L'éducation de base pour tous

Oxfam propose un accord pour un meilleur financement de l'éducation

Par Kevin Watkins*

"L'éducation," a écrit Julius Nyerere, "n'est pas un moyen d'échapper à la pauvreté, mais de la combattre." Ces mots de l'ancien président de Tanzanie valent pour toute une génération de dirigeants africains d'après l'indépendance, pour qui l'éducation était la clé du développement humain, de la démocratie et de la prospérité. Quatre décennies plus tard, alors que les gouvernements préparent le "Forum mondial de l'éducation pour tous" qui se tiendra à Dakar (Sénégal) à la fin du mois d'avril, le manque d'éducation menace de cantonner l'Afrique à la marginalité et à un avenir de plus en plus pauvre.


Une école tanzanienne : l'éducation primaire universelle en Afrique implique la réduction des dépenses militaires et du service de la dette.

Photo : ONU Afrique Relance / Betty Press


La conférence examinera les progrès réalisés depuis la dernière Conférence mondiale pour l'éducation pour tous qui s'est tenue en Thaïlande en 1990, et au cours de laquelle plus de 155 gouvernements se sont engagés à ce que tous les peuples aient accès à une éducation primaire de qualité d'ici 2000. Plus de la moitié des femmes et un tiers des hommes vivant en Afrique subsaharienne sont analphabètes et leur nombre va en s'accroissant. Plus de 40 millions d'enfants en âge de scolarisation -- près de la moitié de cette tranche d'âge -- ne vont pas à l'école. Des millions d'entre eux quittent l'école avant d'avoir acquis des bases. Dans la majeure partie de la région, l'infrastructure éducative de base est en mauvais état et constitue un environnement éducatif de piètre qualité qui donne de mauvais résultats et le taux de passage au secondaire et à l'enseignement supérieur le plus bas des pays en développement.

Lors du sommet des Nations Unies pour le développement social de Copenhague en 1995, les gouvernements ont fait de l'éducation primaire universelle un objectif clé du développement humain d'ici 2015. Mais si la tendance actuelle se poursuit, l'Afrique sera loin d'atteindre cet objectif. C'est actuellement la seule région en développement dans laquelle le nombre d'enfants non scolarisés continue d'augmenter. D'ici 2015, il y aura environ 57 millions d'enfants non scolarisés. Ces enfants représenteront 12 % de leur groupe d'âge, et les trois-quarts des enfants non scolarisés dans le monde.

Le coût humain de la crise de l'éducation en Afrique est incalculable. Pour les filles rurales, chaque année supplémentaire d'éducation primaire s'accompagne d'une baisse de 8 % de la mortalité infantile nationale.

Les causes de la crise de l'éducation en Afrique sont nombreuses. Les guerres civiles prolongées dans des pays comme l'Angola et le Soudan et les mauvaises politiques éducatives y contribuent. Toutefois, le manque de financement est sans doute le problème le plus répandu. Le marasme économique et la croissance rapide de la population ont réduit le montant des dépenses total par élève de 20 % depuis 1980, ce qui a eu des conséquences désastreuses sur la qualité de l'éducation. Une étude récente effectuée dans 10 pays africains a révélé qu'un tiers des élèves étudiaient dans des salles de classe sans tableau noir.

Priorités nationales

Les priorités nationales inadéquates sont en partie responsables de ces problèmes. Les gouvernements comme celui de la Zambie, du Tchad et du Mali consacrent moins de 1 % de leur produit national brut à l'éducation primaire. Le budget militaire continue à accaparer une plus grosse part des finances publiques que l'éducation primaire. Néanmoins les facteurs internationaux entrent aussi en jeu. Contrairement aux promesses des donateurs, les budgets d'aide à l'Afrique ont diminué de 3 milliards de dollars dans les années 1990, alors que le service de la dette a absorbé deux fois plus d'argent public que les investissements dans l'éducation primaire. En Zambie, on compte 500 000 enfants non scolarisés, alors que pour chaque dollar investi dans l'éducation le pays en dépense six pour le service de la dette.

Les programmes d'ajustement structurel ont également lourdement grevé les budgets de l'éducation. Environ 14 pays africains ont réduit leurs dépenses éducatives par habitant, du fait de programmes proposés par le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale; dans certains cas -- comme en Zambie, au Zimbabwe et au Niger -- cette réduction est de plus de 3 % par an.

Lorsque les investissements publics s'effondrent, la qualité de l'éducation se détériore, et les frais de scolarité sont assumés par les foyers. Les dépenses par foyer atteignent aujourd'hui plus des deux tiers des dépenses totales pour l'éducation dans des pays comme le Mali et la Tanzanie. Du fait de ce processus de privatisation de facto, l'éducation n'est plus à la portée des plus pauvres et les filles sont les premières à souffrir de ces restrictions financières.

La situation de l'éducation en Afrique n'est pas complètement décourageante. Au cours des deux dernières années, l'Ouganda a relevé ses taux de scolarisation en supprimant les frais de scolarité et, grâce à l'aide des donateurs, en augmentant massivement ses dépenses publiques dans ce domaine. Des réformes de grande envergure ont également été lancées au Mozambique et au Burkina Faso.

Cependant, même avec de bonnes politiques, de nombreux gouvernements africains n'ont pas la capacité financière d'atteindre l'objectif d'une éducation primaire universelle d'ici 2015. La situation est d'autant plus déconcertante que la communauté internationale a les moyens de réaliser cet objectif. Le coût total est estimé à 3,6 milliards de dollars par an pendant dix ans, soit de deux jours de dépenses militaires mondiales.

La Conférence de Dakar sera l'occasion pour la communauté internationale de doter des ressources nécessaires son engagement en faveur d'une éducation primaire universelle. C'est pourquoi Oxfam proposera un Accord pour l'Afrique lors de la conférence. Cet accord permettrait de dégager 2 milliards de dollars grâce à une augmentation de l'aide et à l'allégement de la dette. Ces ressources aideraient à accélérer les programmes éducatifs nationaux. En outre, l'accord créerait des bases permettant de mobiliser la volonté politique et les partenariats avec la société civile, indispensables pour répondre à ce qui est sans conteste le plus grand défi humain à l'orée du XXIe siècle.


* Kevin Watkins est conseiller principal d'Oxfam Royaume-Uni Irlande, une organisation non gouvernementale oeuvrant en faveur du développement durable en Afrique et dans d'autres régions.

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