
Le sida constitue, avec les conflits armés, le plus grand obstacle au développement dans une grande partie de l'Afrique subsaharienne, dit Dr. Peter Piot, Directeur exécutif du Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida (ONUSIDA). Invité à prendre la parole à la conférence des ministres africains des finances, de la planification et du développement économique lors de la conférence de la CEA en mai, Dr. Piot a présenté cette "crise de développement." Il a également indiqué que les pays africains devaient établir leurs propres programmes de développement, dans lesquels le sida devrait figurer en bonne place.
Il a exhorté les ministres à s'impliquer personnellement en parlant publiquement et avec force de la façon dont le VIH/sida menace l'avenir de leurs pays respectifs. Les ministres devraient mobiliser l'appui politique et les ressources humaines et financières aux niveaux national et international, a-t-il ajouté. Le succès de la lutte nationale contre le sida "dépend de gens comme vous," a dit Dr. Piot, qui a ajouté : "en vous prononçant sur le VIH/sida, vous passerez un puissant message aux autres."
Les ministres doivent mobiliser davantage de ressources pour la prévention du sida, poursuit le Dr. Piot. Selon une étude récente, en 1997, les pays africains n'ont dépensé que 150 millions de dollars pour la prévention du sida, dont seulement 10 % provenant des gouvernements. En revanche, l'ONUSIDA estime qu'il faut au moins un milliard de dollars pour contenir l'épidémie. Les gouvernements doivent donc accroître les dépenses par habitant consacrées à la prévention du sida et transférer les fonds destinés à l'éducation, à la santé, à l'infrastructure et au développement rural vers la prévention du sida pour la simple raison que l'épidémie "compromet les objectifs mêmes de ces autres investissements."
Les résultats économiques de l'Afrique se sont améliorés ces dernières années, reconnaît-il. Toutefois, tout gain futur sera compromis car le sida, qui est déjà une épidémie dans certains pays, "va exploser dans d'autres au cours des prochaines années." Pour réduire la pauvreté de moitié d'ici à 2015, le PIB de l'Afrique doit enregistrer un taux de croissance annuelle de 7 %. Or, dit Dr. Piot, citant une estimation prudente de la Banque mondiale, les pays fortement touchés par le VIH perdront chaque année 1 % sur le taux de croissance de leur PIB. Au cours de la prochaine décennie, la perte conjuguée pourrait être pour le Kenya de 15 % tandis que les indicateurs du bien-être humain se détérioreront considérablement partout en Afrique australe du fait du sida.
Le VIH/sida aura un impact terrible sur les ménages et les activités à tous les niveaux de l'économie nationale et de la société. Les revenus, l'éducation et la productivité agricole et industrielle s'en ressentiront. Et les efforts déployés pour attirer des investissements de qualité seront vains.
Cependant, l'Afrique entière peut tirer des enseignements du Sénégal et de l'Ouganda, où un ferme appui politique, une large participation institutionnelle et des programmes efficaces ont permis de contenir les nouvelles infections au VIH et d'améliorer les soins aux malades. Dr. Piot a souligné l'importance d'une direction éclairée, depuis le chef d'Etat jusqu'aux élus locaux, et des partenariats avec les organisations non gouvernementales, les collectivités et le secteur privé. Les normes culturelles doivent également changer afin de permettre des débats publics francs sur les moyens de prévenir la transmission du VIH/sida.
Le partenariat international contre le VIH/sida en Afrique serait un élément essentiel de cet effort. Il se fonderait sur le renforcement de la collaboration entre les sept membres de l'ONUSIDA (UNICEF, PNUD, Banque mondiale, OMS, UNESCO, Fonds des Nations Unies pour la population et Programme des Nations Unies pour le contrôle international des drogues) et entre les pays africains eux-mêmes. Il découle d'une résolution de l'Organisation de l'unité africaine en date de 1998, de la deuxième Conférence internationale de Tokyo -- sur le développement de l'Afrique et de discussions bilatérales récentes. L'objectif est de veiller à l'application, dans la plupart des pays africains, au cours des cinq prochaines années, de programmes de lutte contre le sida à large échelle permettant de réduire considérablement les nouvelles infections, de fournir des soins aux personnes souffrant du VIH/sida et d'apporter un appui concret aux ménages et communautés touchés.
Coup d'oeil sur le VIH/sida-- Au moins 9 millions d'Africains sont déjà morts du sida. Pendant la seule année 1998, 1,5 million d'adultes, soit l'équivalent de la population totale du Botswana, sont morts du sida, auxquels s'ajoutent 500 000 enfants, soit l'équivalent de la population totale de la Guinée équatoriale. -- En 1998, 3,5 millions d'adultes, soit l'équivalent de la population totale de l'Erythrée, ont contracté le VIH et les mères séropositives ont infecté 500 000 enfants à la naissance. -- Plus de 22 millions d'Africains, soit environ la population de l'Ouganda, souffrent actuellement du VIH/sida. -- La moitié des consultations extérieures dans les hôpitaux du Zimbabwe ont trait à des maladies liées au VIH/sida. -- D'ici à 2005, le traitement du sida engloutirait plus de 60 % du budget du ministère zimbabwéen de la santé; dans le cas du Kenya, le chiffre est de plus 50 %. -- Un enseignant meurt du sida chaque jour en Côte d'Ivoire, qui n'est pourtant pas le pays le plus touché. -- Le revenu moyen d'une famille baisse de moitié lorsqu'un membre meurt du sida. -- Dans un tiers des foyers ruraux touchés par le VIH, la production agricole baisse de moitié. Une étude réalisée au Zimbabwe a montré que la production de maïs a baissé de 61 %, celle des légumes de 49 % et celle du coton de 41 %. -- Les militaires courent deux à cinq fois plus de risques de contracter le VIH que les civils. -- Les bénéfices des sociétés ont baissé de 7 % à 20 % dans certains pays africains comme conséquence directe du VIH/sida. -- Les prestations aux employés, exprimées en pourcentage de la masse salariale, pourraient augmenter de 7 % à 19 % en Afrique du Sud du fait du sida. |