Contre les abus de biens publics

La Conférence internationale contre la corruption met en lumière un mal mondial

Par Ernest Harsch à Durban

Accueillant les délégués venus d'Afrique et d'ailleurs, le président sud-africain, Thabo Mbeki, a émis l'espoir que la neuvième Conférence internationale contre la corruption (CICC) insufflerait "un élan supplémentaire à nous tous, Africains, pour intensifier notre lutte contre le fléau de la corruption." A en juger par la participation massive des pays africains aux délibérations qui se sont déroulées du 10 au 15 octobre, tel est précisément l'effet que pourrait avoir cette conférence, lorsque de retour chez eux, les représentants exigeront des mesures mieux concertées contre les malversations dans leurs pays et au niveau international.

Depuis 1983, la CICC se réunit tous les deux ans. A présent organisée par Transparency International, organisation non gouvernementale (ONG) dont le siège est à Berlin qui lutte contre la corruption dans le monde (voir encadré page 12), la conférence se déroulait pour la première fois en Afrique. Il s'agissait aussi de la manifestation la plus importante qui ait eu lieu jusqu'à présent, avec quelques 1 600 participants venus de 134 pays, alors que la conférence précédente de Lima (Pérou) n'avait réuni que 1000 délégués. Les préoccupations et les perspectives africaines ont donc été au coeur du débat international.



Les gouvernements démocratiques doivent contribuer à "élaborer des normes sociales s'opposant à un individualisme pervers et anti-social."
-- Thabo Mbeki, président de l'Afrique du Sud

Photo : ICC


Si la conférence réunissait de nombreux responsables gouvernementaux, des représentants d'institutions internationales, des cadres d'entreprises, des procureurs, des juges et d'autres professionnels, certaines des interventions les plus remarquées sont venues de la société civile et des ONG. Mme Wangari Maathai, dirigeante de l'organisation écologique kényenne Greenbelt Movement a suscité de nombreux applaudissements lors de l'ouverture de la session plénière, lorsqu'elle a vivement dénoncé l'implication des responsables gouvernementaux et des sociétés multinationales dans des pratiques frauduleuses partout en Afrique et mis l'accent sur le rôle essentiel des groupes non gouvernementaux et des groupes de citoyens qui luttent contre ce mal. Elle a également encouragé les militants à ne pas aborder ce problème de façon abstraite et générale, mais à "donner un visage à la corruption," en identifiant ses auteurs et ses victimes.

En dépit de l'opinion occidentale qui présente l'Afrique comme un continent particulièrement enclin à la corruption, beaucoup de conférenciers ont souligné la portée mondiale de ce phénomène, en prenant pour exemple les scandales récents de la Commission européenne, du blanchiment par des banques aux Etats-Unis de fonds russes frauduleux, du rôle de la corruption et du copinage dans la crise financière asiatique de 1997-98 et de nombreuses autres affaires de grande envergure. Encourageant les sociétés occidentales à ne plus "acheter" les dirigeants étrangers, ils ont appelé les banques du Nord à restituer "l'argent sale," volé aux pays en développement et déposé sur des comptes secrets.

Bien que la corruption ait une portée internationale, "elle est plus particulièrement destructrice dans les pays en développement, aux économies fragiles. Elle a gravement handicapé et faussé le développement de l'Afrique," a affirmé le Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, dans un message prononcé par M. Pino Arlacchi, Secrétaire général adjoint.

"Les gouvernements africains, en particulier, [...] doivent faire de la lutte contre la corruption une véritable priorité, a ajouté M. Annan. Sinon, le prix à payer sera très lourd : la perte de ressources et d'investissements étrangers, des décisions faussées et la trahison de la confiance publique."

Un frein au développement

L'objectif principal de la conférence étant de débattre des stratégies de lutte contre la corruption, peu de participants se sont penchés en détails sur des cas précis ou sur les effets concrets de la corruption. Mais, tous ont admis que celle-ci peut avoir des effets très néfastes sur les perspectives de développement d'un pays.

Quasiment aucun pays africain n'échappe à ce fléau. Au cours des deux ou trois dernières années seulement, des affaires illicites d'attributions de terres ou de logement ont été mises à jour au Botswana, au Burkina Faso, en Egypte, en Gambie, au Kenya et à São Tomé-et-Principe. L'Algérie, le Bénin et l'Egypte ont connu d'importants scandales éclaboussant les banques d'Etat, tandis que des membres de cabinets accusés de malversations financières ont été démis de leurs fonctions ou emprisonnés au Ghana, en Ethiopie, au Mozambique et en Afrique du Sud notamment.

Dans quelques uns des pays d'Afrique les plus importants sur le plan économique, le montant des pertes est stupéfiant. Une opération frauduleuse d'exportation d'or a coûté, à elle seule, plus de 150 millions de dollars au fisc kényen. Sous les anciennes dictatures du Nigéria et de la République démocratique du Congo (le Zaïre à l'époque), ce seraient littéralement des milliards de dollars qui auraient été détournés sur des comptes bancaires étrangers. Des plus petites économies ont également subi de lourdes pertes. Au Bénin, les directeurs de quatre sociétés d'Etat ont été accusés d'avoir détourné jusqu'à 62 millions de dollars, tandis que le premier ministre de São Tomé-et-Principe a indiqué au Parlement que la corruption menaçait la gestion fiscale nationale, compromettant ainsi l'assistance des institutions de financement multilatérales.

"La corruption, a déclaré le président Festus Mogae (Botswana) lors de la conférence, aggrave la pauvreté, car elle détourne, au profit de quelques riches et puissants, les fonds des caisses de l'Etat. La corruption fausse également les prix," a-t-il ajouté, car ceux qui en bénéficient "sont récompensés pour peu ou pas d'efforts, tandis que le coût des projets s'avère plus important qu'il aurait dû l'être." Elle biaise également les décisions économiques, donnant parfois la priorité à des projets de développement d'une utilité réduite ou nulle.

Selon des études réalisées par la Banque mondiale, les pays où les pratiques illicites sont largement répandues peuvent enregistrer des taux de croissance économique inférieurs de 0,5 à 1 % à la normale. L'impact de la corruption, a déclaré le président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, lors de la conférence, est plus fortement ressenti "par les couches les plus pauvres de la société," dans les domaines de la distribution de semences ou de médicaments, du commerce de rue ou de marché, des contrôles de police et dans bien d'autres secteurs d'activité.

En outre, la corruption "porte atteinte aux droits de l'homme" et "détruit la confiance accordée à la démocratie et la légitimité des gouvernements," indique la Déclaration finale de Durban.



Il faut donner aux citoyens les moyens "d'exiger une gouvernance responsable et transparente."
-- Wangari Maathai, dirigeante d'une ONG kényenne

La corruption généralisée a pu, à cet égard, contribuer à la guerre et aux conflits civils, notamment au Libéria, en Sierra Leone et en République démocratique du Congo. Même à une moindre échelle, la corruption renforce l'instabilité politique. Au cours des dernières années, le Burkina Faso a été secoué par d'importantes manifestations et grèves après l'assassinat d'un journaliste qui enquêtait sur la corruption à un haut niveau, tandis que les travailleurs municipaux du Malawi se mettaient en grève pour demander le renvoi de responsables municipaux corrompus et que les écologistes kényens manifestaient, en 1999, pour empêcher la vente de domaines forestiers d'Etat à des individus ayant des relations politiques.

Corruption, mauvaise gestion et gouvernance inadéquate nuisent non seulement à la stabilité économique, a déclaré le Ministre sud-africain de l'education, Kader Asmal. "Mais elles compromettent également le gouvernement aux yeux de la population. Elles engendrent un cynisme profond à l'égard des politiques et du pouvoir, ce qui est désastreux pour la démocratie."

Des perspectives variées

Les participants à la conférence ont débattu, avec forces convictions, des facteurs qui facilitent la propagation de la corruption. M. Joseph Warioba, qui dirige la Commission présidentielle de Tanzanie sur la corruption, attribuait principalement la prévalence de la corruption à la "cupidité et la pauvreté" -- la cupidité des riches et des puissants, qui mène à "la grande corruption," et la pauvreté des simples fonctionnaires et policiers qui sont tentés d'améliorer leurs faibles revenus grâce à des pots-de-vin et à l'extorsion, ce qu'on appelle la "petite corruption."

Parmi les défenseurs des droits de l'homme, M. Koigi wa Wamwere, qui est à la tête de l'Organisation nationale kényenne pour la démocratie et les droits de l'homme, a établi un lien étroit entre la corruption et les régimes anti-démocratiques. Il a rappelé qu'il a lui-même passé 13 ans en prison en raison de ses activités politiques, notamment de ses efforts pour dénoncer la corruption.

 



"La corruption exacerbe la pauvreté."
-- Festus Mogae, président du Botswana

Définissant la corruption comme un problème essentiellement lié au secteur public, certains intervenants ont vu dans la libéralisation économique la meilleure solution à long terme. M. Alassane Ouattara, ancien directeur général adjoint du Fonds monétaire international qui brigue aujourd'hui la présidence de la Côte d'Ivoire, a affirmé que "la corruption augmente souvent avec la hausse des effectifs du secteur public." Il a, par conséquent, engagé les pays africains à "tenter de diminuer le rôle de l'Etat." Le Ministre des finances du Tchad, Bichera Cherif Daoussa, a, quant à lui, estimé que les programmes d'ajustement structurel réduisent la portée de la corruption.

Des avis diamétralement opposés ont également été entendus. Pour M. John Makumbe, président de Transparency International-Zimbabwe, les programmes d'ajustement et la mondialisation de l'économie qui favorisent les intérêts des pouvoirs occidentaux et ouvrent les économies africaines aux "rapaces étrangers," tendent, en fait, à aggraver la corruption.

M. Richard Holloway, de l'ONG PACT-Zambie, a expliqué à Afrique Relance que dans les différents pays où il a travaillé, la libéralisation de l'économie et la privatisation ont contribué à creuser davantage le fossé entre riches et pauvres, parce que les hommes au pouvoir en ont profité pour s'enrichir illicitement : "La corruption est le revers de la privatisation." M. Mark Malloch Brown, administrateur du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), a observé que la corruption semble, en fait, avoir progressé ces dernières années. Evoquant l'ancien bloc soviétique, où le passage d'une économie centralisée à une économie de marché s'est opéré de façon brusque, il a déclaré que "le capitalisme sauvage" et la corruption qui l'accompagne sont essentiellement des problèmes à court terme, transitionnels. A long terme, la compétitivité du système capitaliste mondial "récompense le bien et punit le mal."



"La corruption augmente souvent avec la hausse des effectifs du secteur public."
-- Alassane Ouattara, ancien directeur général adjoint du Fonds monétaire international

Succédant à M. Malloch Brown à la tribune, M. J. H. Mensah, président de la Commission parlementaire des comptes du Ghana, s'est inquiété des "implications éthiques du paradigme capitaliste." Dans ce système, a-t-il dit, seul le profit compte et "l'aspect moral -- savoir comment est réalisé le profit -- est secondaire."

De même, le président Mbeki a mis en garde, dans son discours d'ouverture, contre la "déification des valeurs matérielles" qui accompagne l'économie de marché et a mis l'accent sur le rôle que les gouvernements démocratiques doivent jouer "en élaborant des normes sociales s'opposant à un individualisme pervers et anti-social."

Un arsenal de mesures

Quelles que soient les causes présumées de la corruption, il a été admis de façon unanime qu'il fallait pour combattre ce problème, en Afrique et ailleurs, redoubler d'efforts et de détermination. Le Ministre de la justice d'Afrique du Sud, Penuell Maduna, a observé qu'au cours des dernières années, de nombreuses stratégies de lutte contre la corruption ont été annoncées, mais ont été, pour la plupart, victimes d'un "manque de volonté politique." Elles ne peuvent aboutir "sans un engagement réel des dirigeants politiques et sans la volonté ferme de prendre des mesures décisives à l'encontre des responsables corrompus. Les dirigeants eux-mêmes doivent se prêter à des enquêtes." Les intervenants ont insisté sur le fait qu'il faut pour cela de nombreuses institutions judiciaires, des organes indépendants et des organismes de contrôle.

Le président Mogae (Botswana) a expliqué que son pays, qui a souvent été cité en exemple, au niveau international, pour son approche rigoureuse en matière de lutte contre la corruption, dispose d'un "arsenal de mesures," dont un Directoire autonome sur la corruption et le crime économique, une Commission parlementaire des comptes qui assure la transparence des dépenses publiques, un Bureau du Médiateur qui reçoit les plaintes des citoyens et divers programmes éducatifs et de formation destinés aux fonctionnaires et au grand public. Cette politique de "zéro tolérance" a permis de renvoyer, d'emprisonner et de contraindre au remboursement les responsables impliqués dans des affaires frauduleuses. En 1997, l'ancien président de la Bourse botswanaise a été reconnu coupable de corruption et incarcéré.

Réaménagement

L'arrivée au pouvoir, au Nigéria, en mai, du premier gouvernement élu démocratiquement depuis 15 ans a ouvert la voie à un vaste processus national de "réaménagement déontologique," a déclaré, lors de la conférence, le général David Jemibewon, Ministre des affaires policières, au nom du président Olusegun Obasanjo, qui ne pouvait assister à la cérémonie de clôture. "Pour assurer la longévité de la démocratie, a dit le général Jemibewon, il faut interdire aux doigts envieux et aux yeux gourmands l'accès aux caisses d'Etat. Ceux qui sont au pouvoir ont une responsabilité à assumer vis-à-vis de la population."

Depuis son arrivée au pouvoir, le nouveau gouvernement nigérian a ouvert de nombreuses enquêtes sur les malversations, annulé des contrats frauduleux, mis à la retraite un grand nombre d'anciens responsables militaires et saisi des parcelles de terrain et autres biens illégalement acquis. Le gouvernement a récupéré plus de 120 millions de dollars volés sous les précédents régimes militaires et convaincu les banques étrangères de geler 600 millions de dollars placés à l'étranger sur des comptes d'anciens dirigeants. Il a présenté au parlement une loi "Anti-corruption" afin de fournir un cadre juridique plus efficace.

Fin 1998, la Namibie a organisé une conférence consultative nationale pour élaborer une "stratégie d'intégrité," a indiqué le procureur adjoint par intérim du pays, M. Louis du Pisani. Le cabinet ministériel a ensuite approuvé, en mars 1999, la création, au sein du bureau du procureur général, d'un groupe de lutte contre la corruption, chargé d'enquêter et de prendre des mesures préventives.

L'Ouganda, qui a eu sa part de corruption à grande échelle, a déclaré "une guerre ouverte" à cette maladie, a expliqué Mme Miria Matembe, Ministre de la déontologie et de l'intégrité. Cela s'est notamment traduit, en juin 1998, par la mise en place, au sein du cabinet présidentiel, d'un Directoire de l'éthique et de l'intégrité, dont la responsable (Mme Matembe) occupe un poste de niveau ministériel, afin de coordonner tous les efforts déployés. Il existe également divers instruments de contrôle, d'audit et d'inspection. Le gouvernement envisage actuellement d'élargir l'application du "code des dirigeants" aux conjoints et autres proches des responsables de haut niveau, les obligeant à déclarer leurs biens, afin de rendre plus difficile la dissimulation des biens illégalement acquis. Enfin, a-t-elle ajouté, dans la mesure où "la corruption touche aussi le secteur privé," le gouvernement s'emploie, avec le concours d'organismes professionnels, à renforcer les codes de conduite déontologiques du monde des affaires et des organisations non gouvernementales.


Dispensaire en Tanzanie: la corruption détourne les rares ressources publiques nécessaires aux services sociaux et au développement.

Photo : ONU / Betty Press


Certains pays africains envisagent de mettre en place une convention régionale contre la corruption. L'Europe et l'Amérique latine disposent de telles conventions, ce qui n'est jusqu'à présent le cas ni de l'Afrique ni de l'Asie. En 1998, la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) a convoqué une table ronde régionale consacrée aux stratégies de lutte contre la corruption, qui s'est à nouveau réunie juste un mois avant la Conférence internationale contre la corruption de Durban. En février 1999, les représentants de 11 pays africains (Bénin, Botswana, Ethiopie, Ghana, Malawi, Mali, Mozambique, Sénégal, Afrique du Sud, Tanzanie et Ouganda), réunis à Washington sous les auspices de la Coalition mondiale pour l'Afrique, ont adopté un ensemble de principes visant à combattre la corruption en Afrique.

Organismes publics de contrôle

La frustration face à l'inefficacité des approches strictement juridiques s'est fait jour au cours d'un atelier régional sur l'Afrique. De nombreux participants souhaitaient que soit inversée la "charge de la preuve" dans les cas de corruption, c'est-à-dire que la culpabilité de l'accusé soit présumée jusqu'à ce qu'il soit prouvé innocent. Cette proposition a suscité un concert de protestations ; beaucoup s'inquiétaient qu'une telle pratique ouvre la voie à tous types d'abus. Le procureur Willie Hofmyer, qui dirige le Groupe sud-africain de confiscation des biens, estimait qu'une généralisation de l'inversion n'était pas souhaitable, sauf dans le cas des opérations de confiscation des biens inexpliqués de fonctionnaires.

La volonté des gouvernements et des responsables publics en matière d'auto-réglementation étant peu convaincante, la nécessité d'organismes de contrôle indépendants a fait l'unanimité. De nombreux pays africains envisagent de mettre en place un Bureau du médiateur. Nombre de parlements africains récemment élus n'ont pas les moyens de mettre effectivement en cause les actions des responsables publics, mais un Réseau parlementaire africain contre la corruption a été créé pour favoriser l'échange d'expériences et aider à élaborer des propositions sur les moyens de renforcer les capacités parlementaires de contrôle.

Un atelier consacré à la corruption politique a préconisé une législation limitant l'influence de l'argent dans les campagnes électorales et la gestion des partis, tandis qu'un autre atelier sur les médias mettait en évidence le rôle majeur de la presse dans la mise à jour de la corruption. Beaucoup s'accordaient à penser qu'il faut protéger les "indicateurs," aussi bien dans le milieu médiatique que dans le service public et le secteur privé.

Les orateurs ont insisté, à plusieurs reprises, sur le rôle indispensable des organisations de la société civile, qui constituent l'épine dorsale de la lutte contre la corruption. Elles sont tout à la fois en mesure d'attirer l'attention sur des cas de corruption et de faire pression sur les dirigeants politiques afin qu'ils respectent leurs engagements. Elles peuvent également aider à façonner les réactions publiques, a souligné Mme Maathai, du Kenya, en "conférant le pouvoir aux citoyens, par le biais de l'éducation civique afin qu'ils puissent exiger des gouvernements et des autorités locales une gouvernance responsable et transparente."

Des remèdes planétaires

Puisque la corruption traverse souvent les frontières nationales, la communauté internationale dans son ensemble a un rôle important à jouer à cet égard. Comme l'a dit le Secrétaire général de l'ONU, "seul un effort international peut permettre de relever des défis internationaux."

L'ONU participe à cette lutte, de diverses manières. Le Centre des Nations Unies pour la prévention internationale du crime a lancé un programme mondial contre la corruption pour aider les pays à construire leurs propres capacités institutionnelles et élabore actuellement un accord avec l'Afrique du Sud, afin d'appuyer la lutte contre la corruption au sein du système judiciaire de ce pays. Le PNUD consacre aujourd'hui près d'un tiers de ses fonds à des questions liées à la gouvernance. Lors de la conférence, M. Malloch Brown a annoncé que le PNUD et Transparency International ont mis en place un "fonds en partenariat pour la transparence," destiné à aider les ONG luttant contre la corruption.

De nombreuses autres institutions n'accordant parfois de l'aide au développement qu'à condition que des progrès aient été accomplis en matière de lutte contre les malversations, certains des participants à la conférence, dont Mme Maathai, se sont inquiétés du fait que l'Afrique se voit accablée de "conditions" supplémentaires. Pour la Banque mondiale, comme l'a confirmé M. Wolfensohn, "la Banque et les autres organisations peuvent fournir une aide, mais c'est de l'intérieur que doit venir la véritable motivation."

Tout en se félicitant de l'aide accordée aux efforts nationaux de lutte contre la corruption, de nombreux représentants des pays en développement ont insisté sur le fait que les pays industrialisés doivent redoubler d'efforts en vue d'assainir leurs pratiques et d'empêcher que leurs secteurs publics et privés n'exportent de la corruption vers le Sud. Jusqu'à présent, a indiqué le président Mogae, les gouvernements du Nord n'ont pas réussi à prendre "des mesures sévères" à l'encontre de leurs ressortissants impliqués dans des affaires de corruption à l'étranger. "Le corrupteur comme le corrompu doivent être poursuivis en justice comme il se doit," a-t-il affirmé.

Dans l'ensemble, les représentants ont accueilli avec satisfaction l'adoption par les pays industrialisés de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) d'une convention sanctionnant les opérations frauduleuses des responsables publics étrangers. Entrée en vigueur en 1999, cette Convention doit combler le vide juridique des législations des pays de l'OCDE qui a laissé le champ libre aux malversations étrangères et quelquefois même permis aux sociétés de déduire de leurs impôts le coût de ces opérations illicites. M. Mark Pieth, directeur du Groupe de travail de l'OCDE sur la corruption, a déclaré que cette Convention contribue ainsi à établir des pratiques commerciales justes et une bonne gouvernance.

De nombreux représentants ont suggéré des mesures supplémentaires : imposer une plus grande transparence lors des appels d'offres et des passations de marchés publics, faire en sorte que les sociétés cessent non seulement de verser des dessous de table, mais dénoncent les responsables gouvernementaux qui en réclament, et publier les noms des sociétés multinationales impliquées.

Rappelant qu'il est souvent très difficile d'enquêter sur des affaires aux ramifications internationales, M. Roger Batty, directeur adjoint du Directoire sur la corruption du Botswana, a appelé les organes judiciaires du Nord à coopérer davantage. Les représentants ont critiqué à maintes reprises les législations du Nord en matière de secret bancaire qui rendent très difficiles les opérations de localisation -- et de récupération -- de grosses sommes d'argent cachées à l'étranger par des dirigeants malhonnêtes. De récentes enquêtes sur des banques suisses et américaines ont prouvé que des millions de dollars, émanant de fonds illicites russes, mexicains, nigérians et d'ailleurs, ont été placés dans ces banques sur des comptes "privés."

La Déclaration finale de Durban a lancé un appel vigoureux pour qu'un frein soit mis au blanchiment d'argent au niveau international et pour l'élaboration de procédures facilitant la restitution des sommes détournées : "Il est absolument inacceptable que de l'argent soit investi dans les institutions du monde développé au bénéfice d'un petit nombre de personnes malhonnêtes, quand il est vital à ses propriétaires de plein droit, dans le Sud, et bénéfique au plus grand nombre."

La Déclaration appuie également le principe d'annulation de la dette extérieure des pays pauvres, défendu par la coalition internationale d'annulation de la dette du Jubilé 2000 et assorti de mécanismes visant à éliminer la grande corruption, pour que les bénéfices de l'annulation de la dette "aillent aux pauvres et non à une élite corrompue."

Lutter contre le "mal" sud-africain

Alors que l'Afrique du Sud s'efforce de construire une démocratie et une justice sociale sur les ruines de l'apartheid, la corruption demeure "le mal de notre société," a déclaré M. Stan Sangweni, président de la Commission du service public, lors de la Conférence internationale contre la corruption de Durban. Près d'une douzaine d'institutions, policières, judiciaires et chargées des enquêtes, contrôles et audits participent à la lutte contre ce mal, la Commission ayant pour responsabilité de coordonner leur travail.

Des sondages récents ont révélé que le grand public est de plus en plus préoccupé par la corruption en Afrique du Sud. Beaucoup pensent que le phénomène est allé en s'aggravant, vision que partage l'ancien Ministre de la justice Dullah Omar. En 1997, le groupe de conseil international Deloitte et Touche estimait que les pertes totales du secteur public sud-africain dues à la fraude et à la mauvaise gestion s'élevaient à près de 10 milliards de rand (1,7 milliard de dollars). La vie du pays est rythmée par les dénonciations de vastes scandales dont la presse indépendante fait ses gros titres.

Certains analystes estiment que le débat relativement libre sur la corruption qui prévaut aujourd'hui en Afrique du Sud -- comparé au silence et à la censure de mise sous l'apartheid -- a contribué à sensibiliser le public à la gravité de ce problème. Ils rappellent également que le système de l'apartheid entretenait lui-même une corruption largement répandue. Au cours des dernières années de l'apartheid, de nombreux cas de fraude massive et de pots-de-vin ont été mis à jour ; ils étaient pour la plupart liés au financement du secret Département de défense, aux opérations de contournement des sanctions internationales sur le pétrole et au fonctionnement des "homelands." Dans un système qui privait la majorité de la population des droits civiques les plus élémentaires, la transparence et la responsabilité étaient très limitées.

Le gouvernement démocratique arrivé au pouvoir en 1994 promettait une gouvernance nouvelle, honnête et ouverte, mais il héritait également de certains problèmes liés à la corruption. Etant donné les négociations à l'origine de la transition politique et la politique de réconciliation menée par le Congrès national africain (ANC), de nombreux administrateurs, fonctionnaires et policiers des anciennes bureaucraties nationale et locales ont conservé leurs postes, ainsi que leurs habitudes bien enracinées.

Comme c'est le cas dans d'autres pays en transformation rapide, de nouvelles possibilités de fraude sont aussi apparues. Certains responsables provinciaux de l'ANC ont été démis de leurs fonctions parce qu'on les suspectait de corruption et des scandales ont touché le bureau des postes, l'entreprise de télécommunications d'Etat, le ministère de la Santé, la South African Broadcasting Corporation et d'autres institutions. Dans la province de Gauteng (où se trouve Johannesburg) c'est environ un milliard de rand qui a été détourné d'un système de subventions destiné à aider les ménages à faibles revenus à bâtir des logements.

Pour éviter de telles dérives, la nouvelle constitution démocratique sud-africaine stipule clairement que l'administration publique devait être responsable de ses actes, transparente et s'inspirer de "critères élevés de déontologie professionnelle." Elle a créé de nombreuses institutions indépendantes, dont une Commission de service public investie de larges pouvoirs pour enquêter, contrôler et évaluer la performance de la fonction publique. Entre autres corps, le bureau du Commissaire général aux comptes a pour mission de détecter toute utilisation illicite de fonds publics. Il semble que le Groupe spécial d'investigation, créé par le président et dirigé par le juge Willem Heath, soit la plus indépendante et la plus énergique des institutions de lutte contre la corruption. En février 1999, le juge Heath indiquait dans un rapport au parlement que ce groupe a permis au gouvernement d'économiser plus de 500 millions de rand, et ce, uniquement durant ses six premiers mois d'activité.

Le bureau du procureur public, autre corps indépendant mandaté par la Constitution, englobe l'ancien bureau du médiateur ; il a pour mandat d'enquêter sur toutes formes "de conduites illicites" émanant d'employés gouvernementaux ou de tout autre individu en charge d'une fonction publique. L'année dernière, son bureau national a reçu près de 3 000 plaintes du public, tandis que le seul bureau régional parfaitement opérationnel, dans la province du Nord-Ouest, en recevait 4 000. "Se plaindre fait maintenant partie de notre culture," indiquait à Afrique Relance M. Gary Pienaar, enquêteur principal auprès du procureur d'Etat. Dans son ensemble, la transformation que connaît ce pays vient de la population noire qui dit "trop c'est trop, nous allons nous battre pour nos droits." Mais parce que le bureau souffre d'un financement insuffisant, il a du mal à répondre à toutes les plaintes.

L'engagement du grand public constitue, en effet, un élément clef de la stratégie sud-africaine de lutte contre la corruption. Le Sommet national contre la corruption, qui a eu lieu en avril 1999 au Cap a bénéficié de la participation du gouvernement et du secteur public, mais aussi de la représentation massive des organisations non gouvernementales et communautaires, des syndicats, des églises, des institutions commerciales et bancaires, des corps professoral et académique, ainsi que des médias.

Lors de ce sommet, Mme Safoora Sadek, présidente de la Coalition sud-africaine des ONG, a souligné l'importance particulière de la lutte contre la corruption pour les populations "pauvres et marginalisées." Parce que la corruption "détourne de la communauté des ressources qui lui sont vitales, au profit d'un enrichissement personnel. Elle freine et paralyse nos efforts de transformation et doit donc être enrayée."

Un mouvement international

Depuis sa création en 1993, l'objectif principal de Transparency International (TI) est de stimuler les initiatives de lutte contre la corruption au niveau international. Bien qu'accueillie avec suspicion à ses débuts, cette organisation non gouvernementale (ONG) a aidé à placer cette question sensible au coeur des programmes internationaux de développement. Son Index annuel de perception de la corruption -- qui classe les pays du globe suivant l'évaluation de leur niveau de corruption -- est aujourd'hui largement repris par les médias. TI a pris l'ampleur d'un véritable mouvement international, avec un secrétariat à Berlin et 77 chapitres nationaux à travers le monde.


Peter Eigen

Sur ses 17 chapitres africains, certains ont été créés récemment ; d'autres sont aujourd'hui très bien implantés, a expliqué à Afrique Relance Peter Eigen, président de TI. La faiblesse de certains chapitres s'explique entre autres par les progrès politiques réalisés ; c'est le cas lorsque des dirigeants "sont élus au parlement ou accèdent à la présidence," note M. Eigen. C'est ce qui s'est, par exemple, passé avec l'élection du président Festus Mogae au Botswana ou du président Olusegun Obasango au Nigéria, qui fut un des fondateurs de TI et l'ancien président de son conseil consultatif international.

M. Eigen rappelle que c'est en Afrique qu'il a commencé à s'intéresser à la corruption, lorsqu'il occupait le poste de directeur de la Banque mondiale à Nairobi, au Kenya. Mais, comme il était encore "interdit" de soulever le problème de la corruption au sein de la Banque, il a démissionné en 1991 et lancé plus tard TI, avec quelques collaborateurs. James Wolfensohn, président de la Banque mondiale, a reconnu, lors de la conférence de Durban, que TI a aidé à ouvrir le débat sur la corruption, qu'on désignait auparavant à la Banque comme le mot commençant par "c."

En plus du soutien qu'il apporte aux chapitres nationaux -- qui fonctionnent comme des ONG autonomes et "non comme les satellites" d'une instance internationale -- le secrétariat berlinois s'intéresse aux gouvernements donateurs et aux multinationales. "Beaucoup des principaux acteurs du marché international sont fortement impliqués dans la corruption," explique-t-il. TI essaie de construire "des ponts" vers les multinationales qui cherchent à abandonner les pratiques illicites. Pour exercer une pression plus forte, TI a publié en octobre son premier Index des payeurs de dessous de table, pour faire la lumière sur les pays dont les sociétés sont les plus impliquées dans des pratiques frauduleuses à l'étranger (voir <www.transparency.de>).

Des progrès ont été réalisés parmi les sociétés -- bon nombre d'entre elles se montrent plus sévères vis-à-vis de la corruption et certaines participent aux activités de TI -- et parmi les institutions spécialisées et au sein de l'Organisation de coopération et de développement économiques. Mais l'Organisation mondiale du commerce "ne s'intéresse toujours pas à la question, bien que son mandat principal consiste à défendre la liberté des échanges, et que la grande corruption constitue, sans aucun doute, une restriction du commerce, une barrière douanière au libre échange"

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