'Brisez les chaînes de la dette !'

Campagne internationale de Jubilee 2000 : pour un allégement plus conséquent

Par Carole Collins*

L'allégement de la dette restera une question d'actualité vu les maigres résultats du sommet du Groupe des Sept (G-7) de cette année à Cologne. Les propositions qui y ont été annoncées le 18 juin sont très en-deçà de l'annulation nécessaire et ne changeront guère la vie des Africains, soutient Jubilee 2000, la coalition internationale des organisations non gouvernementales (ONG). Certains groupes membres de la coalition continuent de dénoncer le cadre actuel de l'allégement de la dette -- l'initiative pour la réduction de la dette des pays pauvres très endettés (PPTE) -- comme une "cruelle supercherie."

L'ampleur croissante que prend le mouvement mondial de Jubilee 2000 en faveur de l'annulation de la dette des pays pauvres -- des campagnes nationales sont menées dans plus de 50 pays débiteurs et créanciers, des pétitions de Jubilee 2000 circulent dans plus de 100 et plus de 17 millions de signatures ont été recueillis à ce jour -- a amené les dirigeants du G-7 à oeuvrer dans ce sens. Plus de 35 000 sympathisants de Jubilee 2000, dont beaucoup arboraient les écharpes couleur arc-en-ciel de la campagne de Jubilee 2000/Allemagne, s'étaient massés sur les routes, les ponts et les rives du Rhin à Cologne pendant que quelque 15 000 autres manifestaient à Stuttgart pour exiger que le G-7 réduisent davantage la dette.


L'initiative de Cologne "ne fait que polir -- au lieu de briser -- les chaînes de la dette qui maintiennent de nombreux pays dans la pauvreté à perpétuité"

-- Conseil sud-africain des églises

Etant donné que 33 des pays pauvres très endettés était au départ des pays africains, la dette de l'Afrique subsaharienne a été au centre des efforts faits par Jubilee 2000 en faveur d'une réduction de la dette depuis l'avènement du mouvement au milieu des années 90, inspiré par un appel biblique à "proclamer le jubilé" et à rétablir la justice entre créanciers et débiteurs "en libérant les captifs et en annulant toutes les dettes."

L'impact croissant du mouvement

L'impact politique de Jubilee 2000 a considérablement augmenté depuis mai 1998, lorsque 50 000 de ses sympathisants ont formé une ceinture de 10 km autour du sommet du G-7 à Birmingham (Royaume-Uni) pour demander un allégement plus important de la dette. L'Allemagne, appuyée par les Etats-Unis, le Japon et l'Italie, avait bloqué à l'époque les propositions britanniques allant dans ce sens, propositions qui, avec du recul, paraissent bien modestes.

Depuis lors cependant, les gouvernements du G-7 ainsi que le FMI et la Banque mondiale ont commencé à prendre plus au sérieux les nombreuses critiques élevées publiquement contre l'initiative PPTE -- pour cause de mauvaises politiques, de processus non démocratique et de mauvais résultats -- ainsi qu'à préconiser des solutions plus radicales à l'accumulation de la dette.

Le mouvement international Jubilee 2000 a également soulevé d'autres questions importantes liées à la dette :

Objectif commun, tactiques différentes

Parler aux décideurs du monde entier d'une même voix été une gageure, étant donné les différentes réalités historiques et régionales du Nord et du Sud. Le mouvement mondial Jubilee 2000 s'est attaché à développer une vision stratégique commune pour ses campagnes tant dans les pays créanciers que dans les pays débiteurs. Cet effort se poursuit.

La cinquantaine de campagnes nationales Jubilee 2000 s'accordent sur la nécessité d'une annulation de la dette. Toutefois, les diverses histoires nationales et régionales ont donné lieu à différentes interprétations. Lors d'une réunion tenue à Accra en avril 1998, 15 campagnes nationales africaines ont fait une déclaration dans laquelle elles soutenaient une annulation totale et inconditionnelle de la dette au motif qu'il s'agit d'une question de justice, de réparation et de restitution. Dans la Déclaration de Tegucigalpa de janvier 1999, 14 campagnes d'Amérique latine et des Caraïbes, citant les précédents que sont la renégociation de la dette du Pérou en 1946 et celle de l'Allemagne en 1953, ont préconisé de limiter au plus les obligations au titre du service de la dette à 3 % du budget national.

Les mouvements d'Afrique ont averti que les campagnes menées dans les pays créanciers devraient veiller à respecter, et non saper par inadvertance, les stratégies de négociation du Sud.

Lors des réunions qui ont précédé le sommet de Cologne, les mouvements Jubilee du Sud ont souligné combien il importait de renforcer leurs campagnes nationales sur le terrain ainsi que les échanges Sud-Sud. Ils ont souligné que le Sud devait jouer un plus grand rôle dans la direction de la campagne mondiale.

'Dette odieuse'

Les campagnes Jubilee du Sud espèrent parvenir à un consensus élargi lors d'un sommet "Sud-Sud" qui se tiendra en novembre 1999 en Afrique du Sud. En juin 1999 déjà, regroupés en un mouvement dénommé Jubilee Sud, elles avaient adopté le slogan commun (figurant sur leurs t-shirts à Cologne) suivant : "Don't owe, won't pay" (On ne doit pas, on ne paie pas). Cette position traduit le consensus selon lequel la majeure partie de la dette des pays en développement est une "dette odieuse" consentie à des régimes répressifs et à des dictateurs, dont Mobutu Sese Seko, Ferdinand Marcos, le régime d'apartheid ou les juntes militaires d'Amérique latine, pour les aider à se maintenir au pouvoir ou à s'enrichir.

C'est la raison pour laquelle en 1995, l'Afrique du Sud a-t-elle annulé unilatéralement et inconditionnellement la dette que lui devait la Namibie pour des prêts consentis du temps de l'apartheid. Au début de 1999, l'Afrique du Sud a également annulé la dette que lui devait le Mozambique à la suite d'un appel éloquent lancé par le président mozambicain Joaquim Chissano aux créanciers. Une campagne pour l'annulation de la "dette odieuse" de l'Afrique du Sud et des anciens Etats de la ligne de front causée par l'apartheid a été publiquement lancée à une réunion régionale de Jubilee 2000 pour l'Afrique australe, à Johannesbourg en mars 1999.

Le réseau sur la dette de l'Ouganda (Uganda Debt Network) a contribué à la mise en place du Fonds ougandais pour la lutte contre la pauvreté (Uganda Poverty Action Fund) par lequel les ONG collaborent avec le gouvernement ougandais pour déterminer comment seront utilisées les économies issues de l'allégement. Selon Oxfam, ce fonds a permis d'améliorer considérablement l'accès à l'enseignement primaire ces deux dernières années. Des fonds identiques proposés par les campagnes nationales Jubilee 2000 en Zambie et en Tanzanie ont reçu l'appui du gouvernement.

Ces derniers mois, les campagnes du Nord ont activement fait pression sur la Banque mondiale, le FMI et le G-7 afin qu'ils tiennent plus tôt des consultations élargies avec la société civile du Sud quant à la meilleure façon d'annuler la dette qui ne peut être remboursée.

Activités après Cologne

Pendant l'été 1999, le mouvement mondial Jubilee 2000 a intensifié les appels en vue d'une annulation plus substantielle de la dette et d'efforts renouvelés pour adapter les programmes et les politiques du FMI et de la Banque mondiale de façon à réduire et non aggraver la pauvreté. Le 6 août, le responsable de Jubilee 2000/Royaume-Uni, Mme Ann Pettifor, et la présidente de Jubilee 2000/USA, Mme Jo Marie Griesgraber, ont rencontré M. Larry Summers, Secrétaire des Etats-Unis au Trésor, pour réitérer avec force ces messages. Les représentants de divers campagnes Jubilee 2000 envisagent de les réaffirmer lors des réunions annuelles de FMI et de la Banque mondiale du 28 au 30 septembre.


Pompage de l'eau en Erythrée : les ONG veulent s'assurer que l'allégement de la dette profitera aux pauvres d'Afrique.

Photo : ONU / Milton Grant


Les campagnes Jubilee Sud ont condamné l'initiative de Cologne au motif qu'elle préserve largement le programme PPTE en tant que "plan des créanciers, par les créanciers et pour les créanciers" qui n'est pas conforme à l'engagement pris par l'Organisation pour la coopération et le développement économiques "de réduire de moitié la pauvreté absolue d'ici à 2015." La proposition de Cologne, poursuit Jubilee Sud, "ne reconnaît pas les dimensions morales de la crise de la dette et la responsabilité historique des pays riches dans la situation actuelle."

D'autres campagnes Jubilee ont aussi joué un rôle crucial. Le Père Pete Henriot, un prêtre catholique qui participe activement à la campagne de Jubilee 2000/Zambie, soutient que les conditions imposées de l'extérieur empêchent les décideurs des pays concernés de défendre les aspirations de leurs concitoyens. La "période probatoire" imposée aux pays endettés par l'initiative PPTE est, selon lui, "économiquement dommageable et politiquement desctructif."

Le Canadian Ecumenical Jubilee Initiative et CAFOD, un réseau international d'institutions catholiques, estiment que l'initiative de Cologne n'annulera pas des montants suffisants. Dans une déclaration de juin 1999, le Conseil sud-africain des églises indique que l'initiative "ne fait que polir -- au lieu de briser -- les chaînes de la dette qui maintiennent de nombreux pays dans la pauvreté à perpétuité. Plus grave encore, le plan pourrait renforcer l'emprise économique du Nord sur le monde en développement."

En juillet, le Ministre sud-africain du commerce, Alec Erwin, a qualifié la politique de la dette du G-7 de "criminelle," ajoutant que si les pays développés veulent contribuer à la construction de l'Afrique australe, ils devraient le faire "non pas en nous donnant des leçons de bonne gouvernance, mais en annulant la dette." A la fin d'août, le président botswanais Festus Mogae demandait aux créanciers d'annuler la totalité de la dette de l'Afrique, lors d'une conférence des ministres et experts financiers de 17 pays africains organisée spécialement à Nairobi pour rechercher des solutions au problème de la dette de l'Afrique.

Le Secrétaire exécutif de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC), Kaire Mbuende, a demandé au G-7 d'annuler la dette de l'Afrique australe d'un montant de 50 à 75 milliards de dollars. Il a aussi critiqué le plan du FMI visant à financer l'allégement de la dette en partie par des ventes d'or du FMI, arguant que cela entraînerait "du chômage et des difficultés économiques" dans des pays producteurs d'or tels que la Namibie, l'Afrique du Sud, la Tanzanie et le Zimbabwe ainsi que dans les pays qui offrent du travail dans leurs mines. M. Mbuende a véritablement accusé les pays du G-7 de vouloir maintenir la dette comme "un instrument utile de contrôle politique, de façon à continuer à imposer leur volonté aux populations en leur rappelant sans cesse combien elles leur doivent et quand il faudrait payer."


*Carole Collins a été coordonnatrice nationale de Jubilee 2000/USA.

 

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