Sécurité alimentaire grâce à la science

Un institut de l'ONU encourage l'innovation et la collaboration entre chercheurs africains

Par Ernest Harsch à Accra

Selon M. Uzo Mokwunye, Directeur de l'Institut des Nations Unies pour les ressources naturelles en Afrique (INRA), s'ils veulent combattre la faim et améliorer la sécurité alimentaire sur leur continent, les Africains doivent surmonter la dégradation des sols en faisant un meilleur usage de la science. "Les agriculteurs savent que la mauvaise fertilité des sols est un problème majeur, mais rien n'est fait dans ce domaine," a-t-il déclaré lors d'un entretien au siège de l'institut à l'Université du Ghana, à Legon, près d'Accra.

D'après les études des Nations Unies, près de 72 % des terres cultivables de l'Afrique subsaharienne et 31 % de ses pâturages sont dégradés, entraînant ainsi des pertes énormes de production. Dans le même temps, 35 % des enfants africains souffrent de malnutrition. Si la tendance actuelle se poursuit, d'ici 2015, la production alimentaire de la région suffira à peine à nourrir 40 % de sa population, qui selon les prévisions atteindra un milliard.

La recherche agronomique actuelle se consacre au développement de graines à haut rendement, observe M. Mokwunye. Mais, ajoute-t-il, il n'y aura pas de révolution verte en Afrique, si la qualité des sols n'est pas améliorée. Des graines à haut rendement et des sols plus fertiles pourraient permettre de doubler les récoltes de riz et de blé, de tripler celles de sorgho et de quadrupler celles de maïs.

Les recherches doivent s'intensifier pour traiter ce problème. Selon le "plan stratégique" de l'INRA pour 2000-2004, "les Africains doivent s'employer à inverser le phénomène de dégradation des sols."

Réseau et coordination

L'INRA, qui fait partie de l'Université des Nations Unies de Tokyo, appuie les recherches des scientifiques africains sur la fertilité des sols, la biodiversité et les domaines connexes. Les recherches menées par l'institut sont globales et multi-sectorielles, allant de la recherche en laboratoire aux questions politiques.


"Nous savons qu'il y a des chercheurs talentueux dans les universités et les centres de recherche africains, mais ils manquent souvent de ressources... C'est pourquoi nous cherchons à les mettre en contact."

-- Uzo Mokwunye

Les ressources propres de l'institut sont toutefois très limitées. La valeur intégrée de son fonds de dotation s'élève actuellement à 2,6 millions de dollars, qui ne représentent qu'une fraction du budget de 50 millions prévu lors de sa création, en 1986. Ce n'est d'ailleurs qu'en 1993, date à laquelle le Ghana a accepté de l'héberger, que l'institut a trouvé des locaux permanents en Afrique. L'INRA cherche à obtenir 15 millions de dollars supplémentaires, qui lui permettraient de développer cinq centres régionaux, ainsi que son Centre pour les ressources minérales, situé en Zambie.

Compte tenu de ses ressources limitées, l'institut cherche à atteindre ses objectifs en tissant d'étroites relations de travail avec les universités africaines et les centres de recherche. Sa mission consiste à les aider par des programmes de formation directe et la mise en place d'un réseau de scientifiques travaillant sur des problèmes similaires.

"Notre rôle n'est pas nécessairement d'effectuer les recherches nous-mêmes," explique le M. Mokwunye. "Nous savons qu'il y a des chercheurs talentueux dans les universités et les centres de recherche africains, mais ils manquent souvent de ressources. C'est pourquoi nous cherchons à les mettre en contact."

L'INRA définit ce réseau comme un "collège de chercheurs associés" Les membres d'un collège restent dans leur propre institution et l'INRA coordonne leurs travaux. L'un des projets, qui consiste à déterminer l'état de la flore, est coordonné par un professeur au Nigéria, avec la participation de spécialistes basés dans cinq sous-régions africaines.


Une stagiaire en technique des tissus végétaux au laboratoire de l'INRA à l'Université du Ghana.

Photo : INRA


A Bonsu (Ghana), un autre centre de l'INRA travaille sur la conservation génétique. L'institut espère pouvoir en faire un centre régional afin d'aider à la conservation des cellules reproductrices des plantes de toute l'Afrique de l'Ouest. S'il est souhaitable que chaque pays ait sa propre unité, affirme M. Mokwunye, il apparaît vital d'avoir un centre régional. Si un conflit interne provoque la destruction des réserves des cellules reproductrices de la flore nationale, comme cela a été le cas en Sierra Leone, le centre régional pourra ensuite contribuer à les remplacer.

A l'université du Ghana, l'institut met en place un laboratoire botanique de haut niveau et a déjà organisé des cours sur la culture des tissus pour des dizaines de chercheurs de toute l'Afrique. Une fois l'équipement du laboratoire terminé, l'INRA espère y attirer des chercheurs en botanique, notamment des Africains qui travaillent à l'extérieur du continent. "Les botanistes africains de la diaspora ne rentrent pas à cause du manque d'équipement," observe M. Mokwunye. L'existence d'un tel laboratoire leur "permettra de venir l'été pour y travailler et former de jeunes chercheurs africains."

Un "centre d'excellence" similaire est en cours de développement à l'université de Dschang (Cameroun) afin de former les scientifiques africains à l'utilisation des technologies informatiques modernes.

Ajouter à la valeur des sols africains

De nombreux sols en Afrique ont de faibles teneurs en nitrogène et en phosphore, qui sont des minéraux nécessaires aux plantes. En outre, le déclin de la culture en alternance, du fait de l'accroissement de la densité démographique dans de nombreux pays, a drainé les sols de ces minéraux essentiels. L'élimination ou les réductions importantes de subventions agricoles de l'Etat, à la suite des programmes d'ajustement structurel, font que de nombreux agriculteurs n'ont plus les moyens d'acheter des engrais pour améliorer les sols.

L'INRA entend avertir les gouvernements africains de la sévérité du problème et les encourager à élaborer des plans nationaux de fertilisation des sols. Le but est de leur "faire prendre conscience," déclare le M. Mokwunye, et de "générer un effort national," en impliquant le plus grand nombre d'acteurs possible, y compris les institutions gouvernementales, les agriculteurs, les entreprises privées et les bailleurs de fonds. A l'heure actuelle, seuls le Ghana et le Burkina Faso ont adopté de tels plans, mais l'INRA s'emploie à étendre ces expériences aux autres pays d'Afrique de l'Ouest.

Dans ce cadre, l'institut s'efforce de faire connaître l'importance des minéraux, particulièrement des phosphates, dans la production agricole. "La plupart des sols africains manquent de phosphore, alors que presque tous les pays d'Afrique possèdent leur propre dépôt de roches phosphatées," précise le M. Mokwunye. "Ainsi, si nous parvenons à utiliser ces ressources locales, nous pouvons résoudre une partie du problème."

Les propriétés de ces pierres phosphatées varient grandement d'un pays à l'autre, car les minéraux se dissolvent plus ou moins facilement dans le sol. Les dépôts du Mali et du Niger, par exemple, sont très solubles et l'acidité du sol est souvent suffisante pour en tirer le phosphore nécessaire à la pousse des plantes. Toutefois, la plupart des roches phosphatées d'Afrique sont "non réactives" et il faut les traiter pour que le phosphore puisse être utilisé comme engrais. Un chercheur de l'INRA au Togo étudie les effets sur la fertilité des sols des roches phosphatées en partie traitées, alors que le Centre pour les ressources minérales de l'institut, situé en Zambie, traite des aspects techniques de la mise en place d'un centre de traitement pilote.

L'INRA, ajoute M. Mokwunye, se préoccupe particulièrement de la faisabilité économique de ces projets puisque l'objectif clé est de convaincre le secteur privé qu'il peut être rentable d'investir dans les centres de traitements des phosphates. Une meilleure utilisation des ressources minérales du continent permettra aux agriculteurs d'améliorer la fertilité de leurs champs, processus que l'INRA appelle "ajouter à la valeur des sols."

Les récoltes locales

L'INRA estime aussi que les institutions de recherche ont négligé les récoltes locales telles que la cassave et le millet, ainsi qu'une grande quantité d'aliments et de plantes médicinales qui étaient utilisées traditionnellement dans les campagnes africaines. Les chercheurs de l'INRA ont non seulement découvert que peu de recherches sont menées pour améliorer leur rendement, mais aussi que certaines récoltes moins connues sont en train de disparaître.

Le Groupe consultatif sur la recherche agronomique internationale (CGIAR), financé par la Banque mondiale, possède cinq centres en Afrique et chacun de ses 16 centres mondiaux a des programmes de recherche en Afrique. Mais, observe le M. Mokwunye, la plupart d'entre eux travaillent sur des récoltes telles que le maïs, le blé, les pommes de terre et le riz. "Aucune d'entre elles n'est originaire d'Afrique," remarque-t-il. "Nous avons pourtant des récoltes qui nous sont propres, y compris des céréales comme le teff. Le teff reste la principale céréale en Ethiopie. C'est une céréale difficile à améliorer, mais, heureusement, les scientifiques éthiopiens ont persévéré dans leurs recherches et y parviennent."

L'INRA encourage les centres du CGIAR à poursuivre leurs recherches sur les récoltes qu'ils ont sélectionnées, puisque "la sécurité alimentaire dépasse la simple consommation de racines et de tubéreuses." Mais, pour sa part, l'institut a choisi de se concentrer sur ces récoltes négligées et en voie de disparition. Outre leur importance pour la sécurité alimentaire et la biodiversité, il y a un aspect commercial à ne pas négliger. "Si nous parvenons à développer ces récoltes, nous pourrons diversifier nos exportations. C'est nous qui vendrons nos produits en Europe et non plus l'Europe qui nous vendra ce qu'elle produit dans ses serres."

Selon l'INRA, pour préserver et améliorer les réserves naturelles de l'Afrique, il faut accorder une plus grande attention au rôle des femmes. D'après le plan stratégique de l'institut, "les femmes en Afrique sont non seulement les gestionnaires des ressources naturelles, mais aussi les principales détentrices du savoir traditionnel sur les récoltes africaines et les plantes utiles." Ainsi, il faut privilégier la recherche et la formation permettant d'accroître les capacités des femmes en tant que gestionnaires des ressources naturelles.

Des progrès mitigés dans la lutte contre la faim en Afrique

Selon l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), si certains pays africains ont fait d'importants progrès en matière de lutte contre la faim, de nombreux autres affichent, en revanche, une progression de la malnutrition. D'après la première édition de L'état de la sécurité alimentaire dans le monde, publié par la FAO en octobre, 10 pays d'Afrique subsaharienne ont réduit de 21 millions le nombre d'habitants souffrant de malnutrition entre 1980 et 1996. Cinq d'entre eux -- Ghana, Burkina Faso, Gambie, Nigéria et Mali -- ont même enregistré les baisses les plus importantes du monde. Pourtant, sur la même période, 22 pays d'Afrique subsaharienne ont vu leur nombre d'habitants souffrant de malnutrition augmenter de 114 millions, alors que six pays enregistraient une légère baisse qui n'a pas empêché la proportion de la population souffrant de malnutrition d'augmenter.

En 1995-97, les dernières années pour lesquelles il existe des données comparatives, l'Afrique subsaharienne comptait 179,6 millions de personnes souffrant de malnutrition et l'Afrique du Nord 5,4 millions. Dans la totalité du monde en développement, on recensait 791,5 millions de personnes souffrant de malnutrition -- un chiffre en baisse par rapport aux 830 millions comptabilisés lors du Sommet mondial pour l'alimentation en 1996. Dans les pays développés, 34 millions de personnes souffrent de malnutrition (dont 22 millions dans l'ex-Union soviétique).

Dans l'ensemble, le pourcentage de la population souffrant de malnutrition en Afrique est passé de 1979-81 à 1995-97 de 37 à 33 % en Afrique subsaharienne et de 8 à 4 % en Afrique du Nord. Malgré ces progrès, c'est en Afrique subsaharienne que la malnutrition reste, en proportion de la population totale, la plus importante du monde, bien que le nombre total de personnes souffrant de malnutrition soit largement inférieur aux 525,5 millions de personnes recensées en Asie-Pacifique. Toutefois, la proportion en Asie-Pacifique a fortement décru, passant de 32 % en 1979-81 à 17 % en 1995-97. Le rapport de la FAO indique que la croissance économique rapide est un facteur déterminant dans ce déclin, alors que la croissance économique irrégulière conjuguée à la guerre, à la sécheresse et aux autres calamités explique les résultats plus mitigés de l'Afrique.

*******