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Par Ernest Harsch à Accra
Sur un campus qui a connu nombre de manifestations au fil des ans, plusieurs centaines d'étudiants et d'élèves du secondaire ont envahi un amphithéâtre de l'université du Ghana le 2 mai, en brandissant les poings. Au lieu des slogans traditionnels anti-gouvernement, les chefs étudiants ont lancé : "Soutenez le Fonds !" La foule a réagi en scandant en choeur, à plusieurs reprises : "Investissez dans l'éducation !" Ils ont ensuite défilé à pied et en voiture dans les rues de la capitale afin de réclamer un plus grand soutien gouvernemental au Fonds pour l'enseignement au Ghana.
Le Fonds, qui est actuellement à l'étude au Parlement,
est une solution novatrice aux pressions financières auxquelles sont
soumises les écoles du Ghana, du primaire à l'université.
Il est évident, pour nombre de Ghanéens, que le gouvernement,
en dépit d'allocations budgétaires importantes, ne peut simplement
plus faire face aux coûts croissants de l'éducation ou à
la demande croissante de nouvelles écoles, de meilleure qualité.
Le financement de l'éducation est devenu une question politiquement
sensible au Ghana, surtout dans les universités où les étudiants
sont bien organisés et accoutumés à un enseignement
gratuit. Fin 1999, les étudiants se sont brièvement mis en
grève afin de dénoncer les "frais d'utilisation",
les droits imposés par l'administration universitaire aux étudiants
pour l'hébergement, les repas, l'utilisation des laboratoires et
des bibliothèques. 
L'Université du Ghana, à Legon, en banlieue d'Accra, est un motif de fierté nationale. Créée il y a un demi-siècle, elle a produit de nombreux universitaires et dirigeants exceptionnels dont certains sont connus dans tout le continent et dans le reste du monde. Si Legon connaît une situation relativement plus favorable que nombre d'universités ghanéennes, elle commence également à être soumise à rude épreuve : les salles de classe et les dortoirs sont surchargés, les bibliothèques font rarement de nouveaux achats, les laboratoires n'ont pas le matériel de base et les enseignants sont faiblement rémunérés.
Le gouvernement fait face à des choix difficiles. Depuis 1992, la constitution stipule une éducation de base gratuite et obligatoire pour tous. Comme 30 % des enfants ghanéens ne vont toujours pas à l'école primaire, cela signifie qu'une plus grande part du budget de l'éducation doit être allouée aux toutes premières classes. Résultat : "il ne reste pas grand chose", selon le ministre adjoint de l'Education, Mohamed Ibn Chambass, responsable de l'enseignement supérieur. "La question morale se pose avec beaucoup d'acuité", a déclaré M. Chambass à Afrique Relance. Faut-il consacrer davantage de fonds pour augmenter le degré d'instruction de ceux qui ont été suffisamment privilégiés pour bénéficier d'un enseignement primaire, secondaire, et à présent supérieur? Ou faut-il limiter le financement du supérieur et se concentrer sur la scolarisation des 30 % d'élèves qui seraient autrement condamnés à l'illettrisme" ? En même temps, a-t-il ajouté, "nous savons que l'enseignement supérieur affecte grandement le processus de croissance et de développement et que nous ne devons pas minimiser son importance".
L'enseignement supérieur est essentiel pour que le Ghana et d'autres pays africains résolvent leurs problèmes de sécurité alimentaire, de santé, de bonne gouvernance et autres priorités du développement, ajoute M. George Benneh, ancien vice-président de l'Université du Ghana et aujourd'hui président du National Council for Tertiary Education ou NCTE (Conseil national de l'enseignement supérieur). "Si elle n'a pas de diplômés bien formés et compétents dans nos universités et nos instituts de sciences et de technologie, l'Afrique continuera d'être tributaire de l'extérieur", affirme-t-il.
Les universités soumises à de nombreuses pressions
Selon les statistiques du Conseil, aux contraintes financières des universités s'est ajoutée une augmentation soudaine du nombre d'étudiants au cours des dix dernières années, un "débarquement massif" d'élèves", pour citer M. Benneh. Cette augmentation reflète en partie la population croissante des diplômés du secondaire, qui sont nombreux à vouloir entrer dans l'enseignement supérieur.
Durant l'année universitaire 1990/91, les trois universités
du Ghana (l'Université du Ghana, l'Université des sciences
et technologies de Kumasi et l'Université de Cap Coast) avaient,
au total, 9 997 étudiants inscrits. En 1998/99, la population étudiante
globale avait grimpé en flèche pour atteindre 26 394. En outre,
deux nouveaux établissements, l'Institution universitaire de pédagogie
de Winneba et l'Université des études du développement
de Tamale, dans le nord, avaient 5 107 étudiants supplémentaires,
portant le nombre total d'inscriptions à 31 501 (voir graphique,
page suivante). Malgré cette augmentation, constate M. Chambass,
les universités ne peuvent toujours admettre qu'entre 25 et 30 %
de ceux qui sont qualifiés, même en vertu des critères
d'admission les plus stricts.
Au-delà d'améliorations symboliques, les infrastructures des universités ne se sont pas développées de manière appréciable durant la même période. Ceci a entraîné une détérioration des conditions et de la qualité des études, avec trop peu d'installations et d'enseignants pour faire face au nombre croissant d'élèves. Pour subvenir aux frais d'entretien de base, sans même parler du développement, les universités ont été forcées d'augmenter divers frais imposés aux étudiants.
Nombre d'étudiants reconnaissent le bien-fondé de tels frais, mais s'opposent à leur augmentation. Ils font valoir que ceux qui viennent de familles démunies ont du mal à joindre les deux bouts. Tout en acceptant le principe du "partage des coûts", ils insistent pour que le gouvernement et d'autres sources prennent en charge la part du lion.
M. Emmanuel Adjei Domson, président de l'Union nationale des étudiants ghanéens, pense qu'une partie du problème tient aux politiques économiques prescrites par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI). Le gouvernement, a-t-il déclaré lors d'un Forum national de haut niveau sur l'éducation en novembre 1999, n'a pas réussi à financer l'éducation de façon suffisante, "et ce pour satisfaire les conditions de la Banque mondiale et du FMI" qui limitent les dépenses publiques. Il a affirmé que l'enseignement supérieur est "un atout public pour le bien public", et que "l'éducation n'est pas un produit commercial mais un service social qui ne devrait jamais dépendre des principes et des hypothèses du fondamentalisme du marché".
Le Fonds
Pour contribuer à générer un nouveau financement pour l'éducation, l'Union nationale des étudiants propose depuis plusieurs années l'établissement d'un fonds spécial. En janvier 1999, le Président Jerry Rawlings a incorporé cette proposition dans son discours annuel devant le Parlement, et une commission technique en a, par la suite, dessiné les grandes lignes. Le Parlement négocie présentement les détails du Fonds pour l'enseignement au Ghana, destiné à lever chaque année quelque 200 milliards de cedis (54 millions de $) en fonds supplémentaires annuels pour l'éducation.
La façon dont les ressources du fonds seront mobilisées et allouées n'a pas encore été finalisée et certains aspects en sont controversés. Certains ont suggéré d'augmenter de 2 % la taxe à la valeur ajoutée (TVA) qui est actuellement de 10 %, en consacrant la moitié des recettes supplémentaires au Fonds. Une augmentation de la TVA, cependant, risque d'être très impopulaire auprès du grand public. L'Union nationale des étudiants, tout en soutenant globalement le Fonds, s'est dissociée de cette proposition, préférant à la place que 1 % de la TVA existante soit réaffecté à l'éducation.
Parmi les propositions moins controversées figurent de nouvelles taxes sur l'alcool, le tabac, les spectacles, les hôtels et autres, des prélèvements sur les bénéfices des entreprises, une "loterie pour l'éducation", des contributions volontaires d'individus, d'églises, d'entreprises, d'associations d'anciens élèves et de collectivités locales. Des personnalités des trois régions les plus pauvres du nord du Ghana, où la scolarisation est particulièrement faible, organisent un Fonds comparable pour les élèves du nord. De nombreuses assemblées locales du gouvernement mettent au point des programmes de bourses pour les élèves particulièrement nécessiteux ou défavorisés.
Seule une partie du Fonds national sera consacrée aux universités. Le Ministère de l'Education a proposé que 40 % des ressources du Fonds soient alloués à l'éducation de base, et que le reste soit divisé également entre les institutions du secondaire et du supérieur. Le Parlement pourrait cependant décider de modifier cette formule.
Le gouvernement pourrait être désireux d'utiliser le Fonds pour renflouer le système de bourses pour les étudiants, qui a accumulé une grosse dette en raison du non-remboursement des prêts (en partie car les diplômés universitaires ont du mal à décrocher des postes convenables). Mais nombre d'éducateurs ghanéens préféreraient qu'une partie importante du Fonds serve à améliorer l'infrastructure et à recruter de nouveaux professeurs.
Quel que soit le résultat final, le processus destiné à lancer le Fonds a ouvert un dialogue national sur le financement de l'enseignement. Il ne se limite pas aux seuls parlementaires et aux responsables du gouvernement, mais concerne aussi l'Union nationale des étudiants, ainsi que d'autres organisations étudiantes, les syndicats d'enseignants, les administrateurs scolaires et une multitude de personnes préoccupées par la situation des établissements du Ghana. Les femmes éducatrices ont profité de l'occasion pour réclamer des moyens d'améliorer la scolarisation et les résultats des femmes au niveau de l'enseignement secondaire et supérieur.
M. Abdnego Kofi Agyepong, président régional de l'Association nationale des enseignants du Ghana pour le Grand Accra, se réjouit de l'intérêt accru du public : "la sensibilisation de la population est un pas dans la bonne direction".
Réactions mitigées des donateurs
Depuis 1987, les donateurs ont versé 65 millions de dollars à l'enseignement supérieur du Ghana, dont 45 millions de la Banque mondiale dans le cadre du Projet d'enseignement supérieur 1993-1998.
La Banque mondiale, qui n'a présentement pas d'initiative en matière
d'enseignement supérieur au Ghana, a qualifié le projet initial
de "marginalement satisfaisant". A son avis, les inscriptions
à l'université ont augmenté trop rapidement, sans qu'une
attention adéquate soit accordée à des mécanismes
de financement durables ou à un programme global "cohérent"
au-delà de l'éducation de base. Cette dernière critique
est partagée par certains experts ghanéens. Le Ghana a besoin
d'un "plan directeur" d'ensemble qui intègre diverses composantes,
fait valoir M. Baffour Agyeman-Duah, directeur exécutif associé
du Centre pour la démocratie et le développement, un groupe
de réflexion non gouvernemental. Une fois qu'un "programme crédible
pour fournir un enseignement supérieur de bonne qualité à
un coût viable" sera en place, déclare Mme Janet Leno,
principale spécialiste de l'éducation à la Banque mondiale
à Accra, "les donateurs seront plus qu'heureux de venir et de
soutenir cet effort important".
Mais certains donateurs s'interrogent sur la valeur de l'enseignement
supérieur en Afrique, préférant mettre l'accent sur
l'éducation de base. Cette opposition suscite la colère à
Accra.
Les Ghanéens devraient pourvoir développer leurs talents au plus haut niveau, déclare M. Joseph Abbey, directeur exécutif du Centre pour l'analyse politique, un institut respecté de recherche en politique du développement. "Pourquoi devrions-nous, en sports, concurrencer les meilleurs du monde, alors que pour ce qui est d'autres talents, certains maintiennent que c'est inapproprié ?" Les pays donateurs veulent-ils que l'Afrique reste tributaire de l'aide technique des étrangers, afin d'assurer un emploi à leurs propres ressortissants demande-t-il ? S'adressant aux donateurs qui privilégient uniquement l'éducation de base", M. Benneh a également demandé : "Voulez-vous que les Africains se contentent de tailler du bois et de puiser de l'eau, ou qu'ils progressent ?" Etant donné les besoins en développement de l'Afrique et l'évolution rapide de l'économie mondiale, il faut que l'enseignement supérieur accède à l'ère nouvelle".