Meilleure ambiance à la CNUCED X

PMA, agriculture et développement : les pays africains gagnent du terrain

Par Tim Wall à Bangkok

Contrairement à l'atmosphère agitée qui a marqué la réunion de décembre dernier de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle, les pays africains et d'autres pays en développement ont bénéficié d'une ambiance plus détendue lors des discussions avec les pays industrialisés et les institutions internationales qui se sont déroulées à Bangkok du 12 au 19 février dans le cadre de la 10e session de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED X).

Cette première conférence importante du nouveau millénaire organisée sous les auspices de l'ONU venait après l'échec spectaculaire de décembre de Seattle, où l'OMC n'était pas parvenue à lancer un nouveau cycle de négociations commerciales internationales. La réunion de Seattle a achoppé sur les divergences commerciales entre pays développés et les revendications des pays en développement pour plus de transparence. "Après Seattle, l'absence d'un parlement mondial sur la mondialisation" s'est fait cruellement sentir, a affirmé le secrétaire général de la CNUCED Rubens Ricupero. "Bangkok offre la meilleure chance d'y parvenir".


Grains de cacao à l'exportation: la part de l'Afrique dans le commerce mondial n'est que de 2,1 %.

Photo : Département de l'information du Ghana


A son avis, la CNUCED est idéalement placée pour encourager le dialogue, car l'institution, contrairement à l'OMC, ne fixe pas de règles commerciales ou d'investissements, n'est pas habilitée à faire exécuter ses décisions, et n'arbitre pas les différends qui touchent aux intérêts nationaux des pays membres. Ceci permet aux gouvernements de débattre des questions qui ont paralysé l'OMC dans une ambiance "plus détendue et conviviale", sans avoir à négocier des accords contraignants. L'objectif du plan d'action de 52 pages adopté à la CNUCED X n'est pas de jeter les bases des prochaines négociations de l'OMC, mais de faire le point sur le débat qui se déroule actuellement en matière de commerce mondial, de finances, de dette et d'investissements.

Pauvreté "explosive"

Lors de la séance d'ouverture, le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a défendu le principe de la libéralisation du commerce, mais a exprimé des doutes quant à sa mise en pratique : "La mondialisation est-elle l'ennemi du développement, au sens large du terme? Certainement pas... Les principaux perdants dans le monde si inégal d'aujourd'hui ne sont pas ceux qui sont trop exposés à la mondialisation. Ce sont ceux qui en sont exclus... C'est cette exclusion qui devrait préoccuper le plus cette assemblée".

Les préoccupations de M. Annan ont été entièrement partagées par le président sortant du Fonds monétaire international (FMI), Michel Camdessus. Dans un discours prononcé à la veille de son départ à la retraite, M. Camdessus a qualifié l'écart croissant entre pays pauvres et riches de "gaspillage économique", "explosif sur le plan social". Il a affirmé que la lassitude des donateurs était "une mauvaise excuse" pour la diminution des niveaux de l'aide et que la constitution d'un "Groupe des 20" pays dirigé par les Etats-Unis et chargé de se consulter sur les questions financières internationales ne tenait pas suffisamment compte des positions des pays en développement.

Ces propos ont été entendus par de nombreux détracteurs, officiels et non-officiels, des stratégies d'ajustement structurel prônées par le FMI pour l'Afrique dans les années 1980 et 1990, et de la gestion par le FMI des crises financières d'Asie de 1997-1998. Les réactions au discours de M. Camdessus ont été diverses. Juste avant d'arriver à la tribune pour prononcer son discours, M. Camdessus a reçu en pleine figure une tarte lancée par un militant politique américain. D'autres participants ont noté que les orientations politiques proposées par M. Camdessus auraient dû être articulées plus tôt au cours de sa présidence.

 


Les pays les moins avancés sont confrontés à des barrières douanières à l'exportation de produits finis comme les textiles.

Photo : ONU


Aucune région n'a été autant marginalisée économiquement que l'Afrique subsaharienne, qui a vu sa part du commerce mondial tomber à 2,1 % en 1998, et où, selon la Banque mondiale, le nombre de personnes vivant avec moins d'un dollar par jour est passé de 220 millions en 1987 à 290 millions 10 ans plus tard. Dans son intervention de Bangkok, le président algérien Abdelaziz Bouteflika, parlant en sa qualité de président de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), a brossé un sombre tableau des perspectives économiques de l'Afrique : "Une nouvelle carte du monde est en train de se dessiner, et un continent entier -- l'Afrique -- est purement et simplement en train d'être effacé".

Propositions sur les pays les moins avancés

Chargé par son conseil intergouvernemental de concilier les fortes divergences qui s'étaient exprimées à Seattle entre pays industrialisés et en développement, le directeur de l'OMC, Mike Moore, est arrivé à Bangkok avec un ensemble de propositions (en quatre volets) destinées à apaiser le Sud. Il a affirmé à la conférence que la question du développement était au cur des préoccupations du programme de travail de l'OMC de l'après-Seattle. Il s'est prononcé en faveur de l'accès hors taxes et hors quotas aux marchés des pays du Nord de toutes les exportations des 48 pays les moins avancés (PMA) du monde, dont 33 se trouvent en Afrique. Il a invité les pays industrialisés à financer l'assistance technique destinée à aider les pays en développement à concrétiser les dispositions des accords commerciaux conclus dans le cadre du cycle d'Uruguay, qui a abouti en 1995 à la création de l'OMC. Le budget actuel de l'OMC consacré à l'aide technique est inférieur à un million de dollars.

Le troisième volet des propositions préconise une prolongation des périodes de transition qui devrait permettre aux pays en développement d'appliquer les mesures de libéralisation commerciale qui figurent dans les dispositions du cycle d'Uruguay régissant le commerce international. Bon nombre de ces dispositions "spéciales et préférentielles" ont expiré en décembre 1999 et auraient probablement été reconduites à Seattle si les négociations n'avaient pas échoué. Enfin, M. Moore a promis plus de transparence dans les opérations de l'OMC.

Lors de la CNUCED, les délégations des pays industrialisés ont fait preuve de prudence dans la rédaction du plan d'action, ne s'avançant pas au-delà d'un "possible engagement" en faveur du libre accès de "pratiquement toutes" les exportations des pays les moins avancés. Les délégués européens ont expliqué que "pratiquement tout" s'appliquait à 99 % des produits des PMA, tandis que les cyniques ne manquaient pas de souligner que dans le 1 % non inclus figureraient vraisemblablement les exportations provenant des secteurs stratégiquement importants comme les textiles et l'agriculture, qui sont protégés de la concurrence par de puissants groupes de pression nationaux.

Cet engagement hésitant s'est fait dans le cadre d'une conférence à laquelle ni l'Union européenne ni les Etats-Unis n'ont envoyé des représentants de haut rang. A l'occasion de la conférence, l'ambassadeur Harriet Babbit, administratrice adjointe de l'Agence américaine pour le développement international, a clairement exprimé l'opposition de son gouvernement à un renforcement du rôle de la CNUCED dans le commerce international : "Attribuer un rôle opérationnel à la CNUCED provoquerait une confusion des rôles des institutions et un éparpillement des ressources limitées, ce pour quoi la CNUCED n'est pas la mieux adaptée".

Résultats positifs

Malgré tout, le ministre marocain des affaires étrangères, Mohamed Benaissa a, en sa qualité de président du comité ministériel du Groupe des 77, salué le communiqué final de la conférence de la CNUCED X (la Déclaration de Bangkok) comme un grand pas en avant par rapport à Seattle. La déclaration souligne l'importance de tenir compte des besoins de développement des pays pauvres dans les stratégies commerciales et financières internationales.

Le ministre éthiopien du commerce, Kassahun Ayele, s'est félicité de la mention dans le plan d'action des "éventuelles retombées négatives", pour les exportations des pays en développement, des subventions agricoles d'une valeur de 350 milliards de dollars accordées aux agriculteurs des pays développés. La stratégie du développement actuel de l'Ethiopie privilégie le secteur agricole, a-t-il précisé, et les producteurs locaux qui cherchent à exporter ont suffisamment de mal à compenser les frais de transport inférieurs et la technologie de pointe de leurs concurrents européens et nord-américains, sans avoir à se préoccuper de concurrencer en plus leurs prix subventionnés.

Les organisations non gouvernementales (ONG) ont fait connaître leur présence à Bangkok, tant dans la rue que lors des réunions. Contrairement à Seattle, les manifestations de Bangkok se sont déroulées dans le calme, ce qui s'explique à la fois par le vaste dispositif policier déployé sur place, par l'intégration des ONG dans les activités de la CNUCED et les bons rapports qu'entretiennent depuis longtemps la CNUCED et les représentants de la société civile.

Une déclaration adoptée par quelque 120 ONG après leur réunion des 7 et 8 février à Bangkok a sévèrement critiqué l'OMC, le FMI et la Banque mondiale, et a demandé que le rôle de la CNUCED soit renforcé dans l'élaboration et la gestion de l'économie mondiale. Les ONG ont également proposé la création d'un nouveau dispositif mondial qui serait responsable envers la société civile et chargé de l'annulation de la dette des pays en développement et de l'inclusion des normes sociales dans les accords commerciaux internationaux. Le texte a également invité la CNUCED à ne plus soutenir la libéralisation du commerce. Plutôt que de jouer son rôle de défenseur "du Sud" contre "le Nord", "la CNUCED ferait mieux de représenter les intérêts des populations marginalisées du Nord comme du Sud", affirment les ONG.

"L'Afrique ne peut pas se permettre de rester les bras croisés."

Le ministre sud-africain du commerce, Alec Erwin, s'est entretenu avec Afrique Relance le 15 février au Centre des conférences Queen Sirikit de Bangkok. M. Erwin a été président de la CNUCED IX, tenue dans son pays en 1996.

Peut-on penser que les PMA auront finalement libre accès aux marchés pour leurs exportations?
Il s'agit d'une tendance plus ou moins inéluctable; le Japon, par exemple, vient s'ajouter à la liste des pays qui ont vigoureusement défendu cette position. Mais la difficulté réside dans les détails. Des formules comme "pratiquement tous les produits" sont constamment utilisées, ce qui laisse entendre l'application de quotas ou de barrières tarifaires sur certains articles. L'accès libre des produits textiles aux marchés du Nord est une question essentielle.

Comment jugez-vous la prestation de l'Afrique à la CNUCED X?
L'approche équilibrée et réfléchie vis-à-vis de la mondialisation qui caractérise cette réunion ne peut qu'aider l'Afrique. De même que la possibilité offerte aux pays de s'exprimer sur les questions relatives à l'OMC.

Quelles sont les chances d'élargir les négociations de l'OMC de façon à impliquer davantage l'Afrique?
Les entretiens de l'OMC de Seattle n'ont pas été en vérité aussi exclusifs qu'on le pense. Six pays africains ont participé au processus des "salles vertes" -- l'Afrique du Sud, la Tunisie, le Maroc, le Ghana, le Lesotho et Maurice, avec les principaux pays en développement, comme le Brésil et l'Indonésie. En fin de compte, 70 % ou plus de la population des pays en développement y étaient représentés....

La CNUCED a grandement contribué aux préparatifs de la réunion -- notre pays et la CNUCED ont accueilli deux conférences continentales et une conférence régionale préliminaires. Jusqu'au fiasco de Seattle, le rôle des pays en développement a été plus important que lors des précédentes négociations de l'OMC, et on y a enregistré d'importants progrès dans la négociation....

Comment juger la position des pays, bon nombre d'entre eux africains, qui sont réticents à entamer de nouvelles négociations commerciales tant que les accords précédents du cycle d'Uruguay n'auront pas été précisés et les engagements honorés?
Leurs arguments sont compréhensibles, et les tensions ont été vives sur ce sujet pendant les préparatifs de Seattle. Mais l'on ne peut rester immobile. Le problème est que le système commercial mondial n'est pas le fruit de l'OMC; c'est l'OMC qui est née du système commercial. Certes, il faudra faire plus d'efforts pour régler ces questions, mais, entre-temps, on ne peut pas se permettre de rester les bras croisés.

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