
D'abondantes
réserves de gazTous les jours dans le Sud du Nigéria, près de 56 000 mètres cubes de gaz naturel sont brûlés pendant la production de pétrole brut, soit plus que dans tout autre pays du monde. Par ses réserves prouvées de gaz naturel, le Nigéria se classe au dixième rang mondial et, d'après la Banque mondiale, le gaz brûlé au Nigéria est équivalent à la production énergétique annuelle de l'Afrique subsaharienne.
Non seulement le brûlage de gaz gaspille une ressource naturelle importante mais c'est également l'une des principales sources de pollution du delta du fleuve Niger, région d'où provient la plus grande partie de la production pétrolière du Nigéria. Les habitants de la région sont de plus en plus exaspérés par les effets nocifs qu'ont, pour leur santé et l'écosystème, les activités de production pétrolière, particulièrement le brûlage de gaz et les déversements de pétrole brut.

Brûlage de gaz dans un puits pétrolier du Nigéria : à l'origine du gaspillage d'une précieuse ressource et de la pollution de l'environnement.
Photo : Jide
Adeniyi-Jones
"A l'heure actuelle, on dénombre environ 100 sites de brûlage de gaz, a expliqué début novembre 1998 M. G.G. Darah, commentateur nigérian, dans le journal Guardian de Lagos. Certains brûlent sans interruption depuis 40 ans. Depuis qu'ils ont été allumés, tous ces bûchers sans exception tuent des êtres humains et détruisent l'environnement naturel."
Le degré de nocivité des brûlages de gaz auprès de la population n'est pas clairement établi, mais les médecins ont constaté un nombre anormalement élevé de crises d'asthme, de bronchites et de problèmes cutanés et respiratoires dans les communautés des régions pétrolifères. En outre, le brûlage de gaz produit des émanations de gaz à l'origine de "l'effet de serre," qui contribue au réchauffement de la planète. D'après les estimations de la Banque mondiale, le brûlage de gaz dans la région du delta du Niger dégage tous les ans dans l'atmosphère quelque 35 millions de tonnes de gaz carbonique.
Les sociétés pétrolières estiment que les activistes des communautés locales et les défenseurs de l'environnement exagèrent énormément les effets négatifs de la production pétrolière au Nigéria et elles prétendent que le brûlage de gaz n'est pas la cause principale des pluies acides au Nigéria. Elles indiquent également que si les émissions de gaz carbonique provenant de l'industrie pétrolière nigériane semblent élevées, elles sont cependant minuscules à l'échelle mondiale. D'après les sociétés pétrolières, l'augmentation ces dernières années des déversements dangereux de pétrole brut s'explique avant tout par les activités de sabotages organisées le plus souvent par des communautés exaspérées qui espèrent obtenir des indemnités. Selon Shell, qui produit environ la moitié des 2,2 millions de barils quotidiens du Nigéria, en 1997, près de 80 % de tous les déversements de pétrole provenant des sites de l'entreprise ont été causés par des actes de sabotage, et représentent en tout l'équivalent de plus de 60 000 barils. Les autres déversements proviennent de défaillances de matériel, d'accidents et de la corrosion de vieux tuyaux.
Les compagnies pétrolières estiment que les tensions et le mécontentement ont pour cause principale la pauvreté des habitants de la région, qui se sentent injustement dépossédés de leur part des richesses extraites de leurs terres. Attaquées de toutes parts, les multinationales pétrolières ont, dans les années 90, augmenté les budgets alloués au développement communautaire, tout en affirmant qu'elles ne peuvent assumer le rôle de l'Etat qui devrait être le principal prestataire de services sociaux.
Le gouvernement et les entreprises partenaires reconnaissent qu'il est nécessaire d'assainir les activités de production pétrolière, et notamment de réduire considérablement la proportion de gaz associé brûlé. La majorité du pétrole nigérian provient de réservoirs contenant du gaz, ce qui explique que du gaz associé soit produit en même temps que le pétrole. Si les quantités actuelles de gaz brûlé restent à un niveau dangereusement élevé pour la santé, le Nigéria a effectué des progrès en la matière depuis le début des années 70, époque à laquelle moins de 2 % de la production gazière nationale était utilisée.
Le gouvernement s'est fixé comme objectif d'éliminer les brûlages de gaz inutiles d'ici à l'an 2010. Adoptant vis-à-vis des compagnies pétrolières la stratégie de la carotte et du bâton, le gouvernement a, dans son budget de 1998, augmenté les avantages fiscaux accordés aux investissements dans le secteur de production gazière, tout en élevant de 0,50 à 10 naira (0,12 dollar) par 1 000 pieds cubes (28 mètres cubes) l'amende imposée aux compagnies brûlant du gaz.
Toutes les grandes sociétés pétrolières fonctionnant au Nigéria ont décidé de réduire les quantités de gaz brûlées. Leur programme d'action consiste entre autres à accroître le volume de gaz associé réinjecté dans les réservoirs de pétrole, à réduire la production pétrolière des puits à forte concentration de gaz, et à installer des cheminées plus performantes sur les sites de brûlage.
Avant de pouvoir mettre en valeur ses réserves naturelles abondantes, que l'on estime à environ 3,36 trillions de mètres cubes, mais qui pourraient atteindre 8,4 trillions, le Nigéria devra surmonter un certain nombre de difficultés. Le pays ne dispose pas en effet de l'infrastructure nécessaire à l'exploitation gazière. Lorsque la plupart des sites pétroliers ont été construits dans les années 60 et 70, à l'époque où le gaz n'était pas une source d'énergie à la mode dans le monde, les installations d'extraction gazière étaient loin d'être une priorité.
Le gaz associé, qui est produit à basse pression et doit être comprimé et traité dans des usines spécialement construites à cet effet, est l'un des gaz les plus difficiles à exploiter, et dont la production est la plus coûteuse. Le Nigéria aurait donc besoin d'un réseau de sites de compression et de pipelines reliant des gisements de pétrole qui sont éloignés les uns des autres et ne produisent pas suffisamment de gaz pour être commercialement viables séparément.
Mais l'obstacle le plus important au développement de la production gazière du Nigéria vient probablement de l'insuffisance de débouchés commerciaux. La demande intérieure de gaz ne dépasse pas les 8,4 millions de mètres cubes par jour, dans un pays où peu de foyers sont équipés de cuisines modernes et où la plupart utilisent encore des formes traditionnelles et moins chères d'énergie. Les exportations de gaz entraînent des frais de transport élevés, à cause des distances qui séparent le Nigéria des principaux marchés internationaux d'Europe et d'Asie.
Malgré ces difficultés, plusieurs projets ont été entrepris en vue d'augmenter la consommation du gaz naturel. La plupart sont le fait de sociétés pétrolières multinationales, qui détiennent des parts minoritaires de consortiums fondés avec l'entreprise publique Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC).
Dans le cadre du projet le plus ambitieux, une usine de gaz naturel liquéfié de 3,8 milliards de dollars est en cours de construction à Bonny Island. Cette usine, dont la capacité de production est de 7,15 milliards de mètres cubes par an, est contrôlée par la Nigeria Liquefied Natural Gas Company, dont la NNPC détient 49 % des parts, Shell 25,6 %, Elf 15 % et Agip 10,4 %. Les travaux sont déjà achevés à 80 %, et l'usine, dont la construction s'effectue dans les temps, commencera à produire et à exporter du gaz en octobre 1999. Des commandes ont déjà été passées par des acheteurs italiens, espagnols, turcs, français et portugais, le client le plus important étant la compagnie d'électricité italienne ENEL, qui a accepté d'acheter 3,5 milliards de mètres cubes par an pendant environ 22 ans. Les travaux de construction de l'usine, probablement le projet industriel le plus grand d'Afrique, ont commencé en 1996, après plus de dix ans passés à mobiliser des fonds et à obtenir des offres fermes d'achat. Le consortium a décidé en mars 1999 d'investir 1,8 milliard de dollars supplémentaires en vue de faire passer la capacité de production annuelle de 5,9 à 8,7 millions de tonnes d'ici à 2002.
La production de gaz naturel liquéfié permettra au Nigéria de diversifier ses exportations, qui dépendent pour l'instant presque exclusivement du pétrole, tout en exploitant davantage une ressource naturelle qu'on laissait jusqu'ici perdre. Si au départ l'usine de gaz produira surtout du gaz non associé, la proportion de gaz associé devrait augmenter jusqu'à atteindre 100 % de la production totale, ce qui permettra de réduire de 25 % les brûlages de gaz.
Le Nigéria s'efforce également de se constituer un marché régional. Le gouvernement étudie actuellement un projet de construction d'environ 600 kilomètres de pipelines qui exporteraient du gaz au Bénin, au Togo et au Ghana d'ici à l'an 2001. En 1995, les gouvernements de ces quatre pays d'Afrique de l'Ouest ont convenu de faire construire ce pipeline, qui, en venant s'ajouter aux canalisations existantes, s'étendrait sur environ 960 km.
Alors que la participation du Ghana à ces travaux semblait au départ incertaine, le projet a pris une nouvelle ampleur en octobre 1998 lorsque Chevron et NNPC ont signé un accord avec un consortium dirigé par KMR Power, afin d'approvisionner en gaz nigérian l'usine électrique en cours de construction de Tema (Ghana). Chevron/NNPC se sont engagés à livrer 1,12 million de mètres cubes par jour de gaz naturel, qui seront acheminés par les pipelines ouest-africains du projet, à partir de l'usine d'Escravos située dans l'Ouest du Nigéria. Shell participe également au projet de construction de pipelines qui, d'après la Banque mondiale, pourrait permettre aux pays africains important du gaz d'économiser sur 20 ans environ 500 millions de dollars en coûts d'énergie primaire.