Mettre l'Afrique sur la voie de l'avenir

La bonne conjoncture risque de se transformer en marasme, avertit la CEA

Par Nii K. Bentsi-Enchill en Addis-Abeba

D'abord la bonne nouvelle : pour la quatrième année consécutive, le produit intérieur brut de l'Afrique (PIB) a crû plus vite que la population, soit une augmentation continue du revenu moyen de tous les Africains, selon le Rapport économique sur l'Afrique 1999 publié en mai par la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique (CEA). C'est un changement manifeste par rapport au 15 années précédentes où le revenu par habitant n'a cessé de baisser et où le taux de croissance du PIB de 3,3 % enregistré par l'Afrique en 1998 (contre 2,9 % en 1997) était le plus élevé du monde.


Construction de routes au Mozambique : la plupart des pays africains n'ont pas les infrastructures ni le personnel qualifié nécessaires pour assurer une croissance soutenue.

Photo: USAID


Néanmoins, le continent doit enregister une croissance de 7 % par an pour réduire la pauvreté de moitié d'ici à 2005, l'objectif convenu en 1995 au Sommet mondial pour le développement social à Copenhague. Or, seulement trois pays (Botswana, Répubique du Congo et Guinée équatoriale) ont enregistré un taux d'au moins 7 % en 1998, d'où la mauvaise nouvelle: deux Africains sur cinq vivent dans la pauvreté absolue et leur nombre augmente. En outre, 80 % des "pays à faible taux de développement humain," à taux de croissance démographique élevés, à revenu faible, à des taux d'alphabétisation bas et à espérance de vie faible, se trouvent en Afrique.

S'il est vrai que la forte croissance du PIB des quatre dernières années a amélioré les perspectives à moyen terme, l'Afrique reste toutefois vulnérable à deux variables qui conditionnent sa croissance et sur lesquelles elle n'exerce aucun contrôle : les aléas climatiques et l'environnement économique extérieur. Les conditions climatiques ne peuvent pas être favorables chaque année, quoique ce fût le cas ces quatre dernières années, et il est peu probable que la situation économique mondiale s'améliore à moyen terme. Par conséquent, l'Afrique doit relever le défi "redoutable" de plus que doubler son taux de croissance et de le maintenir au niveau nécessaire pour enrayer la montée de la pauvreté.

Cependant, la plupart des pays africains -- représentant plus de 60 % de la population du continent et produisant 76 % de son PIB l'année dernière -- n'ont pas les structures de base pour assurer une croissance soutenue et réduire la pauvreté, note la CEA. En effet, seuls le Botswana, Maurice et l'Afrique du Sud satisfont les conditions minimales requises pour assurer la croissance et le développement. Les caractéristiques notables communes à ces pays sont le niveau élevé de mise en valeur du capital humain et de diversification de l'économie et les faibles coûts des transactions, indique le rapport.

La CEA utilise différents indicateurs, notamment trois qu'elle a créés (l'indice de l'évolution annuelle des résultats, l'indice de viabilité économique et l'indice de la politique économique) pour déterminer les critères de la croissance. Selon ses conclusions, seulement 11 pays (soit 23 % de la population de l'Afrique) remplissent les trois conditions propices, à savoir des degrés minimaux de stabilité sociale et macroéconomique et d'efficacité en matière d'allocation des ressources. Les données utilisées par l'éminent économiste Paul Collier pour arriver à cette conclusion sont de 1996. Aujourd'hui, selon les estimations, seulement 15 % des Africains vivent dans un environnement réputé remplir les conditions minimales propices à une croissance et un développement durables. Comme il fallait s'y attendre, les pays les moins bien classés selon ces indices sont ceux qui sont touchés par les conflits civils.

Comprendre l'ampleur et l'étendue de la pauvreté est un premier pas nécessaire -- mais pas suffisant -- vers une réduction de la pauvreté. En conséquence, le rapport présente des défis que chaque pays doit relever à son niveau. Et puisqu'il n'existe pas de formule unique pour assurer la croissance et réduire la pauvreté dans tous les pays africains, la CEA indique que le rapport vise à amener les décideurs à trouver des solutions adaptées à leur réalité tout en tirant parti des enseignements de l'expérience des autres.

Inadéquation de l'orthodoxie

Un thème central du rapport est que les politiques macroéconomiques orthodoxes ont récemment stimulé la croissance dans bien des pays africains sans pouvoir néanmoins la soutenir. En effet, poursuit la CEA, "la principale erreur" des 20 dernières années "a été de mettre l'accent sur la stabilité macroéconomique" et de négliger les questions de capacité et les éléments structurels et institutionnels. La poursuite de la stabilisation, objectif visé par l'ajustement structurel, a amené à sacrifier les investissements "nécessaires pour mettre en place les institutions et les infrastructures voulues et pour mettre en valeur les ressources humaines et les retenir." En outre, les politiques visant à assurer la stabilité macroéconomique et la viabilité "n'ont pas été élaborées ou appliquées." Ce sont là les tâches à accomplir d'urgence, déclare la CEA, qui ajoute que "son objectif ultime est de contribuer à faire mettre l'accent sur les questions structurelles à long terme tout en répondant aux questions et mesures à court terme qui ont eu tendance à dominer le débat sur les politiques économiques."

Selon la CEA, les questions cruciales au cours des deux prochaines décennies seront notamment le dévelopement humain et institutionnel, la diversification des structures, l'abaissement des coûts des transactions, l'amélioration de la compétitivité, la protection des ressources naturelles et la mobilisation des ressources pour le fiancement du développement. Tous ces éléments sont indispensables aux économies africaines pour qu'elles puissent accélérer la croissance afin d'atteindre et de mainteinr le taux annuel de 7 % nécessaire pour réduire la pauvreté.

Résultats déséquilibrés

Si les résultats enregistrés par l'ensemble de l'Afrique en 1998 sont positifs, il existe toutefois des variations. La production totale a augmenté en Afrique du Nord et du Centre mais a baissé partout ailleurs. La croissance s'est poursuivie dans les pays exportateurs de pétrole (3,8 % en 1998 contre 3,6 % en 1997) mais s'est ralentie au Gabon et en Angola. Les pays africains importateurs de pétrole ont bénéficié de la baisse des prix du pétrole et des bonnes conditions climatiques, enregistrant un taux de croissance de 2,9 % en 1998 contre 2,3 % en 1997. Les 33 pays les moins avancés (PMA) du continent s'en tirent même mieux car le taux de croissance de leur production est passé de 2,4 % en 1997 à 4,1 %. Seulement deux pays (Comores et République démocratique du Congo) ont enregistré une croissance négative en 1998 contre quatre (Comores, République démocratique du Congo, République du Congo et Maroc) en 1997.

La récession que connaissent les marchés émergents, et qui touche l'Afrique essentiellement à cause de la baisse des prix des produits de base, a eu une incidence sur toutes les exportations africaines. Le pétrole, qui contribue pour 60 % aux recettes extérieures de l'Afrique, a été le produit le plus touché, ses cours ayant chuté de 42 %. Les recettes d'exportation du continent ont baissé de 17 %, les termes de l'échange se sont détériorés de 13 % et, pour la première fois dans les années 90, la balance commerciale de l'Afrique est négative, le déficit du compte des opérations courantes atteignant 16 milliards de dollars.

S'agissant des ressources financières, le rapport indique que le montant total des apports est tombé de 4,5 milliards de dollars en 1997 à 3 milliards de dollars en 1998 du fait de la réduction des flux privés et des crédits bilatéraux. Les chiffres sont édifiants: les transfers nets en faveur de l'Afrique subsaharienne ont baissé de près de 40 % et les obligaions totales au titre du service de la dette de l'Afrique sont passées à près de 36 milliards de dollars, soit 31 % des exportations de biens et services. Comme note positive, l'investissement en tant que pourcentage du PIB est passé de 21 % en 1997 à 23 %, soit beaucoup plus que la moyenne de 19 % enregistrée pendant la période 1990-97. La raison en est l'augmention des revenus et la baisse des dépenses de consommation, en particulier de l'Etat, ce qui a favorisé une relance de l'épargne intérieure, qui est passée de 17 % du PIB à 18 %.

Cependant, dit la CEA, l'investissement demeure d'une manière générale insuffisant et les devises trop rares pour importer les biens d'équipement nécessaires. Battant en brèche certaines prescriptions importantes de l'orthodoxie en vigueur, le rapport soutient que les politiques monétaires rigoureuses, les taux d'intérêt élevés et la réduction des dépenses publiques, en particulier pour les investissements dans le secteur public, figurent parmi les causes de la faiblesse des investissements.

La situation par secteur

L'agriculture et l'industrie devraient stimuler la croissance en Afrique à ce stade de son développement car ce sont des secteurs qui produisent des biens commercialisables, dit la CEA. Malheureusement, ces secteurs se sont contractés alors que la part du secteur des services dans le PIB est passé de 39 % à 49 % pendant la même période, ce qui a créé un "déséquilibre énorme et croissant." Alors que le secteur public se désengage de l'activité économique et que l'allocation des ressources induite par le marché favorise le secteur des services -- secteur, encore une fois, qui ne produit pas de biens marchands mais consomme une part disproportionnée de recettes en devises -- les exportations africaines se sont de plus en plus concentrées sur de moins en moins de matières premières, ce qui a aggravé la marginalisation du continent dans le commerce mondial, indique la CEA.

En grande partie du fait des bonnes conditions climatiques, le taux de croissance agricole est passé de 1,7 % en 1997 à 3,8 % en 1998. Toutefois, si les réformes des politiques ont amélioré la disponibilité et la répartition des facteurs de production, y compris le crédit, elles ont mis fin aux subventions et aux services de vulgarisation, ce qui a porté préjudice aux paysans. La réduction de l'appui des donateurs aux projets de développement rural et la baisse des investissements en faveur des services sociaux ruraux se conjuguent pour aggraver la pauvreté rurale et entravent le progrès vers l'autosuffisance alimentaire.

Dans le secteur industriel, les taux de croissance sont tombés de 3,8 % en 1997 à 3,2 % en 1998. Les causes en sont la faible productivité et la réduction des investissements dans le sous-secteur manufacturier, où le taux de croissance est tombé de 2,5 % en 1997 à 2 % en 1998. La CEA note que les industries manufacturières produisant pour le marché intérieur se heurtent aux mesures de libéralisation et aux coûts élevés, ce qui les empêchent souvent d'être compétitives sur le marché intérieur.

Pauvreté et investissement

Parmi toutes les régions du monde, l'Afrique est le continent où la répartition du revenu est la plus inégale après l'Amérique latine. Bien entendu, même la pauvreté est inégalement répartie. D'une manière générale, 44 % des Africains vivent au-dessous du seuil de pauvreté continental de 39 dollars par habitant par mois. En Afrique du Nord, seulement 22 % de la population vivent au-dessous du seuil de pauvreté de 54 dollars par habitant par mois alors que 51 % des habitants de l'Afrique subsaharienne vivent au-dessous du seuil de pauvreté de 34 dollars par mois. A l'échelle continentale, le revenu moyen des pauvres des zones rurales est de 14 dollars par personne par mois contre 27 dollars pour les pauvres des zones urbaines.

Pour réduire la pauvreté de moitié, l'Afrique doit enregistrer un taux de croissance annuelle de 7 %. Pour favoriser cette croissance, le continent doit bénéficier d'investissements équivalents à 33 % de son PIB. Ces investissements doivent être financés par l'épargne intérieure et par les flux de capitaux étrangers. Le taux d'épargne intérieure moyen se situe à environ 15 % du PIB, et étant donné que le montant total de l'aide publique au développement (APD) se situe à environ 9 %, le déficit de financement est de 9 %.

Toutefois, il convient de le rappeler, la situation en matière de financement varie considérablement d'une sous-région à l'autre. L'Afrique du Nord n'a besoin que d'environ 5 % de son PIB en ressources extérieures pour atteindre l'objectif fixé. L'APD en faveur de la sous-région a représenté en moyenne environ 3 % du PIB, ce qui donne un déficit de financement d'environ 2 % du PIB. En revanche, la sous-région de l'Afrique centrale enregistre un déficit de financement de près de 27 %.

Etant donné que les flux de ressources extérieures ont récemment été très en-deçà des montants nécessaires, les Africains sont aussi confrontés à la triste réalité que malgré les efforts qu'ils déploient pour accroître le taux d'épargne intérieure, ils ne peuvent pas s'attendre à un changement notable en raison de la faiblesse des revenus. Le revenu réel demeure le facteur le plus important qui détermine l'épargne en Afrique, et les revenus doivent augmenter bien au-delà du niveau de subsistance pour que l'épargne augmente. Le rapport cite qu'il faudrait un taux de croissance du PIB de 5,3 % pendant 18 ans pour que l'Afrique subsaharienne atteigne le seuil où des augmentations du revenu général engendreront des taux d'épargne plus élevés.

Que peuvent donc faire les décideurs africains? Selon le rapport de la CEA, il faut s'attacher davantage à attirer les investissements étrangers et réduire la fuite des capitaux. La stabilisation macroéconomique, la prudence gouvernementale et la discipline budgétaire contribueront à l'accroissement de l'épargne, ajoute la CEA.


La production agricole a augmenté mais la réduction des crédits alloués au développement rural et aux services sociaux a aggravé la pauvreté en milieu rural.

Photo : Banque mondiale


Cependant, le continent semble être pris dans un cercle vicieux : il doit créer un environnement économique propice à une croissance soutenue qui attire les investissements étrangers directs mais dont il a également besoin pour créer cet environnement et atteindre ce taux de croissance. De même, on peut réduire les facteurs qui empêchent les flux d'investissement étranger direct, à savoir le sous-développement de la main-d'oeuvre et de l'infrastructure matérielle, en réalisant d'importants investissements visant à perfectionner la main-d'oeuvre et à la rendre plus productive ainsi qu'à renforcer les infrastructures de base. Malheureusement, indique le rapport, les taux d'intérêt réels sans cesse élevés du fait de la libéralisation et les taux de change fluctuants ou qui ne traduisent pas la pénurie réelle de devises ont tendance à fausser les incitations à l'investissement et les décisions afférentes. La libéralisation du commerce qui "donne des avantages indus aux concurrents étrangers" a aussi entravé l'investissement intérieur," selon le rapport.

La fuite massive des capitaux, estimée à 22 milliards de dollars entre 1982 et 1993, est un autre frein à l'investissement. A la fin de 1991, le ratio moyen fuite des capitaux/dette était estimé à plus de 40 % pour un échantillon de 18 pays pour lesquels on dispose de données. Pour quatre pays, le taux dépassait 60 % (voir diagramme). On pense que de hauts responsables africains, anciens comme actuels, détiennent une grande part de ces capitaux, provenant essentiellement de rentes et de la corruption, sur des comptes étrangers. Au moment où l'Afrique a manifestement besoin de ces ressources pour réaliser des investissements, la CEA se demande "ce que les gouvernements africains peuvent faire pour rapatrier ces fonds et comment les pays où les comptes sont détenus peuvent être persuadés" de coopérer dans ce sens.

Perspectives à moyen terme

Présentant un bilan très mitigée, la CEA indique dans son rapport que les quatre dernières années où de bons résultats ont été enregistrés ont donné des raisons d'être optimiste. Toutefois, les perspectives économiques mondiales sont incertaines, la baisse sans précédent des prix des produits de base va probablement se poursuivre et les flux de ressources en faveur de l'Afrique, "en particulier en provenance du secteur privé," demeureront probablement faibles. Néanmoins, si les conditions climatiques sont bonnes et si l'économie mondiale connaît une certaine relance, l'Afrique "est en mesure d'atteindre et de maintenir" les taux de croissance élevés nécessaires pour réduire la pauvreté de moitié au cours des 15 prochaines années.

La CEA note que lorsque le taux de croissance du PIB d'un pays est relativement élevé, celui-ci est salué comme étant "très performant" du fait de ses "politiques judicieuses." Mais dès que ce pays a des difficultés et ne figure plus sur la liste des pays performants, on en rend responsables les "mauvaises politiques." Même les pays "très performants" d'aujourd'hui courent un grand risque d'avoir des difficultés. La CEA affirme aussi que le continent ne pourra réaliser une croissance économique "considérable et soutenue" que si sa performance économique, "touchée par les guerres, les sécheresses et d'autres conditions temporaires, cesse d'être imprévisible."

La tâche critique qui attend les décideurs africains et les partenaires de développement consiste à élaborer et appliquer des polititiques propres à assurer la stabilité et la croissance durable. La manière et l'urgence avec lesquelles la question sera traitée "déterminera si les économies africaines ont atteint un tournant ou si les bonnes conjonctures temporaires se transformerent en des feux de paille."

 

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