
Pendant plus d'une semaine, les salles de cinéma de la capitale du Burkina Faso ont fait le plein d'un public curieux de voir les dernières réalisations des cinéastes les plus doués d'Afrique. Ils ont ri, applaudi, ovationné parfois. Mais une fois le festival terminé, les salles ont repris le type de programmation courante sur le continent: les films d'action high-tech ou d'art martial faits à Hong Kong.
La part des films africains ne représente que 3 % de l'ensemble du marché cinématographique du continent, alors que celle des films américains s'élève à 70 %, a constaté le premier ministre burkinabé Kadré Désiré Ouédraogo, lors de l'ouverture du 16e Festival pan-africain du film et de la télévision de Ouagadougou le 27 février. "Les réseaux de production et de distribution des films sont aujourd'hui universels," a-t-il précisé devant les 35 000 spectateurs présents pour l'occasion dans le stade national. "Cette mondialisation doit inciter le cinéma africain à s'adapter, notammant en créant ses propres structures de production et de distribution et en les gérant avec efficacité."
Organisé tous les deux ans à Ouagadougou depuis 1969, le Fespaco constitue la principale vitrine du cinéma africain, qu'il s'agisse de courts métrages, documentaires ou longs métrages. Quelque 150 films ont été présentés cette année; plus d'une cinquantaine dans le cadre de différentes compétitions officielles, dont celle récompensée par prestigieux prix de l'Etalon de Yennenga. La manifestation a réuni, outre quelque 400 000 spectateurs, environ 7000 réalisateurs, producteurs, critiques, journalistes et autres.
A l'image des autres formes d'expression culturelle, le cinéma influence la manière dont les Africains se voient eux-mêmes, constate le secrétaire général du Fespaco Baba Hama. Puisque les films africains présentent "un miroir pour nos sociétés," "il est important que celles-ci arrivent à s'y reconnaître, plutôt que d'être toujours soumises aux images venues d'ailleurs."
En reflétant les réalités et les aspirations propres au continent, de nombreux réalisateurs voient leur art comme une manière de préserver l'héritage culturel, et de sensibiliser les spectateurs aux problèmes les plus pressants du continent.
Cette tendance s'est retrouvée tout au long du festival.
"Pièces d'identité," réalisé
par Mwezé Dieudonné Ngangura de la République
démocratique du Congo et lauréat de l'Etalon de
Yennenga, évoque les thèmes de la famille, de l'émigration,
de l'identité et de la tradition. "Les fous"
de Ramadam Suleman décrit l'abus sexuel dans l'Afrique
du Sud de l'après-apartheid. "Silmandé,"
du metteur en scène burkinabé Saint-Pierre Yaméogo,
a reçu un accueil particulièrement chaleureux pour
sa façon franche d'aborder la corruption à haut
niveau. Quant à "La Jumelle" de Laciné
Diaby de la Côte d'Ivoire, il s'intéresse à
la question du mariage forcé et de la mutilation des organes
génitaux féminins.
Danny Glover (à gauche) présente un prix du PNUD au cinéaste algérien Mohamed Soudani pour son film "Waalo Fendo."
Photo : PNUD
"La majorité des films réalisés en Afrique relatent des histoires de développement humain," a remarqué l'acteur afro-américain Danny Glover lors d'un séminaire consacré au cinéma, aux femmes et à la pauvreté organisé par Fespaco et le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Il est donc important de trouver "la meilleure manière de commercialiser ces films pour faire connaître au monde entier les problèmes de développement social particuliers au continent," a ajouté M. Glover, qui est ambassadeur itinérant du PNUD.
Un colloque de trois jours sur "Le cinéma et les réseaux de distribution en Afrique" a porté sur les dures réalités économiques auxquelles est soumise l'industrie cinématographique du continent. En raison de la forte concurrence des productions étrangères, la plupart des films africains sont rarement projetés dans leurs propres pays, et les distributeurs internationaux n'en acquièrent qu'au compte-gouttes. Cela rend les efforts de financement de l'industrie cinématographique du continent très problématiques.
En conséquence, celle-ci doit compter essentiellement sur l'aide des agences de donateurs européennes et de quelques chaînes de télévision. Au Fespaco, outre les prix officiels, une quarantaine de récompenses en espèce ont été distribuées par certains donateurs, des groupes de presse et des organisations non-gouvernementales (ONG).
Certains experts de l'industrie, comme Henri Prosper Ky dans un article paru dans le quotidien burkinabé Journal du Soir, estiment que cette lourde dépendance envers l'aide des donateurs influence le type de films réalisés et ne permet pas aux cinéastes de satisfaire les attentes du grand public africain. Et ce, alors que le niveau de l'aide dispensée par les donateurs est à la baisse.
Selon le metteur en scène burkinabè Idrissa Ouédraogo, il faudrait désormais que les autorités africaines formulent de meilleures politiques en matière de production cinématographique, que les organismes de financement opèrent d'une manière plus ouverte et plus logique, et que les réalisateurs africains eux-mêmes abordent les questions de financement et de commercialisation avec plus de professionalisme. "On ne peut plus se contenter d'être des artistes, il nous faut aussi devenir des politiques," a-t-il conclu.
Déjà certaines initiatives visent à proposer plus de films africains à des publics plus nombreux. M. Glover et le célèbre cinéaste sénégalais Ousmane Sembène ont convenu pendant le festival de créer une société de production et de marketing des films africains. Les responsables de la chaîne de télévision sud-africaine M-NET ont annoncé la mise sur pied d'un projet d'aide financière aux metteurs en scène et scénaristes.
Cette année, pour la première fois, le comité d'organisation du Fespaco a offert une récompense financière avec l'attribution du premier prix afin de faciliter la campagne de promotion du film primé. Après le festival de 2001, les organisateurs ont l'intention de présenter les films primés à Johannesburg, Nairobi et le Caire, dans le cadre des accords de distribution commerciale.