
La colère
des communautés du DeltaExcédées par l'indifférence qu'elles reprochent au gouvernement et aux multinationales pétrolières d'avoir manifesté à leur égard des années durant, les communautés du delta du Niger, la région du Nigéria riche en pétrole, se sont révoltées à plusieurs reprises ces dernières années. En octobre 1998, des jeunes du delta ont déclenché une nouvelle vague de contestations, parfois violentes et meurtrières, en occupant notamment les locaux des entreprises pétrolières et en allant jusqu'à kidnapper des employés. Par ces méthodes spectaculaires, ils espèrent attirer l'attention du gouvernement et obtenir des indemnités des sociétés pétrolières.
Environ 90 % du pétrole du Nigéria provient du delta du sud du pays, région étendue, peuplée de différents groupes ethniques "minoritaires," tels que les Itsekiris, les Urhobos, les Ijaws, les Ibibios, les Ogonis, les Kalabaris, les Efiks, les Ikwerres et les Ilajes.
Malgré les revenus importants qu'en retirent les finances publiques, le delta du Niger est peut-être la région la moins développée du pays. Moins de 5 % des revenus pétroliers fédéraux sont dépensés directement sur des régions productrices de pétrole. L'infrastructure routière, l'électricité, l'eau potable et les bonnes écoles manquent donc dans la région. Les moyens de communication sont limités. Le taux de chômage est élevé car les rivières, les ruisseaux et les torrents qui fournissaient à la population son principal moyen de subsistance -- la pêche -- sont maintenant fortement pollués par plus d'une douzaine de sociétés pétrolières opérant dans la région.
"Les régions productrices sont des terres arables marécageuses et infestées de moustiques, où les villageois gagnent péniblement leur vie grâce à la pêche et la culture, explique M. U.J. Itsucli, directeur général d'une compagnie nigériane, Dubri Oil. Souvent, les rivières dans lesquelles ils pêchent et les terres qu'ils cultivent sont perturbées ou même polluées. Et pourtant, c'est ce même environnement qui produit la richesse de la nation, et qui est à l'origine du développement de ce pays."
Et lorsque les habitants de la région quittent leur village appauvri, ajoute M. Itsucli, ils voient "des autoroutes modernes à plusieurs voies, des gratte-ciel et de somptueuses demeures. Ils savent que la richesse à l'origine de ces constructions vient de leur région et qu'ils n'en profitent pas du tout. Ils ne bénéficient pas de la part qui leur est due."
M. Bloke Booboo-Thomson, juriste spécialiste des droits de l'homme dans la ville pétrolière de Port Harcourt, a déclaré à Afrique Relance : "C'est incroyable que, dans cette région, il n'y ait pas d'eau potable, et que beaucoup des communautés d'où provient le pétrole brut, la principale source de devises étrangères du pays, ne soient desservies par aucune route."
A cause du brûlage de grandes quantités de gaz, le delta du Niger est également touché par des pluies acides. "Dans la région, les effets des pluies acides apparaissent très nettement sur les toits, les voitures et les objets métalliques," explique M. Tombara Aye, chef de la communauté Ijaw de Bayelsa State.
Face aux mouvements de contestation qui se sont répandus dans la région du delta, les gouvernements militaires précédents ont pris des mesures sévères, en emprisonnant -- et dans le cas notoire de Ken Saro-Wiwa, écrivain de renom et chef Ogoni -- en exécutant des militants politiques de premier plan. Plus récemment, des milliers de soldats ont été déployés dans la région.
Au fil des mois, le gouvernement nigérian a pris conscience des problèmes énormes que connaissent les communautés productrices de pétrole et a entrepris d'y remédier. En 1989, le gouvernement a créé la Commission de développement des régions productrices de pétroles (OMPADEC), organisme chargé de mettre en valeur ces régions. L'OMPADEC reçoit 3 % du budget fédéral (soit 13,6 milliards de naira en 1998).
Le gouvernement a également constitué le Petroleum Trust Fund (PTF, Fonds d'affectation du pétrole), afin de financer des projets d'infrastructure. Un certain pourcentage des bénéfices provenant de la vente locale des produits pétroliers raffinés est versé au PTF. A la différence de l'OMPADEC, le PTF n'a pas pour seule mission d'aider les communautés pétrolières, mais met sur pied des projets dans toutes les régions du pays.
Mais, aux yeux des communautés productrices de pétrole, l'OMPADEC et le PTF ne suffisent pas. L'OMPADEC en particulier a été critiquée pour le gaspillage, la mauvaise gestion et la corruption qui y règnent. En moins de 10 ans d'existence, l'OMPADEC a été remaniée trois fois. Et l'avenir du PTF semble incertain depuis le décès l'an dernier de l'ancien président Sani Abacha, fondateur du fonds.
Au Nigéria, aucune loi n'oblige les compagnies pétrolières à contribuer au développement des communautés qui les accueillent. Les consignes générales recommandant d'adopter des pratiques respectueuses de l'environnement ne pèsent pas lourd et ne font qu'inviter les grandes compagnies pétrolières à faire preuve de responsabilité sociale. Cependant, le gouvernement a, dans une certaine mesure, réussi à convaincre les entreprises de l'importance du "civisme d'entreprise." Les contestations des communautés du delta du Niger ont également eu de l'effet.
Royal Dutch/Shell, dont la production sur le site d'Ogoniland a été interrompue à de nombreuses reprises pendant la crise de 1993, reconnaît maintenant que l'ensemble de ses opérations dépend des communautés des régions pétrolifères. En 1997, l'entreprise a évalué à 32 millions de dollars son programme d'aide à la communauté, et a annoncé, parmi d'autres gages de bonne volonté, que 57 % de ses effectifs totaux sont recrutés auprès des communautés locales et qu'elle accorde la priorité aux contractuels autochtones.
D'après Royal Dutch/Shell, l'entreprise a également instauré l'initiative de développement communautaire de Shell, dans le cadre de laquelle les communautés productrices de pétrole participent au choix des projets implantés dans leur localité. A l'instar d'autres sociétés pétrolières, Chevron a réalisé différents projets destinés aux communautés locales : hôpitaux de médecine générale, constructions et équipement d'établissements scolaires, eau potable, hôtels de ville et embarcadères, ainsi que des bourses scolaires attribuées aux enfants des communautés d'accueil.
En 1995, Shell et les autres sociétés pétrolières présentes dans la région ont crée un bureau pour entreprendre une étude de l'environnement du delta du Niger, visant à évaluer l'étendue de la dégradation de l'environnement et le potentiel de la région.