L'écotourisme stimule le développement

Mais son implantation dépend des avantages qu'y trouvent les populations locales

Par Frances E.Vieta

En 1998 l'Afrique a enregistré la plus rapide croissance mondiale en matière de tourisme, industrie en pleine expansion. Le tourisme international vers l'Afrique a augmenté de 7,5 % l'année dernière, soit 24,9 millions de visiteurs, selon l'Organisation mondiale du tourisme (OMT).

L'Afrique du Sud, la Zambie, le Zimbabwe et Madagascar sont les destinations les plus prisées en Afrique, surtout pour le tourisme écologique, qui a connu l'essor le plus spectaculaire, selon l'OMT. L'écotourisme, terme qui définit toutes les formes de tourisme en milieu naturel, représente 20 % de l'ensemble du tourisme mondial. Selon les prévisions de l'OMT, le nombre de touristes sur le plan global passera de 613 millions de personnes en 1997 à quelque 1,6 milliard d'ici à 2020 et les recettes qui en découlent de 443 milliards de dollars en 1997 à plus de deux mille milliards d'ici à 2020.

Plusieurs pays africains devraient profiter des retombées du tourisme, et en particulier de l'écotourisme. Le Zimbabwe, par exemple, qui cible ceux des écotouristes qui dépensent le plus et séjournent le plus longtemps, devrait faire rentrer dans ses caisses plus de six milliards de dollars zimbabwéens cette année, faisant du tourisme la troisième source de devises étrangères, après l'agriculture et les industries extractives.


Les bénéfices économiques, dont les droits d'entrée, les licences et les concessions, engendrent souvent d'importants revenus affectés à la préservation et la gestion des milieux naturels.

Compte tenu de l'énorme capacité de croissance de l'écotourisme, notamment dans les pays en développement, le Conseil économique et social de l'ONU vient de décréter l'année 2002 l'Année internationale de l'écotourisme. De nombreux pays africains, surtout ceux à la pointe du tourisme (Kenya, Afrique du Sud et Zimbabwe), consacrent d'importants investissements à ce secteur. Par ailleurs, l'université de Pretoria, vient de créer un Centre pour l'écotourisme, qui offre de nombreux services en Afrique australe.

Les adeptes de l'écotourisme étudient les gorilles en Ouganda et les lémurs (petits mammifères nocturnes en voie d'extinction) à Madagascar, font des randonnées en Ethiopie et observent les oiseaux au Botswana, admirent les peintures rupestres en Afrique du Sud, visitent les forêts tropicales au Ghana, font de la plongée sous-marine aux Seychelles et s'adonnent à la marche et aux safaris-photos en Afrique orientale et australe.

Créer de nouveaux emplois

Les retombées économiques, parmi lesquelles les recettes des droits d'entrée et l'attribution de permis et de concessions, engendrent souvent d'importants revenus qui permettent de financer la préservation et la gestion des milieux naturels. Dans de nombreux pays, les dépenses touristiques consacrées au logement, aux transports, à la nourriture, à l'encadrement, et à l'achat de souvenirs constituent une source de gains substantiels pour les populations locales.

La création d'emplois locaux liés à l'écotourisme est souvent considérée comme la retombée no.1 de l'écotourisme, permettant aux agriculteurs, aux femmes et aux jeunes d'avoir des revenus supplémentaires. Des centaines de personnes, par exemple, vivent de la Forêt impénétrable de Bwindi (Ouganda), observatoire touristique privilégié des gorilles; les habitants de cette région y travaillent comme gardes-chasse et personnel de camping, ou fournissent des vivres, des objets d'artisanat et présentent des spectacles aux touristes. Dans la vallée de Buhoma à la lisière du parc, de nombreux commerces ont vu le jour, qui proposent des biens et des services aux visiteurs. L'effet multiplicateur du tourisme s'avère important. On estime en effet que chaque chambre d'hôtel peut entraîner la création d'un ou deux emplois, directement ou indirectement. Au Zimbabwe, où l'écotourisme prend des proportions internationales, l'industrie touristique emploie environ 200 000 personnes.

Comme l'écotourisme n'exige ni de changements notoires dans la manière locale de travailler, ni d'investissements considérables, il n'est que peu ou pas affecté si les recettes encaissées sont inférieures aux prévisions.

'Fuite' de recettes importante

La contribution directe de l'écotourisme au revenu national ne peut pas être mesurée d'une manière précise par le montant des revenus bruts. Un indicateur plus fiable est le volume des revenus nets, déduction faite des dépenses liées aux taux de change. Les études consacrées à l'impact économique de l'écotourisme indiquent en effet qu'il existe un phénomène constant et prononcé de "fuite" des dépenses initiales des touristes, qui quittent le pays d'accueil pour financer les profits des chaînes hotelières transnationales et des voyagistes, et pour payer les biens et les services utilisés par l'industrie du tourisme. La Banque mondiale estime le pourcentage de ces "fuites" à 55 % pour un pays en développement type, mais dans certains cas il serait bien plus élevé.

De nombreux gouvernements ont toutefois réduit le niveau de ces fuites en encourageant la participation locale dans l'industrie touristique et les services d'appui. En Zambie, par exemple, la privatisation des pavillons et des concessions de chasse se fait sur la base d'appels d'offres, mais afin d'encourager les investisseurs et en particulier les entrepreneurs locaux, certains baux et concessions de chasse leur sont réservés.


Safari pour amateurs en Afrique du Sud, pays qui investit beaucoup dans le développement de l'écotourisme.

Photo: South African Tourism Board


En Afrique subsaharienne il y a environ 440 zones protégées d'une superficie totale d'environ 2 600 000 hectares carrés. Ces régions constituent un atout pour le développement de l'écotourisme. Les organismes de préservation écologique encouragent la pratique de l'écotourisme pour sa contribution financière et politique à la création et à la gestion des zones protégées.

Le Ghana, qui consacre d'importants moyens au développement de ses infrastructures écotouristiques, maintient une croissance soutenue de ses recettes touristiques de l'ordre de 12 % par an. Celles-ci devraient s'élever à 1,6 milliard de dollars d'ici à 2010, et le tourisme deviendra probablement la principale source de devises étrangères pour ce pays dans un avenir pas trop lointain. Déjà, 80 à 90 % des forêts originales du Ghana ont été détruites entièrement ou partiellement en raison des travaux de construction, de l'agriculture et de l'abattage du bois menés dans ces régions. Les efforts actuels en matière d'écotourisme se concentrent dans la région centrale du pays, dont le Kakum National Park, où les éléphants des forêts, sept espèces de primates et une multitude d'antilopes et d'oiseaux constituent des attractions de choix pour les amateurs. Inédit en Afrique, le passage de Kakum, suspendu à une trentaine de mètres du sol, offre une vue panoramique unique de la forêt tropicale.

Ce passage, inauguré en 1995, est ouvert non seulement aux visiteurs et scientifiques, mais constitue une source de financement des activités de préservation écologique. Le nombre de visiteurs y est en effet passé de 20 000 en 1995 à 58 000 en 1998, alors que les recettes qu'il dégage sont passées de 10 000 à 108 000 dollars. Une partie des recettes provenant des droits d'entrée au parc est reversée au Wildlife Department du Ghana, organisme responsable de la gestion du parc. Le reliquat est divisé entre le Heritage Conservation Trust du pays, une organisation non gouvernementale récemment créée qui consacre les fonds au maintien et à la promotion du passage suspendu, aux activités de préservation écologique, et à l'exécution de projets de développement durable autour de Kakum.

Partager les gains

L'industrie touristique n'est cependant pas fiable. C'est ainsi que les adeptes évitent les régions où il y a risque de guerre ou de conflits civils, ou des dangers pour la santé.

L'observation des gorilles constitue un bon exemple. Il existe environ 600 gorilles de montagne dans le monde, qui vivent uniquement dans les forêts situées le long des volcans de Virunga qui marquent la frontière entre la République démocratique du Congo (RDC), le Rwanda et l'Ouganda. Le genocide perpétré en 1994 au Rwanda a eu, sur tout un autre plan, un effet dévastateur sur le tourisme au Rwanda et en RDC, mais a favorisé une augmentation du nombre de touristes dans la forêt de Bwindi (Ouganda), qui abritent 300 de ces gorilles.

Le potentiel du tourisme écologique a conduit à la création du parc national de la forêt impénétrable de Bwindi en 1991, où l'observation des gorilles a commencé en 1993. Le nombre de visiteurs y est passé de 2 250 en 1995 à 3 450 en 1998, et l'on estime que plus de 70 % des recettes touristiques de l'Ouganda proviennent de l'intérêt suscité par la présence des gorilles.

L'exemple de Bwindi illustre également les problèmes que pose la création d'un mécanisme financier efficace, juste et durable, capable d'assurer un maximum de bénéfices financiers aux populations locales. Au départ, l'Ouganda avait mis au point un dispositif de partage des recettes de l'écotourisme avec les villages de la région, ainsi qu'un programme pilote pour le partage des profits à Bwindi. Conformément au programme initial de 1995 à 1997, 8 % sur les 280 dollars que représentaient les droits d'observation des gorilles étaient alloués aux populations locales, permettant ainsi le financement d'établissements scolaires, de cliniques et de routes. En 1998, toutefois, cette disposition a été modifiée, de manière que 20 % seulement des 25 dollars que représentent les droits d'entrée au parc sont désormais consacrés aux projets de développement locaux, réduisant sensiblement les montants affectés aux populations locales et freinant les initiatives communautaires financées par ces fonds. Un certain nombre d'experts se prononcent pour la révision de ces nouvelles dispositions, de manière à accorder plus d'argent aux populations locales ; la survie de l'écotourisme en Ouganda comme une activité responsable, durable et populaire est à ce prix, estiment-ils.


Le passage suspendu à travers la forêt tropicale du parc national de Kakum (Ghana) qui a accueilli près de 60 000 visiteurs l'année dernière.

Photo : Anne Phillips


L'écotourisme en Ouganda a permis de faire rentrer dans les caisses de l'Etat quelque 276 millions de dollars en 1995, la deuxième source de devises étrangères après le café. Mais ses retombées pourraient disparaître de la même façon que chez ses voisins, suivant le massacre de quatre Ougandais en mars 1999, y compris d'un garde-chasse, et de huit touristes à Bwindi aux mains d'opposants rwandais. A la suite de cet incident, les voyagistes y ont rapidement suspendu leurs opérations. Reste à savoir si subsistera l'intérêt des touristes pour les gorilles de Bwindi, même si les premiers indices sont prometteurs : c'est ainsi qu'une centaine de touristes ont visité Bwindi quelques semaines après la fermeture de quatre semaines du parc qui a suivi l'attaque.

Madagascar, qui promeut également le tourisme chez lui (deuxième source de devises étrangères), avait créé environ 40 nouvelles zones protégées avant la fin de l'année dernière, qui couvrent à peu près 2 % de la surface de l'île. Ces régions sont toutefois très peuplées et intensément cultivées en raison des conditions climatiques favorables qui y règnent. Pour réconcilier les intérêts des agriculteurs avec ceux de l'industrie touristique, la formule retenue par les autorités est celle de l'écotourisme participatoire. Aux termes de ce principe, les recettes provenant de l'écotourisme sont divisées avec les populations locales pour compenser certaines restrictions relatives à l'utilisation des terres appartenant aux parcs et aux régions protégées, assurant ainsi des gains financiers aux villageois.

C'est ainsi que le parc national de Ramonafana a été crée en 1986 pour protéger les lémurs. Le nombre des visiteurs y a presque doublé, atteignant 6 000 personnes entre 1993 et 1996. La moitié des recettes provenant de l'exploitation du parc est réservée au développement de la zone-tampon qui entoure le parc, dont le sol est très riche: on y cultive le riz irrigué et le café, on y pratique l'horticulture et les cultures itinérantes. Les villageois investissent leur argent dans la riziculture, dans l'exploitation agricole des forêts, dans la construction de petits barrages, d'écoles et de services de santé, et dans le développement de mécanismes de crédit. En fin de compte, sans ce type d'initiative susceptible de rendre l'écotourisme acceptable aux populations locales, celui-ci risquerait de ne constituer qu'un gagdet promotionnel à leurs yeux.

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