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Au cours des dix dernières années, les pouvoirs publics du Burkina Faso se sont désengagés des secteurs de production, dans le cadre d'un ensemble de réformes adoptées en accord avec les institutions financières internationales. Si certaines privatisations ont eu une issue heureuse, des problèmes ont également été constatés. Dans certains cas, des emplois ont été créés; dans d'autres, les suppressions de postes ont semé la discorde entre pouvoirs publics et employeurs d'une part et travailleurs et syndicats d'autre part.
Avant le premier programme d'ajustement structurel de 1991, les performances des entreprises publiques étaient médiocres en dépit de subventions directes et indirectes de l'Etat. En 1990, les treize plus grosses entreprises d'Etat accusaient des pertes d'un montant total de 31 millions de dollars qui grevaient lourdement les finances publiques. Restructurer ces entreprises pour les rendre plus performantes et plus compétitives semblait donc inéluctable.
De concert avec le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, les pouvoirs publics ont accepté de vendre au secteur privé une proportion plus ou moins importante de leurs parts dans ces sociétés. Il était prévu que l'Etat ne puisse détenir plus de 25 % des parts. Dans certains secteurs, pourtant, ce chiffre a été dépassé, en particulier dans le cas des compagnies d'eau et d'électricité et des sociétés minières.
A la fin de l'année 1999, sur les quarante-quatre entreprises candidates à la vente, vingt-deux avaient été privatisées, dégageant des recettes de 10,5 milliards de francs CFA (18 millions de dollars). Sept autres entreprises avaient été mises en vente, douze avaient été liquidées ou étaient sur le point de l'être et trois avaient été transformées en instituts de recherche et placées sous tutelle du ministère de l'enseignement supérieur. Cette vente des entreprises publiques a stimulé les investissements et l'activité du secteur privé. Un Projet d'aide au secteur privé financé par la Banque mondiale (PASP) tente d'améliorer les infrastructures et le cadre juridique dans lequel évoluent les entreprises privées.
D'après Mme Geneviève Compaoré, coordinatrice du PASP, les premières privatisations ont connu de nombreux problèmes. Les syndicats n'y avaient pas participé et le recyclage et le placement des travailleurs ayant perdu leur emploi étaient loin d'être prioritaires.
Dès le départ, les syndicats ont donc dénoncé les conséquences des privatisations sur le plan social. Ils ont aussi affirmé que si les entreprises publiques étaient peu performantes, ce n'était pas parce qu'elles étaient publiques mais plutôt parce que l'Etat intervenait lors du choix des directeurs, entraînant ainsi gaspillage et mauvaise gestion.
D'après les chiffres du ministère du commerce et de l'industrie, les privatisations avaient entraîné la suppression de 120 emplois à la fin de l'année 1996. Toutefois, ces chiffres ne tiennent pas compte des emplois perdus lors des restructurations entreprises avant les privatisations. Depuis, les syndicats ont estimé à 1 200 le nombre des pertes d'emploi.
En 1991, les pouvoirs publics ont consenti à consulter les syndicats sur les privatisations à venir mais M. Richard Tiendrébéogo, adjoint du secrétaire général de la Confédération générale des travailleurs burkinabé (CGTB), auparavant la plus grande fédération syndicale du pays, a déclaré à Afrique Relance que l'accord n'avait pas été respecté.
Le Premier ministre, M. Kadré Désiré Ouédraogo, admet l'existence de problèmes. Il affirme que si la plupart des travailleurs reconnaissent que des mesures d'ajustement s'imposent, ils veulent avant tout garder leur emploi et s'assurer que la privatisation ne favorise pas uniquement une petite minorité. "Nous ne pouvons accepter qu'un certain nombre se serre la ceinture pendant que d'autres s'enrichissent", dit-il.
Pendant la première phase du programme de privatisation du Burkina, les ventes ont dû se faire par étapes. D'abord, l'entreprise à vendre est évaluée et un appel d'offres a lieu. Les diverses offres sont ensuite étudiées et discutées en conseil des ministres. Souvent, des négociations supplémentaires sont menées avec les acheteurs potentiels avant que la décision finale ne soit prise et les actions transférées au nouveau propriétaire. Dans la plupart des cas, l'opération dure d'un à quatre ans. La plus courte a duré dix mois (privatisation de la brasserie Brakina en 1992) et la plus longue presque cinq ans, lorsque la compagnie nationale d'autocars a finalement été vendue au secteur privé en mars 1999.
Ces expériences ont mis en évidence un certain nombre de
problèmes, en particulier une ingérence trop marquée
des pouvoirs publics, ce qui a contribué aux retards. Elles ont également
permis de constater le manque de politique d'information publique, de stratégie
adaptée à chaque secteur industriel et de distinction entre
petites et grosses entreprises. Les actions ont souvent été
vendues à un actionnaire unique, les petits porteurs n'étant
pas invités à participer. En outre, la commission des privatisations
a manqué d'effectifs et disposé d'un budget insuffisant. En
1996, une enquête parlementaire a révélé que
plusieurs privatisations avaient été réalisées
selon des méthodes "discriminatoires" et qu'un recours
fréquent à des négociations secrètes avait encouragé
la corruption. 
Vendue à une entreprise néérlandaise en 1995, l'entreprise de ciment Cimat bénéficie de la protection de l'Etat qui impose des tarifs douaniers élevés aux pays voisins.
Photo: Paul Compaoré
La privatisation de l'entreprise de ciment Cimat a été particulièrement controversée. Achetée par une entreprise hollandaise en 1995, elle a bénéficié d'un monopole de production et des faveurs des pouvoirs publics qui ont pénalisé les importations de ciment des pays voisins, la Côte d'Ivoire et le Togo, en leur imposant de forts tarifs douaniers. Grâce à cet appui, l'entreprise produit maintenant environ 300 000 tonnes par an, c'est-à-dire 75 % de la demande nationale. Certains détracteurs accusent les pouvoirs publics de faire du "favoritisme" à l'égard de cette société.
D'après M. Tiendrébéogo, de la confédération syndicale CGTB, il faut certes encourager l'Etat à soutenir le développement de la capacité de production nationale, mais le faire de façon à ce que cela bénéficie à l'ensemble du secteur du bâtiment. Faisant allusion aux prix élevés du ciment en raison des tarifs douaniers, il a affirmé que lorsqu'une telle politique "pénalise le consommateur, elle devient alors antisociale et doit être combattue".
Face à ces difficultés, le Premier ministre, M. Ouédraogo, a annoncé en 1996 une nouvelle stratégie qui visait à réduire les lourdeurs administratives du processus de privatisation et à corriger certains problèmes. Les critères d'évaluation des petites entreprises seraient différents de ceux appliqués aux grosses entreprises. Une attention plus soutenue serait prêtée à la spécificité économique de ces entreprises et aux critères de sélection des acheteurs potentiels. La nouvelle stratégie met aussi l'accent sur le suivi : il faut s'assurer que les acheteurs des entreprises satisfont leurs obligations contractuelles en matière d'emploi, d'avantages sociaux et de projets d'investissements.
Pendant ce temps, la Banque mondiale accorde une plus grande attention aux qualifications des acheteurs potentiels et s'efforce également de minimiser les pertes d'emploi. D'après Mme Compaoré, la Banque n'impose pas unilatéralement de programme de privatisation mais cherche à aider les pays à élaborer leur propre politique en la matière. "Les discussions sont toujours ouvertes", affirme-t-elle, et les seules pressions exercées par la Banque concernent les délais d'exécution du programme.
Avec cette nouvelle approche, la commission de privatisation s'est agrandie et comprend désormais un observateur syndical, ce qui devrait garantir une plus grande transparence, explique M. Christophe Ilboudo, secrétaire permanent de la commission. La mise en concurrence des offres et l'évaluation des acheteurs potentiels lors de séances ouvertes au public devraient également garantir un processus plus ouvert. "La sélection d'un acheteur n'est pas l'affaire d'une seule institution, qu'il s'agisse de l'Etat ou de la commission de privatisation, a ajouté M. Ilboudo. Il faut tenir compte des avis de tous ceux qui sont impliqués dans le processus de privatisation."
Les syndicats restent sceptiques sur la réalité de la transparence. D'après M. Tiendrébéogo, certaines privatisations ou liquidations d'entreprises publiques s'effectuent selon des méthodes permettant aux "amis" du pouvoir d'acheter des actifs.
Mais dans certains cas, l'intervention des syndicats a fait évoluer les choses. M. Tiendrébéogo note qu'avant la privatisation de la Sonapharm, l'entreprise nationale de produits pharmaceutiques, la direction affirmait être déficitaire. Mais les syndicats, travaillant de concert avec les vérificateurs comptables, ont démontré que l'entreprise dégageait en réalité des bénéfices. La direction a été obligée de céder aux exigences des salariés en matière de salaires et d'avantages sociaux. En principe, les employés devraient aussi pouvoir acheter des actions de l'entreprise, mais cela ne s'est pas encore produit.
Les employés sont parvenus à obtenir 3 % des actions de
la compagnie nationale d'assurances privatisée, la Sonar. M. Félix
Ilboudo, directeur administratif et chef comptable de l'entreprise, affirme
que la privatisation n'a entraîné aucune perte d'emploi mais
a au contraire permis certaines créations de postes. Le chiffre d'affaires
de l'entreprise a progressé depuis la privatisation. En 1997, l'entreprise
a versé aux actionnaires 1,2 milliard de francs CFA (2,1 millions
de dollars) en dividendes, et a ensuite augmenté les salaires de
10 %.
Au Burkina Faso, le personnel détient 3 % des actions de la compagnie nationale d'assurances privatisée, la Sonar.
Photo : Paul
Compaoré
D'après M. Ilboudo, de la commission de privatisation, dans les entreprises privatisées depuis l'adoption de la nouvelle approche, "les employés sont plus satisfaits" tant sur le plan des rémunérations que sur celui des effectifs. Ils ont acheté des actions de certaines entreprises et peuvent intervenir dans leur gestion.
Même lorsque la privatisation est considérée comme relativement réussie, les problèmes liés aux fluctuations du marché peuvent toutefois surgir et compromettre l'avenir de l'entreprise. La compagnie de Sucre de Comoé (Sosuco) en est une parfaite illustration. Avec 1 715 employés ce qui en fait le plus gros employeur industriel du pays Sosuco a été vendue en juillet 1998 à un consortium dirigé par une entreprise basée à Abidjan appartenant à l'Aga Khan, leader spirituel mondial des musulmans ismaéliens. Les inquiétudes des syndicats par rapport aux emplois ont été calmées par la promesse de garder les effectifs à leur niveau actuel et de rendre l'entreprise plus performante grâce à de nouveaux investissements. Toutefois, immédiatement après la privatisation de Susoco, le marché privé a été inondé de sucre de contrebande bon marché. Sosuco a subi de lourdes pertes, ce qui a entraîné l'hostilité des syndicats qui attendaient des augmentations de salaire et divers autres avantages.
Le ministre du commerce Idrissa Zampalégré est intervenu afin de tenter de sauver cette importante entreprise. Il a imposé une taxe supplémentaire sur le sucre d'importation et exigé des services douaniers qu'ils appliquent plus strictement les contrôles de qualité. "Il ne s'agit pas de revenir au protectionnisme, a-t-il dit, mais d'intervenir en toute légalité afin de garantir une concurrence saine et équitable." En 1999, les importations de sucre ont commencé à légèrement baisser.
La commission des privatisations surveille désormais les entreprises privatisées et s'assure que les nouveaux propriétaires respectent leurs engagements. Toutefois, elle se heurte à la résistance de certaines entreprises qui considèrent que l'Etat s'ingère ainsi dans leurs affaires commerciales. Certaines entreprises n'ont pas préservé les emplois, d'autres n'ont pas investi comme elles s'y étaient engagées. Enfin, d'autres accusent des retards de paiement des sommes dues à l'Etat.
M. David Fayama, membre du secrétariat technique pour la coordination des programmes de développement, affirme que ces entreprises doivent comprendre que les conditions dans lesquelles elles ont été autorisées à racheter ces entreprises sont à respecter.
En dépit de ces inquiétudes (et même avant le changement d'approche en matière de privatisation) on constate une progression générale des investissements. D'après les chiffres du ministère du commerce, les investissements dans ces différentes entreprises sont passés de 2,3 milliards de francs CFA en 1992 (avant les privatisations) à 5,6 milliards en 1996. A la fin de 1999, ils s'élevaient à 19 milliards de francs CFA.
Toutefois, la participation du secteur privé local n'a pas été très significative. Une enquête réalisée dans les milieux d'affaires a révélé que si les investisseurs potentiels s'intéressaient aux privatisations, ils avaient le sentiment qu'elles profitaient uniquement à un groupe restreint d'investisseurs suffisamment riches pour acheter un grand nombre d'actions. M. Fayama suggère donc que les petites entreprises se regroupent en consortiums afin de racheter un plus grand nombre d'actions.