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Les technologies de l'information au service du
développement"L'Afrique face aux défis de la mondialisation et l'ère de l'information" : tel était le thème du premier Forum pour le développement de l'Afrique organisé du 24 au 28 octobre dernier à Addis-Abeba par la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique. Ce Forum reprenait certains des grands thèmes de l'initiative spéciale du système des Nations Unies pour l'Afrique. Ce dossier rend compte des principaux débats et des discussions qui y ont eu lieu, de la situation actuelle des réseaux de communications de l'Afrique et des mesures que peuvent prendre les pays africains en vue de planifier leur expansion (voir parte 2). Des interviews avec divers participants y sont également présentées (voir parte 3).

Sous l'effet des pressions de divers revendeurs et des tendances récentes qui consistent à faire des technologies d'information et de communication une véritable panacée, la priorité a été donnée à l'acquisition de technologies, au détriment du contenu et de la gestion de l'information en Afrique, qui ont été plus ou moins négligés. L'Afrique a déjà des centaines de projets de technologies de l'information qui s'apparentent à des canalisations privées d'eau. La priorité accordée à la technologie, au lieu de l'information, et aux outils, au lieu des êtres humains, continuera à nuire considérablement au développement organisationnel. A l'avenir, le succès des organisations, des nations et des individus ne dépendra pas des toutes dernières technologies, mais plutôt du contenu novateur et bien géré qu'elles présentent. Il est donc important de continuer à mettre l'accent sur la gestion et la collecte sous forme numérique de l'information, ainsi que sur le traitement qualitatif et la dissémination qui en sont faits. -- Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique |
C'est en quelques phrases éloquentes que le président du
Mali Alpha Oumar Konaré a résumé les principaux thèmes
de la conférence : "En tant qu'Africain, je garde la tête
froide -- le prix d'un ordinateur peut être égal à huit
ans de salaires ou à la scolarisation de 20 enfants... Si nous ne
définissons pas notre propre vision d'avenir des technologies, nous
serons déçus... La libéralisation des communications
est irréversible... Ce sont les jeunes qui nous feront progresser
dans le domaine des nouvelles technologies... Nous devons éviter
le piège qui consiste à séparer notre renaissance culturelle
du développement économique. La mondialisation est inévitable
mais nous devons y participer tout en restant fidèles à nous-mêmes."
Photo : Barry Williams
Il s'est exprimé en ces termes à la fin du Forum pour le développement de l'Afrique. Organisé par la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique, ce forum marquait le début d'une série de rencontres annuelles au cours desquelles l'Afrique définira un programme précis pour le nouveau millénaire. Le thème choisi pour 1999 était le défi de la mondialisation et l'ère de l'information, sujets qui s'inscrivent dans le cadre de l'initiative spéciale des Nations Unies pour l'Afrique, lancée en 1996. Cette initiative vise notamment à mettre les technologies de l'information au service du développement, en partant du principe que l'amélioration des télécommunications est l'un des facteurs, et non l'un des résultats, du développement.
Parmi les participants se trouvaient aussi bien des militants des communautés et des experts techniques que des dirigeants nationaux et internationaux et des entrepreneurs du secteur privé. Le débat a connu quelques pointes d'optimisme, l'un des intervenants n'hésitant pas à affirmer que les nouvelles technologies permettent aux pays africains "de sauter le stade de l'industrialisation et de transformer leurs économies en économies de l'information, à forte valeur ajoutée, capables de rivaliser avec les économies des pays développés."
Mais le réalisme était également au rendez-vous.
Comment envisager de participer à l'ère de l'information alors
que l'agriculture, fondement économique de l'Afrique, est en difficulté
? Plus de 60 % des projets de technologies de l'information "se soldent
à un degré ou à un autre par un échec,"
d'après une étude thématique, qui note également
que "les pressions de l'offre" s'accentueront à mesure
que les nouvelles technologies rendront obsolète le matériel
acquis. Il ne faut pas que l'Afrique devienne un laboratoire expérimental
ou une décharge publique, conclut cette étude.*
Photo : Lydia Muluguetta
Le Secrétaire exécutif de la CEA, K.Y. Amoako, a présenté les défis à venir. En 2010, a-t-il fait remarquer, l'Afrique comptera plus d'un milliard d'habitants, soit près du double de la population de 1996, date à laquelle l'initiative société africaine à l'ère de l'information a été lancée (voir "Contre les abus de biens publics"). Lorsque les pays africains ont accepté ce cadre politique de déploiement des nouvelles technologies, ils ont décidé que d'ici à 2010, les femmes, les hommes, les enfants, les villages et les bureaux du secteur public et privé devraient tous pouvoir accéder en sécurité à l'information et à la connaissance, par le biais des ordinateurs et des moyens de communication. Pour atteindre ce but -- "équité d'accès aux technologies de l'information" pour les femmes, les jeunes et les personnes handicapées, ainsi que les communautés rurales et les groupes marginalisés des milieux urbains -- il faudra que des partenariats se forment dans et entre les pays africains, ainsi qu'avec le secteur privé, localement et à l'étranger, a annoncé M. Amoako.
Meles Zenawi, premier ministre éthiopien, a introduit une nuance importante : l'Afrique doit impérativement s'assurer un secteur privé dynamique. Si l'enthousiasme et la confiance font défaut au niveau local, il est peu probable que les investissements étrangers soient au rendez-vous. Mais "les Etats en situation d'échec" sont peu propices à la croissance. "Les Etats robustes" peuvent -- et doivent -- être à la fois légitimes et démocratiques. La libéralisation et la stabilité macro-économique "sont normalement considérées comme une fin en soi" mais ne produisent "ni une croissance ni une transformation véritables et viables." Le renforcement des capacités de l'Etat doit être "reconnu comme l'un des enjeux essentiels [de l'Afrique]," a-t-il conclu.
"Quelles mesures le secteur privé prendra-t-il pour améliorer
l'accès aux télécommunications en milieu rural ?"
La question a été posée aux représentants de
la Global Information Infrastructure Commission, (GIIC), une coalition internationale
de grandes entreprises des télécommunications, qui a récemment
créé une section GIIC-Afrique. "L'accès en milieu
rural n'est pas notre préoccupation première, "a répondu
un porte-parole, avant d'ajouter que" l'accès est très
important et sera favorisé par une plus grande concurrence."
Photo: Antonio Fiorente
De nombreux participants ont appelé de leurs voeux une privatisation et une libéralisation plus rapide. Assimilant les monopoles d'Etat des services de télécommunications à une "mainmise freinant le développement," l'un des intervenants a fait observer qu'il faut parfois attendre des mois ou des années avant de pouvoir accéder au courrier électronique. L'Union de télécommunications internationale estime que la mise en place de cinq lignes téléphoniques pour 100 Africains reviendra à 50 milliards de dollars. D'après un autre document thématique* de la conférence, "ce montant dépasse largement les capacités de financement du secteur public; d'importants investissements privés sont donc nécessaires" et les gouvernements auront de plus en plus de difficultés à maintenir leur monopole.
Les questions d'équité n'en restent pas moins capitales. Louise Fréchette, Vice-Secrétaire générale de l'ONU, a rappelé une vérité élémentaire. Quand bien même les nouvelles technologies seraient accessibles, "si la population ne sait pas lire, elles resteront aussi lointaines qu'aujourd'hui."
Réunis en petits groupes, les participants ont étudié toutes ces questions. Les représentants de la jeunesse de plusieurs pays ont insisté sur le fait qu'ils devraient être formés aux technologies de l'information et participer à leur développement.
Le groupe d'infrastructure a recommandé de faire des choix stratégiques : la question n'est pas de savoir s'il faut ou non privatiser et libéraliser les télécommunications, mais quand et comment le faire. D'après ce groupe, les pouvoirs publics devraient constituer, avant la libéralisation, des organismes de réglementation indépendants, de façon à ce que les négociations avec les investisseurs aboutissent à des technologies adaptées. Les intervenants ont souhaité que les législations nationales soient harmonisées, afin d'attirer davantage de capitaux et de faciliter des initiatives comme le Système régional africain de communications par satellite (RASCOM).
Créée en 1992, RASCOM relie 42 pays dans le cadre d'un projet par satellite qui bénéficie aux régions rurales. Les objectifs du projet consistent entre autres à installer 456 000 postes de relais alimentés par l'énergie solaire, à obtenir une ligne téléphonique pour cent personnes en milieu rural, à réduire de 50 à 5 km l'éloignement moyen d'un téléphone et à établir des liaisons directes entre pays africains.
Les technologies de l'information sont à replacer dans le contexte
des inégalités sociales, a indiqué le groupe d'étude
sur les questions sexospécifiques. Déjà défavorisées
en matière d'accès à l'éducation, au crédit
et à la propriété foncière, les femmes sont
également marginalisées dans tous les domaines des technologies
de l'information. Elles devraient participer à tous les processus
décisionnels importants de ce domaine, ont affirmé les participants,
qui ont également demandé que davantage de possibilités
soient offertes aux filles en matière d'éducation, particulièrement
dans les domaines scientifiques et techniques. Ils ont ajouté que,
notamment dans le secteur informel, les femmes entrepreneurs ont besoin
des produits, des services et de la formation qui leur permettraient de
faire du commerce électronique sans passer par de nombreux intermédiaires.

Prises de contact au centre de conférences.
Photo: Lydia
Muluguetta
Les participants ont présenté leur expérience en matière de télécentres. Il s'agit d'une méthode novatrice qui permet de développer en milieu rural l'accès au téléphone, aux ordinateurs et à Internet. Parmi les thèmes souvent cités figuraient la difficulté de trouver des opérateurs ayant des compétences en gestion et la viabilité des télécentres, beaucoup étant financés par des sources externes.
A cause de ces insuffisances et de problèmes liés à la portée des réseaux, au contenu et aux barrières linguistiques, les télécentres ne sont pas la seule solution en milieu rural, a déclaré Mme Kate Wild du Centre canadien de recherches pour le développement international, qui a assuré la coordination de la conférence. Les cliniques, les bureaux de poste et les établissements scolaires peuvent également offrir ces services aux communautés et, dans certains pays, les liens entre écoles se sont développés plus rapidement que les télécentres, car les réseaux électroniques peuvent facilement s'installer dans le système éducatif et les donateurs et les partenaires du secteur privé s'intéressent aux initiatives entreprises dans le domaine de l'éducation.
L'Université virtuelle africaine (UVA) en est un exemple. Cette initiative financée par la Banque mondiale contribue à "enrayer le déclin" des universités africaines, explique Stanley Moyo, maître de conférences à l'Université du Zimbabwe. Depuis 1997, l'UVA a relié 22 institutions dans 16 pays et en inclura bientôt huit autres, dans des pays francophones et lusophones. Elle propose des cours, tels que le calcul et les sciences de l'ingénierie, ainsi que des conférences. Environ 2 000 heures de cours ont été diffusées en direct par satellite cette année, et plus de 600 élèves ont suivi des conférences d'informatique. A l'avenir, les supports pédagogiques devraient provenir en plus grande partie d'Afrique.
Les universités africaines ont besoin pour leur survie des technologies de l'information, explique le professeur Olalere Ajayi de l'Université Obafemi Awolowo du Nigéria, avant de rappeler que le matériel informatique coûte deux fois moins cher lorsque les étudiants apprennent à assembler leurs ordinateurs. Ces institutions peuvent également fournir des services d'accès à Internet, a ajouté le professeur Mwenechanya. Grâce à des fonds de la Banque mondiale et des Pays-Bas, l'Université de Zambie a relié tous les bâtiments du campus par un réseau de fibres optiques, a obtenu un accès illimité à Internet et a fait de son réseau Zamnet un prestataire commercial de services d'accès à Internet.
La conférence a permis de replacer ces progrès dans le contexte plus général des questions de gouvernance et d'accès. Comment faire pour que la population du Nigéria, qui a 36 Etats et 770 pouvoirs publics locaux, bénéficie des services publics ? Lorsque les ressources à allouer sont rares, les gouvernements doivent faire preuve d'ingéniosité. Les participants ont appris que l'installation des ordinateurs et des logiciels et le support informatique des bureaux des services publics peuvent coûter 10 000 dollars par employé et par an, et que les coûts de formation, de support et de fonctionnement des investissements technologiques peuvent être cinq fois plus élevés que le prix d'achat du matériel. Mais pourtant, les pouvoirs publics et les autres organisations consacrent des sommes beaucoup plus importantes à l'achat de matériel qu'à la formation.
Les participants ne doutaient pas des avantages que les technologies de l'information peuvent apporter lorsqu'elles sont utilisées à bon escient. Au Maroc, l'informatisation et l'amélioration de la coordination entre les ministères des finances et de la planification auraient réduit de moitié depuis 1989 la durée de préparation du budget national. La CEA a proposé des directives précises concernant l'usage des technologies et la gouvernance. Il est recommandé d'ignorer d'abord complètement les technologies et de définir des priorités, des objectifs stratégiques et des jalons intermédiaires. La deuxième étape consiste à étudier différentes solutions technologiques, en tenant compte des contraintes et en analysant les coûts (investissements initiaux et dépenses de fonctionnement) et bénéfices de chaque solution. Après avoir choisi une solution, il reste à définir un programme de travail prévoyant l'acquisition et l'allocation des ressources et à dispenser la formation nécessaire. Enfin, il faut suivre et évaluer le projet à tous les stades.