La réduction probable des recettes publiques inquiète certains Etats d'Afrique australe

L'Afrique du Sud et l'Europe signent un accord commercial de grande envergure

Par Jacqueline Irving

L'Afrique du Sud a conclu avec l'Union européenne (UE) un pacte commercial de grande portée. Il s'agit, d'après le ministre sud-africain du Commerce et de l'industrie Alec Erwin, de "l'accord économique le plus complet" qui ait jamais été signé "avec aucun partenaire." Mais, pour plusieurs petits partenaires commerciaux de la région, ce nouvel accord, signé le 26 mars dernier, devrait entraîner d'importantes pertes de revenus et d'autres répercussions tout aussi négatives.


Le port commercial de Saldanha Bay (Afrique du Sud): l'accord commercial de grande envergure avec l'UE libéralisera les échanges, mais réduira également les recettes fiscales des pays voisins qui commercent avec l'Afrique du Sud.

Photo : South Africa GCIS


Le Botswana, la Namibie, le Lesotho et le Swaziland risquent en effet de perdre jusqu'à 15 % de leurs recettes fiscales, à cause de la suppression des tarifs douaniers prévue par l'accord commercial. Ces quatre pays, dont l'économie est fortement liée à l'Afrique du Sud dans le cadre de l'Union douanière d'Afrique australe (SACU), se verront obligés d'accepter l'instauration de fait d'une zone de libre échange avec l'UE. Mais avant que l'accord n'entre en vigueur, l'Afrique du Sud doit obtenir leur appui unanime.

Et puisque l'Afrique du Sud est l'un des quatorze pays membres de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC), l'accord signé avec l'UE concerne également d'autres pays d'Afrique australe, ce qui laisse craindre que de nombreux secteurs économiques de la région risquent de pâtir de la concurrence redoutable des producteurs européens (voir encadré 2).

L'Accord de commerce, de développement et de coopération (ACDC) prévoit l'ouverture du marché de l'Afrique du Sud à 86 % des produits de l'UE sur une période de douze ans, tandis que 95 % des produits sud-africains auront accès aux marchés des 15 pays de l'UE sur une période de dix ans. L'UE, qui est déjà le plus grand marché à l'exportation de l'Afrique du Sud, ainsi que sa source principale d'investissements étrangers et d'aide au développement, s'est engagée à réduire de 2,7 à 1,5 % les droits de douane moyens sur ses importations sud-africaines. L'Afrique du Sud a quant à elle accepté de réduire de 10 à 4,3 % les droits de douane moyens perçus sur les produits importés d'Europe. Cet accord fait également date dans la mesure où, pour la première fois, les membres de l'UE ont signé un accord d'échange bilatéral comprenant un volet agricole. Après avoir été ratifié par l'Afrique du Sud et l'UE, cet accord devrait progressivement entrer en vigueur à partir de janvier 2000.

De nombreux protocoles et exceptions

Fruit de près de quatre ans de discussions acharnées et de près de 22 cycles de négociations, le compromis final comporte de nombreuses exceptions. En mars, les négociateurs sont finalement parvenus à un accord lorsque, après deux jours de discussions animées, l'Espagne et le Portugal ont accepté, pour les douze ans à venir, que les producteurs sud-africains de vin viné utilisent sur leur propre marché l'appellation "sherry" et "porto," renonçant ainsi à une interdiction de longue date. Pendant toutes les négociations commerciales, ces deux pays européens avaient en effet insisté pour que les appellations en question soient exclusivement réservées aux vins vinés produits dans les régions de Jerez (Espagne) et d'Oporto (Portugal).


Des ouvriers viticoles de Western Cape (Afrique du Sud) : l'UE a accepté un compromis mettant un terme au contentieux concernant l'appellation des vins sud-africains.

Photo : South African Tourism Board


Ce compromis de la dernière heure prévoit que la question sera examinée à la fin de la période d'entrée en vigueur du pacte, lorsque l'Afrique du Sud et l'UE se seront mises d'accord sur "de nouvelles appellations" pour ces produits. Manifestement mécontente du droit de veto que l'accord final octroie dans les faits à l'UE, l'Association sud-africaine de producteurs de porto n'a pas tardé à annoncer qu'elle allait porter l'affaire devant l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

La signature de l'accord a également été retardée par l'Espagne, le Portugal, la France, l'Italie et la Grèce, qui redoutaient que les conditions prévues dans le secteur agricole soient trop généreuses. Craignant que l'accord ait des répercussions négatives sur leur production de fruits, de fruits transformés et de fleurs coupées, les cinq pays européens se sont opposés en février à un projet d'accord proposé par M. Erwin et M. João de Deus Pinheiro, Commissaire européen au développement. Mais, aux derniers stades des négociations, les cinq pays ont accepté un compromis. Dans la version finale de l'accord, l'Afrique du Sud bénéficie de quotas importants d'exonération douanière dans ces secteurs, ce qui lui permet d'exporter sans droits de douane une certaine quantité de produits, fixée à l'avance.

Les négociations devant aboutir à un accord dans le secteur de la pêche, ainsi qu'à un accord de plus grande portée dans le domaine des vins et des spiritueux, se poursuivent séparément. L'UE tient à maintenir les restrictions commerciales qu'elle impose sur les produits des pêches sud-africains, tant que l'Afrique du Sud ne permettra pas aux bateaux européens de pêcher sur ses eaux.

Accord agricole controversé

Les producteurs sud-africains de vins vinés ne sont pas les seuls à redouter les répercussions qu'aura cet accord sur l'économie de leur pays. Certains agriculteurs sud-africains soulignent avec mécontentement que seuls 61,4 % des produits agricoles sud-africains bénéficient d'un libre accès aux marchés européens, les tarifs douaniers étant en partie réduits pour 13 % des produits (dont notamment les vins de table). En comparaison, l'Afrique du Sud se voit obligée de supprimer ses tarifs douaniers sur 95 % des importations agricoles en provenance de l'UE, sur une période de 10 ans.

D'après une étude globale portant sur les répercussions de l'accord à l'échelle de la région, réalisée en avril 1999 par la Fondation d'Afrique du Sud, basée à Johannesburg, le volet agricole de l'accord est "peut-être le plus controversé," même si l'Afrique du Sud a fini par négocier de meilleures conditions d'accès au marché européen pour ses produits les plus importants. D'après cette étude, intitulée L'Afrique du Sud et l'UE : l'Accord de libre échange et ses corollaires, les subventions généreuses que l'UE a l'habitude d'accorder à ses exportations agricoles (dans le cadre de la Politique agricole commune, qui fait l'objet de nombreuses critiques) continueront à nuire à la compétitivité des agriculteurs sud-africains sur les marchés internationaux. Déjà durement touchés par la concurrence des exportations européennes, lourdement subventionnées, les producteurs locaux de fruits et légumes transformés devraient subir des pertes supplémentaires car l'accord commercial oblige l'Afrique du Sud à réduire les droits de douane perçus sur ces produits.

D'après l'étude de la Fondation d'Afrique du Sud, les répercussions de l'accord commercial sur l'économie sud-africaine seront dans un premier temps "limitées," puisqu'une partie importante du commerce entre l'Afrique du Sud et l'UE est déjà en grande partie exonérée de droits de douane. Mais, à terme, concluent les auteurs de cette étude, les producteurs sud-africains bénéficieront d'un meilleur accès au marché européen, les producteurs et les consommateurs disposeront de biens d'équipement et de biens de consommation offerts à plus bas prix et la compétitivité économique de l'Afrique du Sud s'améliorera dans l'ensemble.

Coûts d'ajustement

Mais ce sont les pays voisins, membres de la SACU -- le Botswana, le Lesotho, la Namibie et le Swaziland (les pays BLNS) -- qui ressentiront les répercussions les plus négatives de l'accord commercial. Ayant atteint un degré d'intégration économique sans précédent sur le continent africain, l'Union douanière intègre les régimes commerciaux de ses cinq membres, dont les devises sont également interdépendantes, à l'exception de la monnaie du Botswana, le Pula. Puisque les échanges commerciaux entre les pays membres de l'Union douanière ne sont soumis à aucun tarif douanier, un accord commercial entre l'Afrique du Sud et l'UE s'étendrait de fait à l'économie des petits pays du BLNS.

Et puisque les cinq pays d'Afrique australe ont uniformisé leurs tarifs douaniers externes, la diminution des tarifs que prévoit l'accord commercial Afrique du Sud-UE dans les douze ans à venir devrait entraîner d'importants coûts d'ajustement. Les gouvernements des pays BLNS sont fortement tributaires des revenus provenant des droits de douane, qui constituent environ la moitié de toutes les recettes publiques dans le cas du Lesotho et de la Namibie, environ un tiers des recettes fiscales du Swaziland et 14 % des recettes fiscales du Botswana, d'après un document de travail publié en avril 1998 par le Centre européen de gestion des politiques de développement. En 1997, 42 % des importations de la SACU provenaient d'Europe, ce qui veut dire que les pouvoirs publics des pays BLNS sont confrontés à une baisse inquiétante de leurs recettes fiscales. A mesure que les droits de douane sur les importations en provenance d'Europe diminueront, les pays BLNS risquent de subir une réduction de leurs revenus pouvant aller jusqu'à 15 % (de 1,9 à 3,5 milliards de rands par an). D'après les prévisions de ce document, les droits de douane perçus sur les importations provenant d'autres régions que l'Europe pourraient également baisser car les parts de marché des importations européennes dans l'Union douanière vont probablement augmenter grâce aux tarifs privilégiés qui leur sont accordés.

S'appuyant sur les conclusions d'études réalisées à la demande des pays BLNS et financées par l'UE, un mémorandum, rédigé conjointement par les gouvernements BLNS en janvier 1999, prédit que les pertes de revenus occasionnées par l'accord Afrique du Sud-UE auront des répercussions "particulièrement graves" sur le déficit budgétaire du Lesotho et de la Namibie, qui risquent de perdre, respectivement, de 13 à 21 % et de 9 à 14 % de leurs recettes fiscales. Ces pertes de revenus auront également des "conséquences sérieuses" en Swaziland, le Botswana étant le seul pays disposant de la marge de manoeuvre suffisante pour imposer les augmentations d'impôts sur les particuliers et les entreprises nécessaires à la gestion des ajustements fiscaux.

"A l'heure actuelle, il est certain que nous examinons d'autres [sources de revenus], car nous savons que nos revenus ne vont pas durer éternellement, a déclaré à Afrique Relance, M. Mpho Malie, Ministre de l'industrie, du commerce et du marketing du Lesotho. Les redevances du grand Projet hydraulique des hautes terres et des taxes supplémentaires sur les cigarettes et les boissons alcoolisées pourraient, d'après lui, compenser en partie la diminution des revenus. Mais si la réduction des recettes fiscales provenant des barrières tarifaires externes de l'Union douanière est "bien planifiée et bien échelonnée, nous serons capables de nous y adapter," ajoute M. Malie.

Tout en faisant remarquer que la réduction des recettes fiscales aura principalement lieu dans la deuxième moitié de la prochaine décennie, en raison de l'entrée en vigueur progressive de l'accord commercial, Mme Musa Fakudze, Secrétaire principale du Ministre des finances du Swaziland, explique que le gouvernement de son pays envisage déjà certaines mesures qui permettraient de faire face aux répercussions fiscales prévues. Parmi les mesures proposées figurent une réforme du système fiscal, qui serait entreprise dans le cadre d'un programme de diversification des revenus, et des améliorations en matière de gestion du secteur public.

"On peut imaginer que l'assiette fiscale s'élargira, en raison de la hausse des importations venant d'Europe à des prix relativement bas -- y compris les facteurs de production qui jusqu'ici ne pouvaient accéder à nos marchés en raison des tarifs douaniers [de la SACU]," prévoit M. Hidipo Hamutenya, Ministre namibien du commerce récemment interviewé par Afrique Relance. Généralement optimiste quant aux effets à moyen et à long terme de l'accord commercial, M. Hamutenya considère que la libéralisation des tarifs externes de la SACU est "l'occasion pour nous de développer nos propres capacités à percevoir des revenus."

De même, M. Prega Ramsamy, Secrétaire exécutif adjoint de la SADC, a expliqué que l'élimination des barrières tarifaires pourrait en fait avoir des effets bénéfiques sur les recettes fiscales et l'ensemble de l'économie dans les cas où les producteurs achèteraient des entrants importés d'Europe à des prix plus avantageux et "réinvestiraient dans leurs unités de production, ou dans l'amélioration de leurs entreprises, les sommes qu'ils auraient auparavant dû verser à l'Etat sous forme de droits de douane." Et, bien entendu, la hausse des bénéfices des entreprises pourrait se traduire par une hausse des revenus provenant des impôts sur les entreprises. Mais M. Ramsamy rappelle que la création d'une zone de libre échange est une "situation qui bénéficie à tout le monde" à condition que les économies concernées adoptent une "approche progressive."

Plan de soutien de l'UE

"Si elle souhaite promouvoir la stabilité fiscale," l'UE doit "reconnaître l'ampleur des efforts d'ajustement" que la réduction des revenus imposera aux pays BLNS, recommandent les auteurs du mémorandum du BLNS de janvier. La Commission européenne rappelle, pour sa part, que la baisse des revenus sera progressive et qu'elle a proposé un "plan de soutien" qui permettrait de remédier aux difficultés éventuelles que rencontreraient ces pays à la suite du démantèlement graduel des tarifs externes.

A la fin du mois de mai, l'UE a versé environ 1,3 million de dollars au Swaziland, afin de l'aider à absorber les répercussions de l'accord commercial. "Il s'agit d'aider le Swaziland à s'adapter aux retombées ou aux effets de l'accord de libre échange signé entre l'Afrique du Sud et l'UE, a déclaré au Réseau d'information régionale intégrée de l'ONU M. Pierre Bide, économiste européen au Swaziland. "Nous voulons contribuer au développement des capacités économiques de ce pays." Il a également indiqué que des mesures compensatoires du même ordre étaient à l'étude au Botswana, au Lesotho et en Namibie, mais qu'une réunion qui aurait dû avoir lieu en juin pour examiner la question avait été reportée de plusieurs mois.

D'autres facteurs -- et notamment les négociations des membres de la SACU en vue de réformer leur propre union douanière -- pourraient accentuer la baisse des revenus provenant des droits de douane, a déclaré à Afrique Relance M. Sam Geiseb, Directeur général de la Chambre de commerce et d'industrie de la Namibie. A l'heure actuelle, les droits de douane et les droits de consommation perçus dans la région sont regroupés et ensuite distribués aux pays BLNS suivant une formule complexe, l'Afrique du Sud recevant les sommes restantes une fois que les pays BLNS ont reçu la part fixe qui leur est allouée. C'est, depuis un certain temps, l'un des points les plus délicats inscrits à l'ordre du jour de la SACU : les négociations visant à réformer l'accord commercial en vigueur dans la région ont commencé en 1994. Quelques jours seulement après être parvenus à un accord avec l'UE, l'Afrique du Sud et ses quatre partenaires de la SACU se sont réunis afin de débattre des propositions sud-africaines visant à modifier le système de partage des revenus.

A cette occasion, l'Afrique du Sud a tenté de persuader ses partenaires de l'Union douanière que l'accord de libre échange avec l'UE leur serait bénéfique sur le plan économique. Cet effort de persuasion est nécessaire dans la mesure où tout accord commercial bilatéral avec des pays non membres de l'Union douanière ne peut entrer en vigueur sans l'accord des autres pays membres de l'Union douanière.

Puisque cet accord "comprend un volet régional important," l'UE est convaincue que "l'accord de libre échange entre l'UE et l'Afrique du Sud aura à long terme des effets positifs nets pour le Botswana, le Lesotho, la Namibie et le Swaziland," ainsi que la Commission européenne l'a indiqué dans un rapport sur l'ACDC publié en avril 1999. D'après ce rapport, l'Afrique du Sud et la Commission européenne ont organisé des consultations régulières avec les pays BLNS, afin de s'assurer que l'accord commercial "bénéficierait à l'ensemble de l'Afrique australe."

Mais M. Malie, Ministre de l'industrie, du commerce et du marketing du Lesotho, a récemment jugé problématique que les ministres du commerce du BLNS aient été en grande partie "tenus à l'écart" des longues négociations qui ont eu lieu. Indiquant que les informations relatives à l'accord commercial en cours de négociation ont été communiquées aux ambassadeurs du BLNS à Bruxelles au lieu d'être directement transmises aux ministres du commerce des pays concernés, M. Malie pense que les équipes de négociateurs de l'Afrique du Sud et de l'UE "donnaient très peu de renseignements sur la teneur des négociations." Tout en rappelant que, de l'avis des pays du BLNS, le libre échange comporte à long terme plus d'avantages que d'inconvénients, M. Malie estime que, en vertu de l'accord de la SACU, "l'Afrique du Sud n'aurait pas dû entamer ce genre de négociations sans tenir compte de l'avis des autres pays membres."

"Nous souhaitions vivement y prendre part, mais, malheureusement, l'UE nous a indiqué que nous ne devrions pas participer à toutes les négociations, dit Mme Fakudze. "Nous savions tous que ces négociations étaient censées se dérouler entre l'Afrique du Sud et l'UE. Mais, ils nous ont exposé la situation de temps à autre et ils ont également cherché à connaître les opinions des pays BLNS.

Importations massives

Une fois que les concurrents européens auront accès aux marchés des pays de l'Union douanière d'Afrique australe, certains secteurs seront particulièrement vulnérables. "L'arrivée massive des importations de produits agricoles européens subventionnés aura sans aucun doute des effets négatifs, explique

M. Hamutenya, en ajoutant que l'agriculture emploie jusqu'à 70 % de la population dans la région de la SACU. Selon certains observateurs locaux, les exportations à bas prix de produits agricoles européens en direction des pays de la SACU relèvent de pratiques commerciales inéquitables -- ce qu'on appelle le "dumping" -- étant donné les subventions généreuses que reçoivent les agriculteurs européens dans le cadre de la Politique agricole commune.

Les produits agricoles -- produits laitiers en Namibie, conserves de fruits et de jambon en Swaziland, asperges au Lesotho et produits à base de farine au Botswana -- figurent en bonne place sur la liste des secteurs où "des difficultés pourraient apparaître," pour reprendre les termes du mémorandum des pays du BLNS. Parmi les difficultés anticipées dans ce rapport, les producteurs de la région pourraient, dans certains secteurs, voir leur chiffre d'affaires se réduire sur leurs propres marchés, en raison de l'arrivée des producteurs européens. Ils risquent également de perdre des parts de marché à l'échelle de la région (de l'Union douanière), et dans certains domaines, d'être complètement exclus du marché sud-africain. Par ailleurs, certains producteurs des pays de l'Union douanière, confrontés à une réduction importante de leurs parts de marché, se verraient contraints d'engager des dépenses considérables de restructuration, sous peine de déposer leur bilan. D'après le mémorandum, quelque 12 000 postes à plein temps seraient potentiellement touchés dans toute la région de l'Union douanière.

Le rapport publié en avril 1999 par la Commission européenne reconnaît que certains secteurs de la SACU "risquent de subir des coûts d'ajustement" et qu'il serait peut-être utile que différents secteurs continuent à être protégés. Par exemple, pendant les négociations de l'accord commercial, la Namibie s'est déclarée inquiète pour ses producteurs de boeuf, le secteur de la viande représentant environ 70 % de toutes les exportations nationales. Le Swaziland était, quant à lui, préoccupé par sa production sucrière, d'où proviennent 17 % de ses revenus à l'exportation.

Lors d'une conférence organisée en 1997 par le Réseau européen pour l'information et l'action relatives à l'Afrique australe, M. Pinheiro a clairement indiqué que, dans tout accord de libre échange entre l'UE et l'Afrique du Sud, l'exclusion de secteurs sensibles, comme le boeuf et le sucre, était "l'instrument de défense le plus efficace."

Pendant cette conférence, M. Pinheiro a également prédit que "quelques mesures sensées" permettraient de réduire "au strict minimum" les effets négatifs à court terme pour l'Afrique du Sud et les pays voisins et de faire en sorte que ces effets négatifs soient "largement compensés par les effets positifs [de l'accord]."

Par conséquent, le boeuf et le sucre ont été exclus de l'accord commercial final. En outre, une clause de sauvegarde, qui peut être invoquée pour protéger les industries naissantes de la région, y a été ajoutée.

Mais, d'après l'étude de la Fondation d'Afrique du Sud, l'exclusion de ces secteurs ne suffira pas à protéger l'industrie namibienne du boeuf des produits européens à base de boeuf vendus à bas prix, car le boeuf en provenance d'Europe, fortement subventionné, entre déjà dans la composition de 70 à 80 % de toutes les conserves de viande d'Afrique du Sud.

Au Swaziland, les producteurs de sucre ont également du mal à lutter contre le sucre européen, vendu dans la région à des prix artificiellement bas. Et, une fois que l'Accord sera entré en vigueur, la hausse probable des exportations européennes de produits sucrés (boissons et biscuits, par exemple) devrait encore réduire la demande de sucre de Swaziland, déclare M. Mike Matsebula, président-directeur général de l'Association du sucre de Swaziland. Face à la baisse de la demande dans l'Union douanière, le Swaziland se verra contraint de vendre davantage de sucre sur les marchés mondiaux, où les cours sont nettement plus bas que dans les pays de l'Union douanière, explique M. Matsebula.

"Bien sûr, le problème est que, même si certains mécanismes [de sauvegarde] sont mis en place, il sera difficile de savoir où ces produits finissent et de suivre leur parcours sur le marché, la SACU étant un marché commun," ajoute M. Geiseb.

Les ministres du commerce du Lesotho et de la Namibie ont indiqué qu'ils ne savent pas encore si les clauses de sauvegarde des industries naissantes et la protection accordée aux secteurs sensibles seront efficaces. M. Malie a déclaré qu'il allait se réunir avec d'autres ministres du commerce des pays du BLNS, afin de "formuler certaines de nos inquiétudes pour pouvoir les présenter à l'UE."

Mais M. Hamutenya insiste sur le fait que l'accord comprendra non seulement des inconvénients mais aussi des avantages. Dans les pays de la SACU les consommateurs achèteront des produits à meilleur prix. A son avis, il est également important que les producteurs locaux de boeuf et autres exploitants agricoles commencent à diversifier leurs marchés à l'exportation.

"L'accord commercial entre l'UE et l'Afrique du Sud accélérera indéniablement la réduction des tarifs douaniers, conclut M. Hamutenya. Après avoir rappelé que l'Afrique du Sud s'est entourée de barrières tarifaires très élevées et protectionnistes sous le régime de l'apartheid, il ajoute que "tôt ou tard, nous allons devoir procéder à cette réduction des barrières tarifaires car l'OMC fait pression dans ce sens."

 

Encadré 1:

La SADC en passe de devenir une zone de libre-échange

Les ministres du commerce de 11 Etats membres de la Communauté de développement d'Afrique australe (SADC) se réuniront à Gaborone (Botswana) début juillet, afin de conclure les négociations portant sur le calendrier de libéralisation des barrières tarifaires et non-tarifaires entre leurs pays respectifs. "Nous avons réalisé des progrès considérables et , personnellement, j'attends avec impatience la ratification du protocole de libre-échange qui devrait avoir lieu en octobre prochain au plus tard," a récemment déclaré M. Prega Ramsamy, secrétaire exécutif adjoint de la SADC. Pour que la zone de libre-échange soit progressivement mise en place sur une période de huit ans, à compter du 1er janvier 2000, il faut que le protocole commercial soit ratifié par deux-tiers des membres de la SADC.

Des progrès importants ont déjà été réalisés depuis que les négociations ont commencé l'an dernier. Les 11 membres de la SADC participant à cette initiative ont accepté de ne pas élever les barrières tarifaires au-dessus des niveaux atteints au milieu de l'année 1998. Les trois autres membres de la SADC -- l'Angola, la République démocratique du Congo et les Seychelles -- n'ont pas participé à ces négociations, mais ils peuvent décider à une date ultérieure d'adhérer à une zone de libre-échange à négocier. Les membres de la SADC espèrent qu'une zone de libre-échange aidera la région à attirer davantage de technologies et de capitaux étrangers, à créer de nouveaux emplois et à rehausser le produit intérieur brut de la région.

 

Encadré 2:

Vastes répercussions de l'accord commercial en Afrique australe

Lors de la création en 1980 de la Conférence de coordination et de développement de l'Afrique australe (SADCC), les pays membres s'étaient fixé comme objectif principal de réduire leur dépendance économique vis-à-vis de l'Afrique du Sud, véritable géant régional. Mais, après l'avènement en 1994 de la démocratie, l'Afrique du Sud a été invitée à se joindre au groupe de pays, qui a été rebaptisé en 1992 "Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC)." A l'heure actuelle, certains des pays membres sont de plus en plus préoccupés par les parts de marché croissantes qu'acquièrent les fournisseurs sud-africains dans la région.

A ces inquiétudes viennent s'ajouter certaines appréhensions : on redoute en effet dans certains milieux que l'accord entre l'Afrique du Sud et l'Union européenne permette aux entreprises européennes de faire de l'Afrique du Sud un point d'entrée à partir duquel elles pourraient s'imposer sur d'autres marchés d'Afrique australe, au détriment des industries locales. Les pays de la Communauté de développement craignent également que les exportateurs européens bénéficient de meilleures conditions d'accès au marché sud-africain que celles accordées aux entreprises voisines de la région.

Lors d'une conférence organisée en 1997 par le Réseau européen pour l'information et l'action relatives à l'Afrique australe, M. João de Deus Pinheiro, Commissaire européen au développement, a réfuté toutes les théories selon lesquelles le pacte commercial UE-Afrique du Sud nuirait aux entreprises d'Afrique australe. Il a tenu à rappeler qu'il y avait "de bonnes raisons d'être optimiste." Ainsi que l'a indiqué M. Pinheiro, l'UE a annoncé clairement au cours des négociations que l'Afrique du Sud devrait, au minimum, accorder à ses voisins les mêmes concessions qu'elle accorde à l'UE. "Ce principe même a également été énoncé dans le protocole commercial de la SADC, explique-t-il. "Par le biais de ce mécanisme de double-verrouillage, les négociations entre l'UE et l'Afrique du Sud constituent une clé permettant d'ouvrir le marché sud-africain à la région."

Tout aussi convaincu des bienfaits de l'accord, le Secrétaire exécutif adjoint de la SADC, M. Prega Ramsamy, explique que le principe d'asymétrie accepté par l'Afrique du Sud et ses partenaires au terme des négociations du protocole commercial de la SADC signifie que "l'Afrique du Sud réduira davantage ses tarifs pour les pays de la SADC qu'elle ne le fera pour l'UE."

M. Ramsay a également cherché à dissiper les craintes selon lesquelles les entreprises européennes pourraient s'infiltrer sur les marchés de la SADC en faisant transiter des produits par l'Afrique du Sud : les règles d'origine de la SADC stipulent que si plus de 35 % des composants d'un produit proviennent des pays de la SADC, ce produit bénéficie d'un accès préférentiel au marché de la SADC. Et certains accords bilatéraux entre l'Afrique du Sud et d'autres pays membres de la SADC fixent un seuil inférieur à 35 %. "Les entreprises qui ont recours à une proportion très élevée d'importations étrangères n'atteindraient pas le [seuil] des 35 % de valeur ajoutée et risquent d'avoir des difficultés à faire leur entrée sur le marché," a-t-il avancé.

Une étude réalisée en avril 1999 par la Fondation d'Afrique du Sud qualifie de "légitimes" les inquiétudes que suscitent parmi les pays de la SADC l'accord commercial UE-Afrique, tout en prédisant néanmoins que la signature du protocole commercial de la SADC "contribuera pour beaucoup à accorder aux produits des pays de la SADC des conditions d'accès égales au marché sud-africain." Cette étude indique également que l'accord commercial UE-Afrique du Sud pourrait accélérer la signature du protocole commercial de la SADC.

Si l'Afrique du Sud réagit aux pressions accompagnant la libéralisation des échanges en acquérant des technologies visant à améliorer la compétitivité, alors l'acquisition de cette technologie se propagera probablement au reste du marché de la SADC, ajoute M. Ramsamy. "Dans le contexte de la mondialisation, il est important à mon avis de faire de la région un point d'accès aux marchés mondiaux et c'est là le rôle que jouera le pacte de libre échange Afrique du Sud-UE."

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