Le fardeau du maintien de la paix

Débat animé au Conseil de sécurité sur la politique de "deux poids et deux mesures."

Par Michael Fleshman

En Sierra Leone, les forces internationales de maintien de la paix ont neutralisé un violent mouvement de rébellion et instauré les conditions militaires nécessaires à un accord de paix. En République démocratique du Congo, les médiateurs internationaux ont poursuivi sans relâche un accord de cessez-le-feu et l'arrêt du conflit qui opposait les armées de six pays africains.

Au lieu des traditionnels Casques bleus des Nations Unies, les forces de maintien de la paix en Sierra Leone ont combattu sous les couleurs de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Lorsqu'en juillet, les parties au conflit en République démocratique du Congo se sont réunies à Lusaka (Zambie) pour signer l'accord de cessez-le-feu, cet accord avait été proposé et négocié principalement par la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC), avec l'appui de l'ONU.



Des agents africains du maintien de la paix dans un village de la Sierra Leone dévasté par la guerre civile : les Africains prennent plus d'initiatives pour résoudre leurs conflits, avec cependant un faible soutien international.

Photo : Impact Visuals / Teun Voeten


 

La situation en Sierra Leone et en République démocratique du Congo témoignent de l'évolution de la relation entre les Nations Unies et l'Afrique, face aux défis posés par le maintien de la paix et la résolution des conflits sur le continent. La prévention des conflits et le partage entre l'Afrique et la communauté internationale des obligations en matière de maintien de la paix étaient à nouveau à l'ordre du jour du Conseil de sécurité les 29 et 30 septembre derniers, lors de l'ouverture du débat ministériel. Les ministres ont pris acte du rapport intérimaire du Secrétaire général sur l'application des recommandations présentées au Conseil de sécurité dans son rapport de 1998 sur Les causes des conflits et la promotion d'une paix et d'un développement durables en Afrique.

M. Annan a détaillé une série de mesures prises par l'ONU afin d'appliquer ses recommandations visant à accroître la capacité de l'Afrique en matière de maintien de la paix, à améliorer et coordonner l'acheminement de l'aide humanitaire et de l'aide au développement, à accélérer la prise de mesures visant à éradiquer la pauvreté en Afrique et à alléger le fardeau de la dette. Ces mesures comprennent :

A l'heure où M. Annan prenait la parole, les premiers observateurs militaires des Nations Unies entraient en fonction en République démocratique du Congo, suite à l'autorisation donnée par le Conseil de sécurité au début du mois d'août. Le 23 octobre, le Conseil de sécurité autorisait le déploiement d'une mission de maintien de la paix en Sierra Leone.

Des progrès mitigés

Les progrès réalisés en vue de la prévention et de la résolution des conflits depuis la publication du rapport sont mitigés, a déclaré M. Annan au Conseil de sécurité : "L'Afrique se caractérise aujourd'hui par un ensemble complexe de réalisations et de problèmes non résolus, de possibilités mises à profit et d'occasions ratées." A l'heure où la moitié des décés liés à la guerre surviennent en Afrique, "il y a des régions d'Afrique où les gouvernements persistent à acheter des armes au dessus de leurs moyens, pour des guerres qu'ils ne devraient pas mener, et où les conflits sont pour les marchands d'armes et les groupes rebelles un moyen de s'enrichir."

"Mais il y a aussi des pays, plus nombreux qu'on ne l'imagine, où l'on constate des changements spectaculaires." Le retour d'un gouvernement élu au Nigéria, la passation du pouvoir sans heurt, en Afrique du Sud, de Nelson Mandela au Président Thabo Mbeki, les efforts constants pour la réforme économique et le pluralisme politique, ainsi que les initiatives diplomatiques africaines en Sierra Leone, en République démocratique du Congo, en Guinée-Bissau, et dans la Corne de l'Afrique indiquent que "la bonne gouvernance, la responsabilité, la transparence et l'état de droit s'imposent lentement." Il a demandé qu'une aide plus importante soit octroyée aux pays africains qui entreprennent de sérieux efforts de réforme, en indiquant au Conseil de sécurité que "le monde ne semble pas remarquer que ce qu'il avait appelé de ses voeux s'est maintenant réalisé en grande partie."

Le manque d'attention internationale, a averti M. Annan, peut être fatal. Au mois d'août, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a indiqué que près de 10 millions de personnes en Afrique subsaharienne avaient besoin d'aide alimentaire d'urgence. Dans 13 des 16 pays les plus vulnérables, cette situation est due, exclusivement ou en partie, aux guerres et aux conflits internes. Toutefois, le Secrétaire général a fait observer que les fonds disponibles pour les besoins humanitaires de l'Afrique ne s'élevaient qu'à la moitié des 800 millions de dollars demandés, tandis que les opérations de déminage avaient été sérieusement réduites par manque de ressources financières.

"Les efforts du Secrétariat sont sévèrement limités -- et parfois mis en danger -- par le manque de ressources," a ajouté M. Annan. Il a signalé que la réaction disproportionnée de la communauté internationale à certaines crises récentes en Europe ou en Asie, par rapport à la situation en Afrique, compromet la crédibilité des Nations Unies. "Il n'y a aucune excuse pour ne pas faire ce qui est faisable et raisonnable... la "lassitude envers l'Afrique" est contraire à l'image d'une communauté internationale solidaire."

Deux poids et deux mesures ?

Mais la "lassitude envers l'Afrique" et la frustration africaine apparaissaient clairement dans le débat ministériel du Conseil de sécurité. Depuis la mission en Somalie de 1992-95, la forte réticence de la plupart des pays industrialisés à financer des missions de maintien de la paix sur le continent a fait peser une plus grande responsabilité sur les pays africains, l'OUA, la CEDEAO et la Communauté de développement de l'Afrique australe. Mais le Nord n'a pas apporté suffisamment de ressources financières, logistiques et diplomatiques.

De nombreux ministres de pays en développement ont comparé les interventions internationales massives et rapides au Kosovo et au Timor oriental à ce que le Ministre des affaires étrangères gabonais, Jean Ping, a qualifié de "tergiversations du Conseil de sécurité" en Sierra Leone et en République démocratique du Congo -- des retards qui risquent de compromettre de fragiles accords et de rendre caduques les résolutions du Conseil de sécurité.

M. Leonardo Santos, l'ambassadeur du Mozambique auprès de l'ONU, s'est félicité du partenariat entre l'ONU et l'Afrique, mais a rappelé aux membres du Conseil de sécurité que la responsabilité de la paix, en Afrique comme dans le reste du monde, leur incombait : "Les missions régionales de maintien de la paix et les autres efforts de l'Afrique ne peuvent servir d'excuse au Conseil de sécurité pour se soustraire à ses responsabilités vis-à-vis de l'Afrique, a-t-il déclaré. Nous avons dû assumer une telle responsabilité en Afrique de l'Ouest non seulement par sens du devoir, mais aussi parce que la réaction internationale a été inexistante ou hésitante."

Le Nigéria a dépensé des milliards de dollars et perdu des centaines de soldats lors des opérations de maintien de la paix au Liberia et en Sierra Leone. Son ambassadeur, M. Ibrahim Gambari, a exhorté le Conseil de sécurité "à accorder ses actions à son discours et à appliquer une politique unique et non deux poids deux mesures face aux conflits en Afrique et ailleurs... Il n'est ni juste ni avisé de faire porter à quelques pays la plus grosse part du fardeau."

L'ambassadeur de l'Ouganda, Semakula Kiwanuka, a déclaré que l'incapacité du Conseil de sécurité à empêcher le génocide au Rwanda pose des questions inquiétantes sur l'exclusion de l'Afrique du système collectif de sécurité mondiale : "Les différences entre ce qui s'est passé

là-bas et ce qui s'est passé au Kosovo ou au Timor oriental sont trop visibles. Beaucoup d'Africains y voient plus qu'une simple négligence." Le Ministre canadien des affaires étrangères, Lloyd Axworthy, a soutenu la position africaine, faisant valoir qu'il serait "honteux et malencontreux" de ne pas accorder une attention égale aux besoins de sécurité en Afrique.

A qui incombe cette obligation?

Cependant l'ambassadeur du Portugal, M. Antonio Monteiro, a rejeté l'accusation d'un retard du Conseil de sécurité : "Il est irréaliste de demander à l'ONU d'apporter des solutions complètes et rapides aux conflits en Afrique... et d'imposer la paix à ceux qui ont délibérément choisi la guerre... Pendant que la communauté internationale est accusée de témoigner un moindre intérêt, ou de moins s'engager dans les conflits en Afrique qu'ailleurs, les décisions du Conseil de sécurité qui cherchent à garantir la paix sont ouvertement bafouées."

M. Richard Holbrooke, l'ambassadeur des Etats-Unis, a également appelé l'Afrique à redoubler d'efforts, déclarant que "l'ONU a un rôle crucial à jouer là où la présence internationale est nécessaire, mais il faut également faire pression sur les peuples africains et leurs dirigeants pour qu'ils règlent leurs problèmes eux-mêmes et surtout, les préviennent."

De nombreuses résolutions

Les causes économiques et sociales des conflits et le recul de l'Afrique dans l'économie mondiale ont suscité moins de désaccords. Par exemple, bien que les flux globaux d'investissement étranger direct aient augmenté de 40 % en 1998 pour atteindre 644 milliards de dollars, les 33 pays les moins avancés d'Afrique n'ont attiré que 2,2 milliards de dollars d'investissement étranger. Si ce montant est en augmentation pour la sixième année consécutive, il ne représente pourtant qu'un demi-cent pour chaque dollar d'investissement étranger direct.

L'ambassadeur de l'Algérie, Abdallah Baali, s'exprimant au nom du président en exercice de l'OUA, M. Abdelaziz Bouteflika, a déclaré : "Avec une aide publique au développement en baisse constante, une dette énorme, un flux d'investissement étranger direct encore dérisoire... un taux de participation insignifiant aux échanges commerciaux mondiaux, des indicateurs de développement social parmi les plus bas, l'Afrique est aujourd'hui affligée de lourds handicaps."

L'écart entre les discours et la réalité a été souligné par le représentant de la Namibie, Martin Andjaba, qui a appelé la communauté internationale à mobiliser la volonté politique et les ressources matérielles pour réaliser "ce qui est faisable et raisonnable" selon les termes du Secrétaire général. "Jamais aucune région n'a fait l'objet d'autant de rapports de l'ONU. Pourtant la situation semble inchangée."

Annan cherche à obtenir le soutien de l'Assemblée générale

Le 8 décembre, lors d'une session extraordinaire de l'Assemblée générale convoquée par son président, Theo-Ben Gurirab (Namibie), le Secrétaire général, Kofi Annan, a mené campagne pour accélérer l'application de ses recommandations de 1998. M. Annan a affirmé que, bien que l'ONU soit déjà très active en Afrique, elle doit s'y "engager plus efficacement" afin d'y réaliser des progrès durables. La priorité que l'ONU accorde à l'Afrique doit également apparaître dans les priorités budgétaires et financières de l'Assemblée, a-t-il déclaré.

Il a suggéré trois moyens par lesquels l'Assemblée pourrait concrétiser les aspirations formulées dans ses recommandations. En premier lieu, l'Assemblée devrait évaluer les progrès réalisés dans l'application des propositions de 1998 et harmoniser les diverses actions menées jusqu'à présent. "Sinon, la prolifération d'initiatives diverses risquerait de générer plus de problèmes que de solutions."

En deuxième lieu, l'Assemblée pourrait prendre des mesures novatrices pour instaurer des partenariats efficaces afin de réduire l'impact du VIH/Sida en Afrique. Il a exhorté les Etats membres à soutenir l'initiative -- en cours d'élaboration entre les Nations Unies, les gouvernements africains, les pays industrialisés et les organisations non gouvernementales -- visant à définir de nouvelles méthodes de lutte contre l'épidémie.

En dernier lieu, il a demandé à l'Assemblée d'étudier de nouveaux moyens d'améliorer l'aide aux sociétés sortant de conflits, comprenant notamment l'annulation de la dette. "Compte tenu du lien essentiel qui existe entre paix et prospérité, on ne peut espérer parvenir au développement durable tant que les conflits perdurent et que leur prévention n'est pas une priorité."

Un Groupe de travail, constitué de représentants de pays africains et de pays concernés par l'avenir de l'Afrique, pourrait entreprendre cette tâche, a-t-il suggéré. "Ce qui me donne confiance, a conclu M. Annan, c'est que les pays africains prennent aujourd'hui plus que jamais leur destinée en mains et trouvent eux-mêmes des solutions à leurs problèmes."

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