
Face à une crise qui s'aggrave, l'ONU a lancé un Partenariat international contre le SIDA en Afrique. Le Partenariat réunit les gouvernements africains et la société civile, les pays créanciers, les organisations non gouvernementales (ONG) et les associations caritatives, les agences multilatérales, les milieux médicaux et scientifiques et le secteur privé, afin de lancer une offensive intense et durable contre ce fléau et de mobiliser les ressources humaines et matérielles nécessaires. L'initiative a été prise par le Programme commun de l'ONU contre le VIH/SIDA (ONUSIDA), qui comprend le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO), le Programme international des Nations Unies pour le contrôle des drogues, le Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP), l'Organisation mondiale de la santé et la Banque mondiale.
A ce jour, près de 14 millions de personnes sont mortes des suites de l'épidémie en Afrique subsaharienne, et 23 millions d'Africains, soit 70 % du nombre total de cas dans le monde, sont séropositifs. Dans certains pays d'Afrique orientale et australe une personne sur quatre est séropositive. Le financement actuel des programmes VIH/SIDA en Afrique s'élève à environ 16 millions de dollars par an, montant bien inférieur aux 1,5 à 3 milliards de dollars annuels qu'ONUSIDA estime indispensable. L'épidémie est tellement préoccupante qu'elle a fait l'objet d'une réunion sans précédent du Conseil de sécurité présidée par le vice-président des Etats-Unis Al Gore, le 10 janvier.
Les efforts de l'ONU dans ce domaine ont été considérablement aidés, début d'avril, par un don de 56 millions de dollars versé par la Fondation Bill et Melinda Gates au FNUAP. Ces fonds seront consacrés au renforcement des programmes nationaux de prévention et d'éducation au Botswana, au Ghana, en Tanzanie et en Ouganda. Les programmes seront élaborés et mis en uvre par des institutions publiques et privées dans ces quatre pays, en coopération avec le FNUAP et deux ONG des Etats-Unis, Programme for Appropriate Technology in Health (PATH), et Pathfinder International.
La directrice du FNUAP, Nafis Sadik, a déclaré
que le don de la Fondation Gates était la plus grande subvention
privée jamais versée aux programmes de lutte contre
le SIDA. Les allocations par pays varient entre 7,9 millions de
dollars pour le Botswana et 16,5 millions pour la Tanzanie, trois
millions de dollars ayant été réservés
à la coordination régionale, à l'assistance
technique, aux campagnes de promotion et au suivi. Le programme
cible les adolescents et jeunes adultes de 15 à 24 ans,
le groupe le plus exposé, et met l'accent sur l'éducation
et la prévention, y compris le recours aux préservatifs
pour hommes et femmes, et les modifications des habitudes culturelles
et des comportements à risques.
Photo : ©UNICEF / HQ97-1031/ Giacomo Pirozzi
Le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a salué le don de la Fondation Gates, affirmant que cet argent "servira à sauver la vie de centaines de milliers de jeunes hommes et femmes d'Afrique" et incitera la communauté internationale à renforcer son soutien aux campagnes d'éducation, de prévention et de soins contre le SIDA.
Ce don témoigne de la participation plus importante du secteur privé et des fondations aux efforts de l'ONU contre l'épidémie. En février, le PNUD a reçu un don de 500 000 dollars du Fonds M-A-C AIDS pour financer des programmes de sensibilisation au SIDA en Afrique. Le président de ce Fonds, John Dempsey, a déclaré à l'administrateur du PNUD, Mark Malloch Brown, que son association et la société de produits cosmétiques Estée Lauder contribueraient au "travail du PNUD qui consiste à briser le silence entourant encore l'épidémie du VIH/SIDA en Afrique". En mars, la Fondation pour les Nations Unies, qui distribue les fonds alloués à l'ONU par le magnat des médias Ted Turner, a approuvé l'octroi de six millions de dollars à ONUSIDA et au PNUD pour financer leurs programmes au Mozambique et au Zimbabwe.
En décembre dernier, M. Annan a présidé à l'ouverture d'une réunion de deux jours du Partenariat international, tenue à New York, qui a réuni des représentants de nombreux pays africains et de pays donateurs, des ONG européennes et africaines, des hauts fonctionnaires de l'Organisation, et des associations caritatives. L'industrie pharmaceutique était également bien représentée, avec des responsables des laboratoires Glaxo Wellcome, Merck and Co., Bristol-Myers Squibb, et de la Fédération internationale des associations de produits pharmaceutiques.
Le Secrétaire général a souligné
le caractère urgent de ce combat: "Le monde est confronté
à une urgence humanitaire en Afrique, inimaginable pour
ceux qui n'y vivent pas", a-t-il dit. M. Annan a par ailleurs
déploré qu'en Afrique orientale et australe "ce
fléau fait une génération entière
d'orphelins... l'épidémie ravage les économies
de leurs pays. Elle emporte aussi bien les responsables des familles
que ceux qui s'occupent des jeunes, des vieillards et des invalides.
Le SIDA sape la trame même de la société".
A Bujumbura (Burundi), le Tee-shirt de cette élève du primaire dit: "On nous apprend et nous enseignons la prévention contre le SIDA".
Photo: © UNICEF / 95-0251 / Howard Davies
M. Annan a salué le succès de l'Ouganda, qui a réussi à stabiliser les taux d'infection au moyen de vastes campagnes d'éducation et de prévention. C'est un parfait exemple de la manière dont "très souvent, l'Afrique peut se défendre elle-même". Le secteur privé peut contribuer pour beaucoup à la lutte de l'Afrique contre ce fléau, a poursuivi M. Annan, en formant des cadres, en finançant des programmes d'éducation et de prévention, en fournissant d'urgence des médicaments peu onéreux et en développant la recherche.
L'engagement le plus marqué du secteur privé dans la lutte contre le SIDA est le programme Secure the Future (Assurer l'avenir) lancé par la société Bristol-Meyers Squibb l'an dernier. Ce projet est mené au Botswana, au Lesotho, en Namibie, en Afrique du Sud et au Swaziland, en coopération avec l'ONUSIDA, les gouvernements, les communautés médicales et les ONG. Visant à la fois les femmes et les enfants, le projet finance les programmes d'éducation et de prévention au niveau local, ainsi que la formation des professionnels de la santé et la recherche médicale.
Au Swaziland, Secure the Future offre 660 000 dollars sur trois ans pour financer la formation de quelque 2 500 agents de santé, qui ont pour mission de sensibiliser les populations à la prévention du SIDA et de fournir des soins aux séropositifs. Une association médicale catholique, la Cabrini Mission Foundation, s'est associée aux efforts du programme et a donné 200 000 dollars de plus.
Au Botswana, Secure the Future a financé l'ouverture des premiers centres de recherche sur le VIH/SIDA dans ce pays, inaugurés le 15 février à Gaborone. Les laboratoires, qui seront co-administrés par le ministère de la santé de ce pays et l'Institut contre le SIDA de l'université américaine Harvard, étudieront en particulier l'espèce virale VIH-1C, la plus répandue en Afrique. Bristol-Myers Squibb a investi plus de 18 millions de dollars dans ce centre, dont 13,3 millions iront aux médicaments destinés aux patients séropositifs qui participent aux recherches. Plus de 430000 dollars supplémentaires ont été réservés aux programmes sociaux et à la prévention.
Le programme Secure the Future a été critiqué pour ce qui est des médicaments anti-SIDA. Eric Sawyer, membre d'une importante association de défense des malades du SIDA (ACTUP), affirme que les militants de son organisation ont surnommé le programme Secure the Profits (Assurer les bénéfices) car, à leur avis, le prix astronomique des médicaments anti-SIDA est passé sous silence. Secure the Future consacre la majorité de son budget à l'achat de médicaments destinés aux séropositifs participant aux programmes de recherche médicale, explique-t-il. Ces traitements, uniquement réservés aux participants, sont en fait financés par l'argent que la société consacrerait de toute façon à la recherche et au développement. "En réalité, Bristol-Myers se livre en Afrique australe à des expériences sur le terrain qu'elle qualifie ensuite de bienfaisance", dit-il.
Le secteur pharmaceutique est vivement critiqué par les ONG africaines, américaines et européennes, ainsi que par certains gouvernements africains, pour s'être opposé à la réduction du coût des médicaments anti-SIDA. Les besoins en la matière sont énormes. L'ONUSIDA estime que 3,8 millions d'Africains ont contracté le virus en 1999, au rythme de 10 nouvelles infections à la minute. Quelque 13,7 millions de personnes en sont mortes en Afrique depuis que les opérations de dépistage ont commencé au début des années 1980, ce qui représente 80 % de toutes les victimes dans le monde. Ces décès ont laissé quelque 10 millions d'orphelins, qui sont pris en charge par des programmes éducatifs et sanitaires affaiblis par la disparition du personnel soignant, lui-même victime du fléau. En Zambie, quatre instituteurs meurent tous les jours des suites du SIDA, parmi les quelque 5 500 victimes quotidiennes que fait la maladie en Afrique. L'espérance de vie en Afrique australe, qui avait atteint 59 ans au début des années 1990, devrait chuter à 45 ans d'ici à 2010. L'ONUSIDA constate que depuis le début des années 1980, le SIDA a provoqué 10 fois plus de victimes en Afrique que tous les conflits qui s'y sont déroulés.
Les médicaments qui contribuent à la réduction des taux de mortalité du SIDA dans les pays industrialisés sont totalement inabordables pour la plupart des séropositifs d'Afrique. Sans ces médicaments, ils mourront quasiment tous, ainsi que les millions de personnes qui contracteront le virus dans les années à venir. Le ministre de la santé ougandais, Cryspus Kiyonga a déclaré au Conseil de sécurité que le traitement des deux millions de séropositifs de son pays coûterait plus de 24 milliards de dollars par an, soit 12 fois le budget annuel du pays.
Dans son intervention devant le Conseil de sécurité, M. Malloch Brown a estimé que si "les principaux efforts doivent porter sur la prévention, il ne faut pas perdre de vue l'importance des soins, malgré ce qu'il en coûte...Il n'est pas question d'avoir une politique de deux poids, deux mesures: médicaments pour les riches, pas d'espoir pour les pauvres... il nous faut travailler de concert avec le secteur pharmaceutique pour réduire le coût des soins", a-t-il lancé.
Les principales sociétés pharmaceutiques semblent toutefois peu disposées à accepter une réduction de leurs bénéfices. En 1998, l'industrie pharmaceutique s'est résolument opposée aux efforts des autorités sud-africaines visant à réduire le prix des médicaments anti-SIDA en autorisant la production obligatoire sous licence de certains médicaments et "l'importation parallèle" d'autres médicaments fabriqués à bon marché en Inde. Le droit commercial international autorise les pays à permettre la fabrication "d'urgence" de médicaments sans la permission du propriétaire du brevet tant que celui-ci reçoit des droits. L'importation parallèle a lieu lorsque les articles fabriqués sous licence dans un pays sont rachetés par un autre.
Bien que les mesures prises par les autorités sud-africaines soient conformes aux normes du droit commercial international, les grandes sociétés pharmaceutiques y ont vu une menace pour leurs brevets et bénéfices. Ces sociétés ont même bénéficié du soutien du gouvernement américain, qui a exercé de vives pressions politiques et économiques sur le gouvernement sud-africain pour que celui-ci revienne sur sa décision. Les Etats-Unis ont finalement abandonné leur opposition au projet de l'Afrique du Sud et ont ensuite entrepris de faciliter l'accès aux principaux médicaments. Une action judiciaire intentée par l'industrie pharmaceutique contre les autorités sud-africaines a été "suspendue", en attendant que les derniers détails des décisions sud-africaines soient clarifiés.
Pour vaincre le SIDA, les milieux d'affaires et les pouvoirs publics doivent s'allier, a précisé M. Annan : "Le SIDA est bien plus qu'un problème national, il constitue une menace pour une génération tout entière, voire pour notre civilisation tout entière...Notre réponse a pour l'instant échoué en Afrique. A partir de maintenant, faisons en sorte qu'il n'y ait plus d'échecs".