnaie nationale -- le metical -- et l'a laissé flotter en fonction de l'offre et de la demande. La dépréciation du metical face au dollar des Etats-Unis est devenue presque insensible, ce qui en a fait l'une des monnaies les plus stables d'Afrique australe. Ce résultat fut atteint en partie grâce à des plafonds de crédit stricts et au contrôle exercé sur la masse monétaire, bien qu'une telle politique ait créé des difficultés aux entreprises mozambicaines. Le gouvernement a pris l'engagement de ne pas recourir à la planche à billets pour payer ses factures.

La pauvreté dans les campagnes ...

Malgré cette belle réussite sur le plan macroéconomique, 69 % des Mozambicains vivent encore au-dessous du seuil de pauvreté (voir tableau). Comme l'a dit en 1998 aux donateurs le Premier Ministre Mocumbi, la pauvreté "est une réalité atroce, surtout dans les campagnes où vivent 80 % de la population". Cette pauvreté rurale est le produit direct de techniques agricoles rudimentaires. Sept pour cent seulement des exploitants utilisent des tracteurs ou des animaux de trait, et 2 % seulement des engrais ou des pesticides. L'image de l'agriculture mozambicaine reste essentiellement celle d'un fermier (le plus souvent une fermière, et qui porte d'habitude un bébé sur le dos) retournant le sol avec une houe pour tout instrument.

La paix et des pluies suffisantes -- bien que parfois trop abondantes -- ont contribué à un redressement agricole, en dépit de certaines pertes dues aux inondations. Le spectre de la famine, qui planait dans les années 80, a disparu. Le Mozambique ne connaît plus de déficit alimentaire chronique et a même exporté de modestes quantités de maïs (surtout à destination du Malawi) en 1997 et 1998.

Cependant, l'augmentation des récoltes de céréales n'est pas due à une amélioration de la productivité, mais seulement à une extension des terres mises en culture. La plupart des familles paysannes ont été incapables de se constituer une réserve de vivres ou de numéraire qui leur permettrait de subsister en cas de mauvaise récolte. Une catastrophe telle que les inondations de cette année plonge les zones touchées dans une crise immédiate et oblige le gouvernement à faire de nouveau appel à l'aide alimentaire du monde extérieur.

La fragilité des réseaux de commercialisation et le mauvais état des routes de desserte rendent encore plus précaire la situation de la petite agriculture. L'Institut des céréales du Mozambique (ICM), organe public de commercialisation, est en théorie l'"acheteur de dernier ressort". Il paie à un prix décent les récoltes que les exploitants n'ont pas été en mesure de vendre, soit que les acheteurs privés offrent des prix trop faibles, soit que leurs camions n'aillent pas dans les zones écartées. Dans la pratique, pourtant, l'ICM n'a jamais obtenu des banques un crédit suffisant pour remplir ce rôle.

Si personne ne vient acheter leurs récoltes, les exploitants des zones frontalières vont simplement les vendre en Tanzanie ou au Malawi. Le gouvernement voit leur démarche sans alarme. "Il vaut mieux que les paysans aient de l'argent dans leurs poches plutôt que de laisser le maïs pourrir dans leurs granges", a déclaré M. Mocumbi en réponse à certains Mozambicains qui suggéraient que le Gouvernement intervienne pour mettre fin à ce commerce transfrontalier.

... et dans les villes

Dans les villes, les filets de sécurité sociale et économique qui étaient en place durant le précédent régime à économie planifiée ont été pour la plupart supprimés. Il n'y a plus de ration alimentaire de base subventionnée pour tous, et les services de santé ne sont plus à peu près gratuits. Le salaire minimum dans l'industrie et les emplois de bureau est désormais fixé à l'équivalent de 30 dollars par mois. Dans le secteur privé, les salaires supérieurs à ce montant ne sont plus fixés par décision gouvernementale, mais résultent de négociations collectives. Quand les sociétés réalisent un chiffre d'affaires exceptionnellement élevé, les ouvriers peuvent gagner beaucoup plus que le salaire minimum. Mais de nombreuses sociétés ne paient pas même le salaire minimum, ou bien les travailleurs sont payés avec des semaines ou des mois de retard. Dans certains cas, les employeurs escroquent leur personnel en déduisant du salaire les contributions à la sécurité sociale, puis en s'abstenant de remettre l'argent à l'organisme national de sécurité sociale.

Les syndicats se plaignent que les travailleurs soient les seuls à supporter les coûts des programmes d'ajustement structurel en cours depuis 1987. L'Organisation des travailleurs mozambicains (OTM), principale fédération syndicale, soutient que plus de 100000 emplois ont été perdus au cours des 10 dernières années du fait des politiques d'ajustement structurel. Selon les syndicats, un ouvrier a besoin d'un salaire mensuel de 900 000 meticais (76 dollars) pour couvrir les besoins élémentaires d'une famille moyenne, qui comprend cinq personnes. Mais durant le cycle de négociations de mars-avril 1999 entre le gouvernement, les employeurs et les syndicats, les employeurs n'étaient pas même disposés à envisager un salaire minimum mensuel de 500 000 meticais. Ils n'offraient que 402 000 meticais. En fin de compte, le gouvernement est intervenu pour insister sur le chiffre de 450 000 meticais, qu'aucune des deux parties ne jugeait satisfaisant. Un an plus tard, malgré la demande de hausses salariales annuelles présentée par les syndicats, il n'y a pas eu de nouvelle augmentation. Comme on peut s'y attendre, les bas salaires et le chômage élevé ont favorisé l'extension du secteur non structuré.

Augmentation des dépenses sociales

Selon Tomás Salomão, ancien Ministre des finances, il faut dans les zones rurales parcourir en moyenne 46 kilomètres pour consulter le médecin le plus proche, 66 kilomètres pour se rendre à l'école secondaire la plus proche, et 48 kilomètres pour utiliser le téléphone le plus proche. En présence d'une telle situation, le gouvernement rappelle qu'il est nécessaire de renforcer le "capital humain" pour échapper à la pauvreté, ce qui suppose de substantiels investissements dans l'éducation et la santé.

Jusqu'en 1994, la défense nationale était de loin le poste le plus important des dépenses ordinaires du budget annuel. Mais, après les élections de 1994, les ressources ont été réaffectées et les allocations des secteurs sociaux ont augmenté chaque année en valeur réelle. Dans les budgets de 1998 et 1999, les ministères de l'éducation et de la santé ont bénéficié d'une augmentation sensible de leurs budgets d'équipement et de fonctionnement, tandis que les crédits militaires et ceux du service de renseignements étaient amputés. La tendance s'est confirmée avec le budget 2000 : les dépenses de fonctionnement ont augmenté de 21 % pour l'éducation et de non moins de 80 % pour la santé. Malgré les inondations de février, le gouvernement a la certitude de pouvoir trouver les recettes fiscales nécessaires pour financer ces augmentations.


En 1998, les écoles primaires avaient surmonté les effets de la guerre, mais les classes restent surchargées et un cinquième des enfants de 6 ans ne peuvent être inscrits.

Photo : AIM / Santos Finiosse


A la fin de 1998, le réseau d'écoles primaires avait surmonté les dommages infligés pendant la guerre. Le nombre d'écoles primaires (qui couvrent les cinq premières années d'études) a égalé, puis dépassé, celui de 1983. En avril 1999, leur nombre était de 6 600, et 2,1 millions d'enfants les fréquentaient.

Pourtant, selon le bureau de planification du Ministère de l'éducation, 32 % des élèves du primaire fréquentent des écoles si surpeuplées que chaque classe doit être répétée trois fois par jour pour autant de groupes. Même ainsi, de nombreux enfants ne peuvent encore trouver place à l'école. Actuellement, 81 % seulement des enfants de 6 ans abordent la première année d'enseignement primaire, ce qui représente néanmoins un grand progrès par rapport au taux de 1992 (59 %).

La pyramide de l'enseignement se rétrécit terriblement après la cinquième année d'études. Le pays entier ne compte que 440 écoles du deuxième cycle du primaire (sixième et septième années d'études) et 81 écoles secondaires. La plupart des enfants ne peuvent aller à l'école secondaire, pour la simple raison qu'il n'y a pas assez de places. Au début de 1999, moins de 64000 enfants recevaient un enseignement secondaire de base (huitième à dixième années) et 8 500 seulement suivaient les cours de préparation à l'université. Environ 7 000 étudiants sont inscrits dans les six établissements de niveau universitaire (trois publics et trois privés) et 15 000 dans les divers collèges professionnels.

Le système scolaire se caractérise également par des taux élevés d'abandon et d'échec, surtout chez les filles. La qualité de l'enseignement est médiocre, entre autres raisons que les enseignants sont toujours mal payés en dépit des augmentations budgétaires.

Les services de santé modernes n'atteignent qu'environ 40 % de la population. Pour les campagnes publiques de vaccination, des brigades mobiles sont envoyées dans les zones écartées, et la méthode donne de bons résultats. De fait, en 1998, la deuxième dose de vaccination contre la polio a atteint 111 % du chiffre cible, cela en partie, a expliqué Aurelio Zilhao, Ministre de la santé, parce que de nombreuses mères des pays voisins ont amené leurs enfants au Mozambique pour y être vaccinés. Le Mozambique remplit probablement aujourd'hui les conditions requises pour que l'Organisation mondiale de la santé le certifie libéré de la polio.

Mais la pénurie d'eau salubre, l'assainissement médiocre ou inexistant des zones périurbaines et l'insuffisance du ramassage des ordures favorisent la diffusion des épidémies. De 1997 à 1999, le choléra a fait rage dans une grande partie du pays. Plus de 2 000 personnes en sont mortes, même si le gouvernement a affirmé que le taux de mortalité était plus faible qu'en Tanzanie ou au Malawi.

Les craintes que les récentes inondations n'entraînent une grave résurgence du choléra se sont avérées sans fondement. Pourtant, les eaux ont laissé derrière elles des mares stagnantes, bouillon de culture idéal pour les moustiques vecteurs du paludisme. Dans le sud du Mozambique, les groupes sanitaires ont signalé une nette augmentation des cas de paludisme, la maladie mortelle la plus répandue dans le pays.

Les projets industriels attirent l'investissement

L'un des principaux objectifs du gouvernement est d'attirer l'investissement étranger, surtout dans les grandes entreprises qui pourraient créer des milliers d'emplois. Le projet le plus important est la fonderie d'aluminium MOZAL, à proximité de Maputo, qui est entrée en activité en juin 2000 ; elle a coûté 1,3 milliard de dollars. Les principaux actionnaires sont la société métallurgique Billiton, de Londres, Mitsubishi (Japon) et l'Industrial Development Corporation, société sud-africaine. La phase de construction a créé environ 7 000 emplois temporaires, mais il n'y aura que 800 emplois à plein temps quand la fonderie sera pleinement opérationnelle, sans doute en mars 2001, avec une production annuelle qui devrait atteindre 250 000 tonnes. Cette production sera entièrement destinée à l'exportation et, avec une valeur prévue de 400 millions de dollars, l'aluminium représentera une source de rentrées budgétaires supérieure à toutes les exportations de 1999.


Une usine de textile à Chimoio. Dans l'industrie, les salaires restent trop faibles pour couvrir les besoins des familles ouvrières.

Photo : AIM / Antonio Muchave


MOZAL aura besoin d'une puissance de 400 mégawatts, soit plus du double de la consommation actuelle d'électricité du pays entier. Dans un premier temps, l'énergie viendra d'Afrique du Sud ; les compagnies d'électricité du Mozambique, de l'Afrique du Sud et du Swaziland ont formé un consortium qui approvisionnera la fonderie par une nouvelle ligne à haute tension.

Un projet encore plus important, actuellement à l'étude, porte sur une usine qui, située à Maputo, produirait des plaques d'acier à partir du minerai de fer d'Afrique du Sud et du gaz naturel du Mozambique. Ce projet suppose un investissement de 1,6 milliard de dollars, tandis que la construction du gazoduc en exigerait un autre de 600 millions de dollars. Mais les négociations entre le Gouvernement mozambicain et la société américaine Enron ont été au point mort plus d'un an concernant les conditions d'exploitation du gisement de gaz de Pande, dans la province d'Inhambane. Un accord a été finalement atteint en avril 1999, donnant à Enron des droits sur une surface plus étendue que le gouvernement ne l'avait d'abord souhaité.

Une autre société américaine, Atlantic Richfield, avec ses partenaires SASOL (Afrique du Sud) et Zarara Petroleum (Dubaï), met en valeur un gisement de gaz situé au sud de Pande, à Temane. Il est envisagé d'utiliser ce gaz dans une usine de traitement du minerai de fer situé aux environs de Beira. Si ce projet voit le jour, il exigera la construction d'un nouveau port en eau profonde à Savane, à 30 kilomètres environ au nord du port de Beira.

Le barrage géant de Cahora Bassa sur le Zambèze, dont les capitaux sont en majorité portugais, a une immense capacité hydroélectrique de 2 075 mégawatts, mais la remise en état de ses lignes à haute tension en décembre 1997, après les dommages infligés durant la guerre, ne couvrira pas directement une partie des besoins nationaux. En effet, les lignes contournent Maputo et vont directement en Afrique du Sud, pays qui est traditionnellement le principal acheteur de l'énergie hydroélectrique produite à Cahora Bassa (bien qu'un différend sur les prix ait interdit de reprendre les ventes avant 1999).

Des études de faisabilité sont en cours concernant une deuxième centrale à Cahora Bassa et un nouveau barrage à M'panda-Ncua, à 70 kilomètres en aval de Cahora Bassa. Une nouvelle capacité de production d'énergie sera certainement nécessaire pour les immenses projets prévus dans le nord et le centre du pays. Outre l'usine sidérurgique de Beira, il s'agit d'une deuxième fonderie d'aluminium, aussi dans la région de Beira, et d'une fonderie de titane à Nacala. Entre-temps, la prospection de pétrole se poursuit.

Les transports au premier plan

Malgré la guerre, l'infrastructure des transports a été remarquablement améliorée à la fin des années 80 et au début des années 90, avec la remise en état du port de Beira et des lignes ferroviaires de Beira et de Maputo au Zimbabwe, ainsi que, pour la plus grande partie, de Nacala au Malawi.


La plupart des voies ferrées du Mozambique ont été remises en état.

Photo : AIM / Ferhat Momade


Actuellement, le Mozambique et l'Afrique du Sud améliorent les communications afin d'encourager le trafic en provenance des provinces de Gauteng et Mpumalanga, en Afrique du Sud, à utiliser le port de Maputo, qui est beaucoup plus proche de Johannesburg que tous les ports sud-africains. Le principal élément d'un grand projet appelé le Maputo Development Corridor, lancé en 1996 par le Mozambique et l'Afrique du Sud, est une route à péage entre Maputo et Witbank, en Afrique du Sud. Actuellement en cours de construction par un consortium que dirige la société française Bouygues, cette route devrait être prête avant la fin de l'année, les travaux ayant avancé plus vite que prévu. Les plans du "Corridor" prévoient aussi le dragage du canal d'accès au port de Maputo, afin d'y accueillir des bateaux de plus gros tonnage.

Ces travaux coïncident avec une révolution dans la gestion portuaire et ferroviaire du Mozambique. Morceau par morceau, la gestion des terminaux portuaires et des voies ferroviaires est confiée sous contrat à des entreprises privées, mais les biens corporels eux-mêmes demeurent la propriété de l'Etat.

La dernière grande voie ferroviaire non encore remise en exploitation est la ligne Sena, de Beira au Malawi et aux mines de charbon de la province occidentale de Tete. Le gouvernement veut la reconstruire selon un schéma construire-exploiter-transférer, en vertu duquel des sociétés privées construisent ou réparent l'infrastructure, l'exploitent pendant une période déterminée afin de recouvrer leur capital et de réaliser un bénéfice, puis la remettent à l'Etat. En assurant les moyens de transport nécessaires, la ligne Sena aidera ensuite à garantir les investissements mauriciens promis, d'un montant de 70 millions de dollars, pour reconstruire les raffineries détruites par des saboteurs sur les rives du Zambèze.

Un pays qui dépend des donateurs

En dépit des améliorations d'ordre macroéconomique, le Mozambique continue à dépendre d'apports très considérables, chaque année, représentés par des subventions étrangères et des prêts libéraux. Le gouvernement dispose de ressources internes suffisantes pour couvrir ses dépenses courantes, mais le budget d'équipement est presque entièrement financé par l'aide étrangère.

Chaque année, le gouvernement assiste à la réunion du Groupe consultatif de la Banque mondiale pour le Mozambique, à laquelle participent les principaux créanciers du pays. Au cours de la dernière réunion, tenue en juin 2000, les donateurs ont fait des engagements de contributions d'un montant de 530 millions de dollars pour cette année et de 570 millions de dollars pour 2001.


"Nous sommes un pays qui mendie, et les mendiants doivent abandonner une partie de leur souveraineté."
-- Pascoal Mocumbi, Premier Ministre

Photo : AIM / Ferhat Momade


Outre les créditeurs bilatéraux, aussi bien la Banque mondiale que le Fonds monétaire international (FMI) exercent par leurs prêts une influence considérable sur les politiques. S'ils ne sont pas satisfaits de la manière dont le Mozambique met en oeuvre leurs programmes, ils peuvent suspendre les prêts, ce qui menace de tarir les apports de sources bilatérales. Répondant durant un débat parlementaire aux plaintes de l'opposition que le gouvernement prend ses ordres à l'étranger, le Premier Ministre Mocumbi a reconnu : "Nous sommes un pays qui mendie, et les mendiants doivent abandonner une partie de leur souveraineté". Les accords conclus avec la Banque, le Fonds et d'autres institutions créditrices ont comporté des objectifs et conditions de nature très diverse. Tout récemment, les lignes directrices de la politique du Mozambique pour la période 1999-2002, arrêtées de commun accord avec le FMI et la Banque mondiale, stipulent que le gouvernement continuera de rendre le climat plus favorable au développement du secteur privé et de libéraliser le commerce et l'investissement.

Des menaces aux éloges

Les conditions imposées par les institutions de financement ne sont pas toujours fondées sur une étude objective des besoins du Mozambique. L'exemple le plus fameux en a été la libéralisation du commerce de la noix de cajou, qui a presque causé l'effondrement des entreprises traitant ce produit (voir encadré, La trist épopée de la libéralisation de l'industrie de la noix de cajou). En 1995, année où les relations entre le Mozambique et les institutions de Bretton Woods atteignirent leur point le plus bas, une délégation du FMI a publiquement attaqué une augmentation du salaire minimum, qui avait été alors porté à un peu plus de 20 dollars par mois. Ces propos ont néanmoins incité les représentants des principaux pays et institutions créditeurs à s'opposer auprès du FMI à toute mesure d'austérité plus poussée, l'avertissant que la priorité donnée par le Fonds aux objectifs monétaires ne tenait pas compte d'autres impératifs.

Abondant dans ce sens, le Ministre des finances Salomão s'est amèrement plaint que la masse monétaire et le taux d'inflation soient à peu près le seul point considéré. "Tout programme d'ajustement qui ne donne pas de résultats dans la colonne de la production est un programme qui a échoué", a-t-il déclaré en octobre 1995. S'il devait en aller ainsi, a-t-il ajouté, "nous pourrions arriver à une situation où il n'y aurait plus rien à ajuster".

Les mois suivants ont montré qu'un léger relèvement des salaires ne débouchait pas en fait sur une inflation galopante. Depuis lors, le FMI n'a pas essayé de s'ingérer dans les négociations salariales. Un an plus tard, au cours d'une visite à Maputo, le Directeur général du FMI alors en fonctions, Michel Camdessus, a déclaré que le Mozambique était "sur la bonne voie" et reconnu que la dette extérieure du pays était "intolérable".

Puis, en février 1997, ce fut au tour du Président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, de tenter de relâcher les tensions antérieures, surtout dans le secteur de la noix de cajou. Il déclara à des reporters mozambicains : "Je crois que la Banque doit reconnaître que ce sont les gouvernements qui dirigent les pays. Je n'ai pas été élu Président du Mozambique. J'ai été élu Président de la Banque mondiale. Nous devons travailler en partenaires."

Plus récemment, les délégations de la Banque et du FMI ont pris soin de consulter non seulement le gouvernement, mais aussi les entreprises privées, les syndicats et les organisations non gouvernementales (ONG). Ces réunions se sont parfois tenues en présence de la presse. Quand Shingemitsu Sugisaki, Directeur général adjoint du FMI, s'est rendu au Mozambique en février 1999, des ONG nationales et étrangères l'ont publiquement averti que, si une classe moyenne urbaine grandissait et prospérait, il y avait encore beaucoup de gens très pauvres, surtout dans les campagnes, qui attendaient toujours de bénéficier des taux élevés de croissance économique.

Des perspectives contradictoires

Pour arracher le Mozambique à la pauvreté, le gouvernement estime que l'économie doit croître à des taux annuels de 10 % au moins pendant de longues années, cela dans un régime de stabilité des prix et de la monnaie.

Le moteur de cette croissance devra être le secteur privé. Le Premier Ministre et d'autres dirigeants définissent le gouvernement sous les traits d'un "régulateur et facilitateur", non d'un producteur. Tout au long des années 90, le gouvernement a vendu des centaines d'entreprises à des particuliers. Il s'agissait surtout de petites entreprises, mais un certain nombre de grandes affaires, à savoir les trois cimenteries, deux brasseries, l'usine de laminage d'acier, le centre de transformation de la noix de cajou et diverses autres sociétés industrielles ont été aussi privatisées. Ce qui était auparavant l'un des plus grands secteurs publics de l'Afrique sera désormais limité aux voies ferrées et aux ports (mais sous direction privée), à la compagnie d'électricité, à l'approvisionnement en eau (également administrée par des sociétés privées dans les principales villes), au service des postes -- et c'est à peu près tout (voir Afrique Relance, Volume 14 # 1, avril 2000).

En même temps, le gouvernement place le développement des ressources humaines au centre de ses efforts. Cela comporte, par exemple, la construction de 1 500 nouvelles salles de classe en moyenne par an, de sorte qu'en 2006 tous les enfants de 6 ans seront assurés de trouver place dans l'enseignement primaire. Dans les secteurs éducatif et sanitaire, toutefois, le gouvernement est résigné à un système double : les institutions privées (souvent religieuses) sont exhortées à construire des écoles et des dispensaires pour ceux qui peuvent acquitter les redevances, tandis que le secteur public se consacre avant tout à ceux qui ne peuvent pas.

Dans les villes, le nombre croissant de voitures de luxe et les résidences qui s'élèvent dans les banlieues les plus élégantes de Maputo attestent qu'une élite prospère est en train de grandir. Le mouvement syndical a maintes fois mis en garde le gouvernement contre les dangers liés à une polarisation sociale. En 1998, à Maputo, Joaquim Fanheiro, Président de l'OTM, déclarait lors du défilé du Premier Mai : "Les écarts se creusent très vite au sein de la société. Une minorité vit dans le comble de la richesse et du luxe, tandis que la majorité a sombré dans la pauvreté la plus profonde". C'est encore le plus grand problème qu'affronte le Mozambique : comment faire en sorte que les bénéfices de la croissance et de la stabilité élèvent le niveau de vie de la vaste majorité?

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encadrés
[Le lourd bilan économique des inondations]
[
La triste épopée de la libéralisation de l'industrie de la noix de cajou]
Un bénéficiaire de l'allégement de la dette
L'accès des petits agriculteurs à la terre