
Après 17 mois de négociations parfois ardues, l'Union européenne (UE) et les 71 membres du Groupe des Etats d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) ont conclu début février un traité de commerce et d'assistance sur 20 ans qui succédera à l'Accord Lomé IV arrivant à expiration. La majorité des pays du Groupe -- soit 48 pays -- sont africains. Le nouvel accord stipule la fourniture de services d'aide au développement d'un montant de près de 15 milliards de dollars sur sept ans, et l'élimination progressive des tarifs préférentiels de l'UE pour les exportations des pays du Groupe. Cette pratique est jugée incompatible avec les règles de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). L'accord devrait être signé aux Fidji à la fin mai.
La "Convention des Fidji" diffère sensiblement des traités précédents sur deux points majeurs. Premièrement, elle accorde une grande place aux questions politiques. Le pacte des Fidji place la "bonne gouvernance" et la lutte contre la corruption au cur de l'accord. Le texte demande également aux pays de l'ACP de participer plus activement au rapatriement de leurs immigrants clandestins présents dans l'Union européenne. La deuxième différence importante concerne l'élimination progressive des préférences commerciales nonmutuelles accordées aux exportations de l'ACP sur les marchés de l'Union européenne d'ici à 2008, et leur remplacement par des accords commerciaux régionaux conformes aux normes de l'OMC. Les accords régionaux visent également à encourager l'intégration économique en prévoyant l'abaissement des barrières commerciales entre les pays de l'ACP.

Cueillette du thé en Tanzanie; les pays de l'ACP risquent de subir une nouvelle réduction de leurs échanges commerciaux avec l'Europe.
Photo : ONU / B. Wolff
La perte de l'accès préférentiel aux marchés européens est lourde de conséquences pour les pays de l'ACP; leurs échanges commerciaux avec l'Union européenne étaient déjà à la baisse depuis quelques années malgré les dispositions favorables de l'Accord de Lomé. C'est pourquoi l'UE promet l'octroi d'une aide plus rapide et plus souple aux pays de l'ACP privés de ses marchés par le nouvel accord. L'UE s'engage en outre à autoriser d'ici à 2005 l'accès hors taxes à ses marchés pour "quasiment toutes" les importations en provenance des 39 Etats de l'ACP qui figurent parmi les pays les moins avancés. Elle prévoit également de modifier radicalement ses mécanismes de compensation des déficits à l'exportation.
L'accroissement de l'aide au développement vise à faciliter l'adoption des règles de l'OMC. La Convention des Fidji fixe le financement de base pour les cinq premières années de l'accord à 13 milliards de dollars, contre les 12,4 milliards prévus par Lomé IV. Par ailleurs, 1,6 milliard de dollars seront mis à la disposition des pays de l'ACP sous forme de prêts de la Banque européenne d'investissements. Enfin, quelque 9,7 milliards de dollars en aide non distribuée des précédents accords de Lomé seront également disponibles. Les parties réexamineront les modalités de l'aide en 2007 et en évalueront les retombées. Le ministre européen du développement Poul Neilsen a salué l'accord comme "le plus large cadre de coopération financière et politique Nord-Sud du monde".
L'Afrique du Sud et l'UE ont également conclu une importante alliance commerciale cette année, en négociant un accord bilatéral global qui libéralise environ 20 milliards de dollars d'échanges annuels entre les parties. L'accord a failli échouer en janvier lorsque l'Italie et la Grèce ont refusé de le ratifier en raison d'un différend récurrent avec l'Afrique du Sud sur les étiquettes des boissons alcoolisées. Ces deux pays producteurs de vins ont demandé que l'Afrique du Sud renonce à utiliser les appellations contrôlées de "grappa" et "ouzo" pour deux de ses boissons d'exportation. Cette question a même amené le Président sud-africain Thabo Mbeki à accuser l'UE de "mauvaise foi dans les négociations" lors du Forum économique mondial de Davos, en Suisse, le 31 janvier. Il a fallu un échange de lettres entre M. Mbeki et les dirigeants de la Commission européenne pour qu'une solution soit trouvée.
Dans cet accord, qui porte également sur les questions d'aide au développement et de gouvernance, l'UE s'engage à retirer ses barrières douanières pour 99 % des exportations industrielles de l'Afrique du Sud et pour 75 % de ses exportations agricoles dans les 10 prochaines années. L'Afrique du Sud devra faire de même sur 12 ans pour 86 % environ des exportations de l'UE.
Entre-temps, au siège de l'OMC à Genève, des négociations sur l'inscription automatique à l'ordre du jour de la question des échanges des services ont commencé à la mi-février et ont été suivies un mois plus tard par l'ouverture des négociations sur l'inscription de l'agriculture à l'ordre du jour. Il s'agissait là de la première bonne nouvelle pour l'OMC depuis le fiasco de Seattle de décembre 1999.
Le directeur général de l'OMC, Mike Moore, s'est efforcé de faire bonne figure en affirmant que "l'OMC avait repris ses activités normales". Les négociations sur le commerce et l'agriculture étaient toutefois prévues bien avant Seattle et témoignent plus de l'impasse qui subsiste entre les principaux pays que de l'esquisse d'un accord. Malgré des mois de voyages diplomatiques effectués par M. Moore après Seattle pour tenter de rétablir un consensus mis à mal sur la libéralisation du commerce, les pays industrialisés demeurent profondément divisés sur le protectionnisme industriel et les subventions agricoles. Des diplomates européens assurent même en privé que des considérations de politique intérieure empêchent tout progrès des négociations commerciales avant les élections présidentielles américaines de novembre.
Les pays en développement de l'OMC continuent d'exiger une plus gande partie des fruits du libre échange et des liens plus explicites entre mondialisation et développement.