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Récemment élu, le gouvernement du Nigéria prend les commandes d'une économie riche par ses vastes ressources pétrolières et sa main-d'oeuvre abondante et qualifiée. Mais il hérite également d'une puissance affaiblie à de nombreux égards. Pour que la deuxième économie d'Afrique puisse pleinement réaliser son potentiel, ses nouveaux dirigeants auront à relever plusieurs défis : encourager la création de richesses dans l'intérêt du plus grand nombre, améliorer l'infrastructure et les services de base, lutter contre la corruption et éviter des conflits politiques sectaires et destructeurs. Ils devront non seulement utiliser à meilleur escient les ressources nationales mais également accroître le financement extérieur et l'allégement de la dette et attirer davantage d'investissements étrangers dans des secteurs autres que le pétrole. |
Après quinze ans de régime militaire, les Nigérians s'efforcent, pour la troisième fois depuis l'indépendance en 1960, de mettre en place une démocratie durable et une économie prospère, double objectif qui s'est jusqu'ici avéré particulièrement difficile pour le pays le plus peuplé d'Afrique. Le gouvernement du Président Olusegun Obasanjo, entré en fonctions le 29 mai 1999, est investi d'une mission délicate : réformer une économie malade, affaiblie par des décennies de mauvaise gestion, de corruption et d'instabilité politique. En outre, l'économie du Nigéria ploie sous le fardeau de la dette extérieure la plus lourde d'Afrique et sa dépendance vis-à-vis des redevances pétrolières l'a rendue vulnérable à la chute du cours du pétrole qui s'est produite ces deux dernières années.
Le Nigéria, classé à une époque
dans la catégorie des pays à moyen revenu, a fini
par rejoindre à partir du milieu des années 80 le
groupe des pays à faible revenu. D'après la Banque
mondiale, le produit national brut (PNB) par habitant était
de 260 dollars en 1997, contre 500 dollars en moyenne pour l'ensemble
de l'Afrique subsaharienne et 350 dollars pour les pays à
faible revenu. En 1997, le revenu par habitant du Nigéria
était inférieur, en valeur réelle, au niveau
atteint en 1960. Ces dernières années, la croissance
économique s'est à peine maintenue au niveau de
l'accroissement démographique, que l'on estime à
2,8 % par an. Malgré les immenses ressources humaines
et naturelles du pays, peu de progrès ont été
réalisés sur le plan social. Les deux tiers de la
population (qui compte plus de 100 millions d'habitants) vivent
en dessous du seuil de pauvreté et un tiers survit avec
moins d'un dollar par jour.
Beaucoup de
Nigérians estiment que le régime militaire est responsable
de cette situation. "Les militaires qui ont régné
pendant quinze ans nous ont laissé un pays en ruines, a
déclaré à Afrique Relance M. Gbenga
Adefaye, rédacteur du journal indépendant Vanguard
de Lagos. "Les soldats ont cannibalisé l'économie
et nous ont ruiné sur le plan politique et psychologique.
Nous espérons pouvoir remettre de l'ordre dans nos vies
après leur départ."
La situation s'est empirée du fait de la chute du cours du pétrole, qui a mis à mal les recettes publiques et plongé l'économie dans la pire des crises qu'elle ait connue depuis l'indépendance. En janvier, le gouvernement a estimé que le déficit budgétaire global atteindrait, fin-1999, 34 milliards de naira (395 millions de dollars), mais, au premier trimestre, le déficit avait déjà atteint 38 milliards de naira (442 millions de dollars). Au cours de ce premier trimestre, les réserves internationales ont chuté de 7,1 à 4,2 milliards de dollars, ce qui représente l'équivalent de quatre mois d'importations ; lorsque le président Obasanjo a pris ses fonctions le 29 mai, les réserves ne
s'élevaient qu'à 3,3 milliards. Bien que le cours mondial du pétrole brut nigérian soit remonté à 15 dollars par baril en mai, dépassant ainsi les 9 dollars à partir desquels le budget avait été calculé, cette hausse des recettes à l'exportation ne devrait cependant pas suffire à éviter un déficit courant à la fin 1999.
Dans ces conditions, il sera difficile d'obtenir en 1999 une croissance du produit intérieur brut (PIB) de 3 %, correspondant à l'objectif officiel. En se basant sur un prix moyen du baril de pétrole de 11 dollars en 1999, le Fonds monétaire international (FMI) a estimé en janvier que le PIB du Nigéria chuterait cette année de 1,6 %, après une croissance modeste de 2,4 % en 1998. Mais, le secteur pétrolier générant environ 40 % du PIB du Nigéria, l'amélioration durable du cours du prix du pétrole pourrait se traduire par une croissance positive en 1999, qui ne se répercuterait cependant pas sur le PIB par habitant.
Certains analystes craignent que les conditions difficiles héritées du régime militaire compromettent la nouvelle démocratie que dirige le président Obasanjo, lui-même issu du pouvoir militaire. Il est clair que les finances publiques ne permettront probablement pas au gouvernement de disposer d'une grande marge de manoeuvre.
"La situation dont nous héritons est effrayante, par son ampleur et sa complexité, a déclaré lors d'une conférence de presse en février 1999 le professeur Adebayo Adedeji, ancien Secrétaire exécutif de la Commission économique pour l'Afrique. Sans aucun doute, la santé politique du Nigéria restera pendant un certain nombre d'années tributaire de l'état de l'économie, à moins que des mesures correctives ne soient immédiatement prises pour enrayer le déclin rapide dans lequel nous nous sommes engagés et aller de l'avant."
Etant donné l'importance de l'économie du Nigéria, les conclusions d'un rapport sur la pauvreté au Nigéria, établi par la Banque mondiale en 1996, restent valables à ce jour : "La réponse que le Nigéria apportera à ses problèmes économiques et sociaux ne déterminera pas seulement son propre sort mais influencera également en grande partie le succès ou l'échec de la région."
Depuis qu'il s'est engagé en 1986 dans un programme
d'ajustement structurel (PAS) de type FMI, après des dizaines
d'années de réglementation économique, le
Nigéria a obtenu des résultats mitigés en
matière de réformes libérales. Faute d'un
consensus national qui aurait reconnu la nécessité
d'une libéralisation à grande échelle, les
pouvoirs publics ont souvent hésité à mettre
en place des réformes radicales. A la suite d'une mise
en oeuvre insatisfaisante des réformes ou du non respect
des conditionnalités des programmes d'ajustement, les relations
avec les institutions financières multilatérales,
et particulièrement avec le FMI et la Banque mondiale,
ont empirée à partir de 1990.
Au Nigéria, les résultats insatisfaisants des réformes sont expliqués de différentes façons, certains mettant en cause la médiocrité des efforts de mise en oeuvre, d'autres contestant le bien-fondé des politiques, qui ont imposé une dévaluation, l'abolition des licences d'importation, le démantèlement des organismes de réglementation des produits marchands et la déréglementation du secteur bancaire.
"L'objectif du programme d'ajustement était de nous libérer de la tyrannie de la bureaucratie, explique M. Olu Falae, qui, en qualité de Secrétaire du gouvernement fédéral en 1986, a suivi de près la mise en place du programme et a été le principal rival de M. Obasanjo lors des élections présidentielles de 1999. M. Falae attribue l'échec du programme d'ajustement à une mauvaise gestion, due à l'incompétence et à la corruption.
En revanche, d'autres accusent le FMI et la Banque mondiale d'être à l'origine des problèmes actuels du Nigéria. "Ils nous ont dit que si nous ouvrions nos marchés, les investissements afflueraient immédiatement. Nous avons ouvert nos marchés, les investissements se sont taris, a déclaré fin janvier le Chef Richard Akinjide, ancien ministre de la justice, au cours d'une conférence. Nous les avons bêtement écoutés quand ils nous ont dit de dévaluer le naira. Maintenant, nous n'avons pas de classe moyenne. Ce que nous avons, ce sont des gens très riches et des gens très, très pauvres. Aucune nation ne peut se développer sans classe moyenne," a expliqué M. Akinjide. Dans la population, on entend souvent dire que l'ajustement structurel a intensifié la pauvreté. Mais, d'après l'étude sur la pauvreté réalisée par la Banque mondiale, le pourcentage de la population vivant dans la pauvreté a en fait diminué entre 1985 et 1992, passant de 43 à 34 %. Mais cette étude signale également que la pauvreté s'est accentuée pour les 20 % de la population les plus démunis.
Malgré les difficultés et les hésitations en matière de mise en oeuvre, les politiques ont évolué. La libéralisation des échanges, entreprise depuis le milieu des années 80, et particulièrement depuis 1995, a considérablement réduit les tarifs douaniers et la dépendance vis-à-vis des quotas d'importation.
L'économie s'est ouverte aux investisseurs étrangers. Des lois qui conféraient aux entreprises publiques des monopoles dans des domaines importants, comme le pétrole, l'énergie et les télécommunications, ont également été abrogées.
Les responsables de la Banque mondiale établissent une
distinction entre les premières années d'ajustement,
lorsque le gouvernement s'efforçait de mettre en oeuvre
le programme et obtenait certains résultats positifs, et
l'après 1990, date à partir de laquelle les dépenses
publiques ont commencé à atteindre des niveaux dangereux,
à la suite d'un mini-boom pétrolier causé
par la crise du Golfe persique. De 1987 à 1992, la croissance
moyenne du PIB était de l'ordre de 5 % par an, soit
bien plus que la baisse de 2 % enregistrée de 1980
à 1986 et deux fois plus que la croissance moyenne obtenue
de 1993 à 1997.
Si la croissance a été
médiocre ces dernières années, d'autres indicateurs
témoignent d'une certaine stabilité depuis 1995.
L'inflation est tombée entre 10 et 15 % en 1998 alors
qu'elle avait atteint 72,8 % en 1995. Le naira, la devise
nigériane, est relativement stable depuis 1995 ; elle
s'échange la plupart du temps au taux de 80 à 86
naira pour un dollar au taux "autonome" (c'est-à-dire
influencé par le marché), après avoir connu
de grandes fluctuations les années précédentes.
Cependant, au début de 1999, le naira a fait l'objet de
pressions croissantes, qui sont venues s'ajouter à la hausse
de la demande de devises étrangères. La monnaie
a alors été dévaluée et est passée
de 86 à 90 naira pour un dollar. Jusqu'à ce que
la chute inattendue des cours du pétrole mettent à
mal les recettes publiques l'an dernier, le Nigéria affichait
des excédents budgétaires, l'époque des déficits
ayant pris fin en 1995.
Mais certains analystes estiment que cette stabilité macro-économique s'obtient au prix d'une faible croissance des activités économiques autres que le pétrole, domaines où la demande et les liquidités ont été considérablement réduites par l'austérité fiscale.
D'autres pensent que les changements de politique économique du Nigéria n'ont pas entraîné de croissance car le pays n'est pas véritablement passé à une économie de marché. "Le Nigéria est actuellement à la croisée des chemins, en matière de politiques économiques et commerciales, conclut le bilan des politiques commerciales du Nigéria, établi en 1998 par l'Organisation mondiale du commerce. Si des mesures ont été prises en vue d'assurer la libéralisation des échanges commerciaux et des investissements et la stabilité macro-économique, les priorités oscillent entre d'une part la dépendance vis-à-vis du secteur public et des stratégies de remplacement des importations et d'autre part une plus grande importance accordée au secteur privé et aux réformes répondant aux besoins du marché."
Les relations avec les institutions financières internationales connaissent une lente amélioration depuis 1995, date à laquelle le gouvernement a annoncé sa stratégie de "déréglementation programmée," qui prévoyait la mise en place d'un système plus libéral d'allocation des devises pour toutes les transactions autres que celles du gouvernement. Depuis, le gouvernement a renforcé sa politique d'austérité et s'est déclaré en faveur d'une croissance ayant pour moteur le secteur privé. En janvier 1999, le FMI a autorisé la mise en place d'un "programme suivi par les services du Fonds." Cette décision a été prise après que le général Abdulsalami Abubakar, arrivé au pouvoir en juin 1998, eut aboli le taux de change double, déréglementé le marché intérieur du pétrole et promis une privatisation rapide.
En octobre 1998, le gouvernement du général Abubakar a lancé un grand programme de privatisation (voir Afrique Relance, décembre 1998). Si ce programme est mis en oeuvre dans son intégralité par le nouveau gouvernement civil, ce sera l'une des plus grandes cessions de biens publics réalisées en Afrique. Plus de 35 sociétés, parmi lesquelles figurent les plus grandes entreprises publiques du Nigéria comme la compagnie de télécommunications, le service d'électricité, une entreprise d'engrais, une fonderie d'aluminium et quatre raffineries pétrolières, sont à vendre dans le cadre d'un plan portant sur plusieurs milliards de dollars.
Dans le cadre de ce programme, 40 % des parts seront vendus à des "investisseurs stratégiques" (des entreprises étrangères) qui administreront ensuite les entreprises privatisées. Les 20 % suivants seront ensuite vendus au public nigérian, l'Etat gardant 40 % des parts. Début 1999, le gouvernement a nommé des conseillers techniques et financiers, étrangers et locaux, afin de l'aider à préparer la privatisation de 37 entreprises publiques.

Photo : Jide
Adeniyi-Jones
Les mauvais résultats du secteur ont été invoqués pour justifier le programme de privatisation. D'après le gouvernement, les entreprises peu rentables font perdre chaque année au pays 200 milliards de naira (2,3 milliards de dollars) en subventions, exemptions de transfert, exonérations fiscales et autres aides.
Mais, comme dans le cas des réformes d'ajustement structurel générales, les avantages ou les inconvénients présumés de la privatisation suscitent des avis très partagés au Nigéria. Et l'on ne sais pas encore avec certitude si le nouveau gouvernement est prêt à mettre en oeuvre un programme de cession de grande envergure. "Je crois en la privatisation, a déclaré M. Obasanjo à des syndicats, quelques jours avant les élections présidentielles du 27 février. Mais je ne crois pas que la privatisation soit la solution à tous nos problèmes."
Quelle que soit la direction suivie par le gouvernement, la corruption est probablement le plus grand obstacle auquel se heurteront les politiques de l'Etat. La corruption existait déjà au Nigéria avant l'indépendance, mais les abus de pouvoir ont atteint des proportions ahurissantes dans les années 90. Une enquête officielle, réalisée à la demande du général Sani Abacha après son arrivée au pouvoir en 1993, a indiqué que 12,2 milliards de dollars provenant des revenus pétroliers avaient été placés sur des comptes spéciaux entre 1988 et 1994, et que ces sommes avaient été consacrées à des dépenses non-prioritaires, au mépris des principes de comptabilité, dans ce que le rapport qualifiait de "violation flagrante de la confiance publique."
De même, peu de temps après avoir succédé au président Abacha, décédé en juin 1998, le général Abubakar a ordonné qu'une enquête soit menée sur le détournement présumé de quelque 2,3 milliards de dollars de la banque centrale, sous le régime de son prédécesseur. En novembre 1998, le gouvernement a annoncé qu'il avait récupéré plus de 750 millions de dollars auprès de la famille et des proches conseillers du général Abacha, peu de temps après que l'ancien Ministre des finances Anthony Ani eut publiquement affirmé que 1,3 milliard de dollars avait été illégalement retiré des caisses de l'Etat entre janvier 1997 et mai 1998. Dans une autre révélation stupéfiante, un porte-parole du gouvernement a indiqué en décembre dernier que l'administration menait l'enquête sur une escroquerie qui aurait été réalisée par certains membres de l'ancien régime et porterait sur 2 milliards de dollars. Il s'agissait du retrait en 1996 de 2,5 milliards de dollars de fonds publics destinés au remboursement d'un prêt contracté auprès de la Russie pour la construction de l'usine sidérurgique d'Ajaokuta, mais qui avait en fait été réduit à 500 millions de dollars, au terme d'un accord de rachat négocié dans le plus grand secret. Dans les médias étrangers et locaux, il a souvent été dit que le général Abacha pourrait avoir placé dans des comptes à l'étranger plus de 3 milliards de dollars.
La corruption a envahi tous les niveaux de la fonction publique. Les pots-de-vin et le détournement de fonds qui font partie de la culture ont favorisé la mauvaise gestion et entraîné le gaspillage des ressources nationales. Cela a eu pour effet d'intensifier l'instabilité politique, car l'accession aux fonctions publiques n'en était que plus convoitée. Le président Obasanjo, l'un des rares dirigeants nigérians à avoir quitté ses fonctions sans que sa réputation ait été ternie par des affaires de corruption, s'est engagé à établir un organisme de lutte contre la corruption et à récupérer les fonds publics détournés. "Dans cette ambiance de corruption, il n'est pas possible d'obtenir les investissements nécessaires à la relance économique," a déclaré M. Obasanjo, quelques jours avant son élection.
Deux jours seulement après son entrée en fonctions, le président Obasanjo a gelé tous les contrats publics -- portant sur des centaines de millions de dollars -- signés depuis le début de l'année. Il a ensuite annoncé qu'une commission serait constituée afin d'évaluer le "bien-fondé et l'utilité" de ces contrats.
Le Nigéria est une mosaïque constituée d'environ 250 groupes ethniques aux cultures différentes. La lutte pour le pouvoir et le contrôle des ressources à laquelle se sont livrés les trois principaux groupes -- les Hausa-Fulani au nord, les Yoruba dans le sud-ouest et les Igbo dans le sud-est -- a contribué par le passé à l'instabilité politique, qui a nui au développement économique du pays.
Ces dernières années, un quatrième pôle est venu s'ajouter aux rivalités entre les trois clans. Dans le delta du Niger, où sont concentrées la plupart des réserves pétrolières, des groupes ethniques moins nombreux ont commencé à faire entendre leurs revendications, exigeant l'autodétermination politique et une plus grande part des revenus pétroliers. Malgré les milliards de pétro-dollars perçus par le gouvernement ces trente dernières années, les conditions de vie ne se sont guère améliorées dans les régions productrices de pétrole, qui sont parmi les plus pauvres du pays. Révoltées par l'indifférence dont elles ont fait l'objet et la dégradation de leur environnement, des communautés du delta du Niger s'en sont pris aux installations des compagnies multinationales et ont ainsi entraîné de sérieuses et coûteuses interruptions de la production pétrolière (voir "La colère des communatutés du Delta").
A l'heure où l'économie devrait être la priorité numéro un du pays, le gouvernement risque de s'enliser dans des débats complexes et conflictuels portant sur l'allocation équitable des revenus entre différents groupes ethniques aux intérêts divergents. "Tous les jours, des groupes ethniques de plus en plus nombreux réclament la décentralisation du pouvoir, la décentralisation du contrôle des ressources naturelles et la fin de la démagogie, fait observer M. Adefaye, rédacteur de Vanguard. Il va falloir que le nouveau gouvernement remédie à ces problèmes."
Mais il ne sera pas facile de partager des recettes publiques de plus en plus limitées de façon à contribuer au développement économique du pays tout en remédiant aux disparités régionales flagrantes et en satisfaisant des communautés mécontentes, particulièrement dans le delta du Niger.
Si le bien-fondé des réformes économiques
suscite des avis partagés, tout le monde s'accorde à
reconnaître que la détérioration des services
publics assurés par les entreprises d'Etat mal gérées
et rongées par la corruption constitue un obstacle important
à la relance économique. Des services publics essentiels,
tels que la compagnie d'électricité et les routes,
sont complètement délabrés depuis des années,
ce qui entraîne des pertes économiques se chiffrant
à plusieurs milliards de dollars.
La culture de manioc dans
l'Etat de Lagos :
l'agriculture emploie 60 % de la population active.
Photo : Jide Adeniyi-Jones
La Compagnie nationale d'énergie électrique (National Electric Power Authority, NEPA) ne fonctionne plus maintenant qu'à moins de 50 % de sa capacité de production de près de 6 000 mégawatts. Après des années d'incurie, le réseau électrique est à deux doigts de la débâcle complète. Mécontents et irrités par de longues et fréquentes pannes de courant, les usagers de la NEPA ont fait du nom même de la compagnie un sujet de plaisanterie : on entend souvent dire que la NEPA est la "Never Enough Power Available" (Jamais assez de courant) ou "No Electric Power At all" (plus du tout de courant). Mais les dirigeants de la NEPA répondent que le problème ne vient pas seulement de l'incompétence du personnel, mais surtout de l'insuffisance des fonds et qu'il faudrait des milliards de dollars pour réparer les équipements vétustes et notamment les quatre centrales thermiques.

Les
entreprises privées consacrent des sommes très élevées
à l'installation et à la maintenance de groupes
électrogènes privés, sans pour autant bénéficier
d'une alimentation électrique constante, car l'approvisionnement
en combustibles est constamment insuffisant depuis 1994. Les quatre
raffineries pétrolières du Nigéria, dont
la capacité de production totale est de 445 000 barils
par jour, ont ces dernières années fonctionné
à moins de 50 % de leurs capacités, en raison
de pannes constantes.
Royal Dutch/Shell prévoit d'investir 8,5 milliards de dollars supplémentaires dans le secteur de l'énergie, afin d'augmenter la production et de réduire la dégradation de l'environnement. Grâce à ce projet, qui sera financé par Shell et ses partenaires au Nigéria, la production augmentera d'environ un tiers et les activités pétrolières du Delta seront en partie transférées sur des plates-formes en mer, qui ne présentent pas les mêmes risques sur le plan politique et permettront d'éviter que les relations avec les communautés locales se détériorent davantage. Avec ces investissements, Royal Dutch/Shell pourrait mettre un terme au gaspillage du gaz, qui, au lieu d'être brûlé, serait transformé en gaz naturel liquéfié destiné à l'exportation (voir "D'abondantes réserves de gaz").
Si le Nigéria n'a pas réussi à diversifier son économie, c'est en partie à cause des faiblesses du secteur privé, petit par sa taille et replié sur soi. Rares sont les entrepreneurs qui ont tiré parti des marchés internationaux. N'atteignant même pas 1 %, la part des produits manufacturés dans les exportations du Nigéria est minuscule.
La plupart des industries ont du mal à survivre, le taux d'utilisation des capacités de production manufacturière étant passé de 34 % en décembre 1997 à environ 28 % au premier semestre 1998. En général, les industries utilisant des matières premières locales, telles que les brasseries, les cimenteries, les usines de savon et de textiles, se portent mieux que les secteurs qui sont fortement tributaires des importations, par exemple l'assemblage de radios et de véhicules. Mais, dans l'ensemble, le secteur manufacturier connaît une période de déclin depuis quelques années, avec un taux de croissance moyen négatif, de moins 1,2 % entre 1993 et 1997.
D'après l'Office fédéral des statistiques, le taux moyen de chômage est passé de 1,9 % en 1995 à 4,5 % à la fin 1997. Mais ces chiffres sous-estiment grossièrement la réalité dans un pays où les chômeurs ont peu ou pas de raisons de déclarer leur inactivité auprès des autorités. Avec des effectifs estimés à 800 000 personnes, le secteur public, déjà gonflé à l'excès, n'est pas en mesure d'accueillir des salariés supplémentaires. Au contraire, le FMI fera certainement pression auprès du nouveau gouvernement pour qu'il mette en oeuvre un programme de restriction budgétaire, après que le gouvernement précédent a décidé d'augmenter le salaire mensuel minimum des fonctionnaires fédéraux à 3 500 naira et de faire passer celui des employés régionaux et municipaux de 800 à 3 000 naira.
Des centaines de petites entreprises ont dû fermer leurs portes ces dernières années, victimes de l'aggravation de la conjoncture économique -- et en particulier de crédits insuffisants, de coûts de production à la hausse et d'une baisse de la demande de consommation. L'économie est donc de moins en moins capable de fournir des emplois à plein temps. Entre autres défis, le nouveau gouvernement devra favoriser la croissance des nouvelles entreprises et promouvoir le développement des nombreuses petites firmes taille du secteur informel qui créent le plus d'emplois mais manquent d'investissements en capitaux.
Il est difficile d'évaluer la taille du secteur non structuré au Nigéria, puisque quasiment toutes les activités de ce secteur s'effectuent sans comptabilité officielle. Mais il suffit de parcourir les rues de n'importe quelle ville nigériane pour s'apercevoir du nombre de personnes gagnant péniblement leur vie dans des entreprises de petite taille, voire des micro-entreprises. La force apparente de ce secteur, qui permet aux pauvres et aux classes moyennes appauvries de se procurer un grand nombre de services et de biens, contraste fortement avec la fragilité du secteur formel. D'après l'Organisation internationale du travail, les petites et moyennes entreprises, et particulièrement le secteur non structuré, représentent 60 % des activités économiques du Nigéria et sont à l'origine de plus de 35 % des emplois en milieu urbain.

Ces
entreprises auront besoin non seulement d'assistance technique
et d'autres formes d'aide, mais aussi de crédits adéquats.
Mais si les taux d'intérêt se sont stabilisés
ces dernières années, le taux prêteur variant
en 1998 entre 18 et 21 %, de nombreuses banques hésitent
encore à accorder des crédits à des producteurs
de petite et moyenne importance et préfèrent prêter
des capitaux aux grandes entreprises et effectuer des transactions
de devises étrangères. La Banque centrale du Nigéria
a indiqué que l'écart important entre les dépôts
bancaires et les taux prêteurs moyens a freiné l'épargne
et l'emprunt, au détriment de l'économie du pays.
En outre, peu de banques sont présentes en milieu rural,
la plupart ayant surtout des activités à Lagos et
dans d'autres centres urbains. En 1997, les trois quarts des 2 472
agences de banques commerciales et banques d'affaires nigérianes
étaient implantées en ville.
A la différence des banques commerciales, les banques communautaires sont réparties dans tout le pays. Mais beaucoup de ces petites institutions, créées avec l'accord du gouvernement et chargées de fournir des services financiers limités aux pauvres des milieux ruraux, ont récemment connu des difficultés; 353 d'entre elles ont perdu en 1997 leur licence, et il n'en reste plus que 1 015.
Disposant de peu de moyens de mobiliser les sommes nécessaires à la reprise économique, l'administration du président Obasanjo va chercher à accroître le flux de capitaux étrangers et à réduire les paiements du service de la dette. Les investissements étrangers directs avoisinent 1,3 milliard de dollars par an, ce qui n'est pas beaucoup pour un pays aussi étendu que le Nigéria. Les prises de participation étrangères sont minuscules, et, elles n'atteignent que 49,7 millions de dollars en 1998, même si elles ont fortement augmenté par rapport aux 9,4 millions enregistrés l'année précédente. Les dirigeants s'attendent à ce que, après des années d'isolement sur le plan international, les puissances industrielles approuvent le retour de la démocratie en augmentant leurs investissements au Nigéria. D'après le magazine Newswatch de Lagos, un proche de M. Obasanjo aurait déclaré que celui-ci comptait attirer au moins 10 milliards de dollars en investissements étrangers pendant sa première année au pouvoir. Les dirigeants et certains banquiers espèrent également que les gouvernements occidentaux, auprès desquels a été contractée la plus grande partie des 29 milliards de dette extérieure, en annulent environ la moitié.
Mais le gouvernement risque peut-être d'être déçu. Le directeur général du FMI, Michel Camdessus, a déclaré que si le Nigéria adhérait au programme suivi par les services du FMI, le Fonds en ferait un accord de prêt de trois ans, ce qui amènerait ensuite le Club de Paris à envisager d'alléger la dette du Nigéria. Le gouvernement prévoit de se mettre d'accord avec le FMI sur un plan économique de trois ans.
L'économie pourrait également s'améliorer si le gouvernement réussit à persuader les Nigérians disposant de fonds à l'étranger de rapatrier leurs capitaux. La fuite des capitaux est d'environ 2 milliards de dollars par an et comme l'ont dit M. Thomas Hutcheson et M. Gianni Zanini, deux fonctionnaires de la Banque mondiale, lors d'une conférence organisée à Abuja en 1995 : "Les nouveaux investisseurs étrangers ne seront nombreux à s'intéresser au Nigéria qu'une fois que les Nigérians eux-mêmes commenceront à voter pour le Nigéria en sortant leurs carnets de chèques étrangers."
Le pays le plus endetté d'AfriqueSur les 29 milliards de dollars de dette extérieure du Nigéria, près de 70 % ont été contractés auprès des gouvernements créanciers du Club de Paris. Avec plus de 4 milliards de dollars d'obligations annuelles au titre du service de la dette, soit plus du tiers de ses recettes à l'exportation, ces dernières années, le Nigéria a fixé à 2 milliards de dollars le budget annuel alloué au service réel de la dette. La baisse des recettes à l'exportation l'a contraint à réduire à 1,5 milliard de dollars ce montant dans le budget de 1999. Le Nigéria a rempli ses obligations au titre du service de la dette auprès des créanciers multilatéraux et commerciaux mais a accumulé du retard dans ses paiements au Club de Paris depuis que son dernier accord de rééchelonnement est arrivé à expiration en 1992. Les arriérés, dus quasiment en totalité aux créditeurs du Club de Paris, représentent environ 60 % du montant total de la dette. En janvier 1999, le gouvernement a levé un embargo imposé en 1994 sur les emprunts extérieurs, dans l'espoir de bénéficier des prêts et des crédits très avantageux des institutions multilatérales et bilatérales, qui aideraient à combler le déficit budgétaire. Le Nigéria ne fait plus partie des 41 pays pouvant participer à l'initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE). Il y figurait à l'origine mais a été rayé car il ne fait pas partie des pays de la catégorie "exclusivement IDA," qui ne peuvent bénéficier d'aide que par le biais des conditions avantageuses accordées par l'Association internationale de développement (IDA) de la Banque mondiale. |