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Par Ernest Harsch à Dakar
L'image d'une école africaine typique subsiste : un enseignant solitaire, face à 70 à 80 écoliers. Il existe peut-être un tableau noir et de la craie. Les écoliers ont parfois des pupitres, ou s'asseoient sur des bancs ou sur le sol. Egalement quelques manuels ou tables d'exercices. D'autres n'ont aucune salle de cours, mais doivent s'installer en plein air, sous un arbre. Deux écoliers africains sur cinq sont bien moins chanceux et n'ont aucune école où aller.
Quel que soit l'angle sous lequel on l'envisage, l'éducation
en Afrique subsaharienne reste bien en retard par rapport à la plupart
des régions en développement. Une raison évidente en
est que ce continent est le plus pauvre. Sans une croissance économique
importante, les gouvernements ont une assiette de l'impôt très
limitée pour financer les systèmes éducatifs publics,
alors que la majorité des familles africaines ne peuvent s'acquitter
des frais de scolarité des écoles privées. Une autre
raison tient au fait que l'Afrique ne s'est mise que fort récemment
à construire des écoles modernes -- distinctes des formes
traditionnelles d'éducation -- lentement durant la période
coloniale, et plus sérieusement après l'indépendance,
dans les années 1960. A cette époque, le taux brut de scolarisation
dans les écoles primaires d'Afrique subsaharienne (tous les élèves
inscrits à l'école primaire, y compris les écoliers
plus jeunes ou plus âgés, en pourcentage du groupe d'âge
correspondant au niveau primaire) n'était que de 39 %, contre 67
% en Asie et 73 % en Amérique latine.
Progrès et échecs
Les deux décennies suivantes ont été des périodes d'amélioration remarquable, tandis que nombre de gouvernements africains cherchaient énergiquement à promouvoir le développement industriel et à accroître les compétences et la santé de leurs populations. En 1982, selon les données de la Banque mondiale, le taux brut de scolarisation pour l'éducation primaire dans toute l'Afrique subsaharienne avait progressivement atteint 85 % (voir graphique). Certains pays, notamment l'Angola, le Botswana, le Cap-Vert, le Kenya, le Mozambique, le Nigéria et la Tanzanie, étaient même presque parvenus à l'éducation primaire pour tous au début des années 1980.

Le reste de la décennie
s'est cependant caractérisé par de profonds retours en arrière.
La majeure partie de l'Afrique a été touchée par la
crise économique, tandis que l'augmentation des coûts d'importation
du pétrole, le fardeau élevé de la dette et les mesures
d'austérité rigoureuses entraînaient de grandes réductions
des dépenses gouvernementales, notamment pour l'éducation.
Exprimées en pourcen-tage du produit national brut (PNB), les dépenses
publiques pour l'éducation en Afrique subsaharienne ont baissé
de 3,8 % en 1980 à 3,1 % en 1988 (voir graphique). Mais comme le
PNB des économies africaines stagnait ou régressait, la baisse
des dépenses réelles était encore plus importante.
Les programmes d'ajustement structurel introduits dans plusieurs pays africains
dans les années 80 et au début des années 90 ont notamment
limité le financement de l'éducation, d'après plusieurs
experts. Promus par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international
(FMI), ces programmes, surtout au cours des premières années,
ont souvent obligé les gouvernements africains à réduire
par tous les moyens les dépenses publiques "non-essentielles".
Résultat : les ministres africains de l'éducation n'avaient
même plus de ressources suffisantes pour maintenir en place les systèmes
éducatifs existants, encore moins pour les développer. Les
gels d'embauche dans le secteur privé ont entravé le recrutement
de nouveaux enseignants, tandis qu'une baisse draconienne du pouvoir d'achat
des enseignants poussait nombre d'entre eux à compléter leur
salaire par un deuxième emploi, réduisant le temps qu'ils
passaient dans les salles de classe. 
Une semaine avant l'inauguration du Forum mondial sur l'éducation
de Dakar, un des syndicats d'enseignants du Burkina Faso s'est mis en grève
pour des questions liées aux salaires et aux prestations, ainsi qu'à
la "situation catastrophique" dans les écoles. Une déclaration
syndicale a explicitement attribué les problèmes à
l'ajustement structurel, qui a entraîné la hausse des frais
de scolarité, la réduction du nombre de bourses, le triplement
du nombre d'élèves par enseignant, la baisse des résultats
aux examens, la "sur-exploitation" des enseignants et l'érosion
globale de la qualité de l'éducation.
Un redressement difficile
Lors de la Conférence de Jomtien sur l'éducation pour tous (1990), les donateurs et les gouvernements nationaux ont promis de redoubler d'efforts pour améliorer le niveau de l'enseignement dans les pays en développement. L'accent mis à Jomtien sur l'éducation de base a été incorporé dans l'Initiative spéciale pour l'Afrique, qui vise, à l'échelle des Nations Unies, à promouvoir et à coordonner tous les efforts de l'ONU en matière de développement.
Certains pays africains ont pris des mesures pour enrayer les déclins de la décennie précédente. Les dépenses publiques en matière d'éducation ont globalement augmenté de façon sensible. Ceci a été facilité par une relance de la croissance économique dans nombre de pays et par la volonté accrue des responsables économiques de protéger les budgets de l'éducation.
Résultat : en Afrique subsaharienne, le taux net de scolarisation à l'école primaire (la proportion des enfants en âge d'aller à l'école qui sont inscrits, sans compter ceux qui sont trop jeunes ou trop âgés) a augmenté, de 54 % en 1990 à 60 % en 1998. Le Bénin, la Gambie, la Guinée, le Mali, la Mauritanie, le Sénégal, le Swaziland, le Togo et l'Ouganda ont tous enregistré des améliorations notables du nombre d'inscriptions à l'école primaire, avec parfois des progrès frappants dans la scolarisation des filles. De ce point de vue, le Malawi est un "succès éclatant" en Afrique. En 1994, après l'élection d'un gouvernement démocratique et l'introduction d'une politique d'éducation primaire gratuite, la population des écoliers dans le primaire a grimpé en flèche, passant de 1,9 à 3,2 millions en un an. En 1997, la participation des filles avait doublé; leur taux net de scolarisation atteignait 100 %, tandis que le taux brut de scolarisation (y compris celle des fillettes plus jeunes ou plus âgées) avoisinait 125 %.
A l'origine de cette expansion rapide, l'enveloppe consacrée par le gouvernement du Malawi à l'éducation avait augmenté, ainsi que la part de l'éducation primaire dans le budget total de l'éducation (de 48 % à 60 % entre 1990 et 1998). Les bailleurs de fonds avaient pris en charge une grosse part des dépenses globales pour l'éducation en 1997, 46 %, mais les collectivités locales y avaient également beaucoup contribué, principalement en fournissant de la main-d'oeuvre et des briques pour la construction d'écoles.
D'après des participants à la conférence de Dakar, de telles campagnes visant à augmenter les taux de scolarisation primaire en Afrique, comme dans d'autres régions, se font souvent au détriment de la qualité, en laissant d'autres secteurs de l'éducation à l'abandon.
Au Malawi, par exemple, la proportion d'élèves qui ont poursuivi leurs études jusqu'en 5e année d'école a baissé de plus de moitié entre 1994 et 1997, atteignant un niveau inférieur à celui du début de la décennie. Plus de 36 000 nouveaux enseignants ont été embauchés pour faire face à l'accroissement de la population scolaire, mais 20 000 d'entre eux n'étaient pas formés, tandis que l'augmentation de la masse salariale des enseignants empêchait l'acquisition de livres, de craies et d'autres fournitures. L'inscription aux programmes d'alphabétisation pour adultes du Malawi a chuté de plus de moitié entre 1990 et 1998, tandis que le taux global d'alphabétisation a baissé de 50 % à 42 %, avec une baisse encore plus marquée pour l'alphabétisation des femmes, de 44 % à 33 %.
Guerre, sida et ajustement
Plusieurs autres pays africains n'ont enregistré aucune amélioration réelle des taux de scolarisation ou d'autres indicateurs quantitatifs de base. Certains ont connu de nouveaux déclins. L'Angola, le Liberia, la Sierra Leone, la Somalie et nombre d'autres pays ravagés par la guerre ont assisté à la destruction massive d'écoles et au déracinement de millions d'habitants, dont des enfants en âge d'aller à l'école. Au lieu d'aller en classe, certains de ces enfants ont été enrôlés de force dans les combats.
Ailleurs, les coûts élevés du service de la dette ont empêché plusieurs gouvernements d'augmenter le budget alloué à l'éducation. La pandémie du VIH/sida a fait de nombreux orphelins, sans parents pour payer les droits d'inscription, tandis que dans certains pays particulièrement touchés, le nombre d'enseignants qui meurent chaque année est supérieur à celui des nouveaux diplômés des centres de formation. Le Swaziland a connu une baisse importante de son taux net de scolarisation entre 1993 et 1996, en partie parce que trois ou quatre enseignants mouraient chaque semaine du sida. Si, officiellement, les programmes d'ajustement structurel privilégient davantage aujourd'hui l'éducation, ils n'apportent pas toujours d'amélioration véritable en pratique. Un rapport publié peu avant la conférence de Dakar par Oxfam International, une organisation non gouvernementale qui travaille énormément en Afrique, a fait remarquer que les cibles macroéconomiques et fiscales de tels programmes contredisent souvent ou freinent les efforts visant à stimuler l'offre de services publics.
En Zambie, constate le rapport, un programme d'ajustement "radical" introduit en 1991 a contribué à une baisse de 25 % en trois ans des dépenses réelles d'éducation. Exprimées en pourcentage du PNB, les dépenses moyennes d'éducation en 1992-1996 étaient à la moitié de leur niveau du milieu des années 80. En 1994, le taux de scolarisation primaire était en baisse, surtout pour les filles. "Comparé aux cibles [du FMI] en matière d'inflation", a fait remarquer Oxfam, "les cibles d'éducation de Jomtien n'ont pas été prises en compte. En fait, l'ajustement structurel mise en oeuvre en Zambie a détruit toute possibilité d'atteindre dans ce pays les objectifs de Jomtien".
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