
Fondée par des femmes pauvres au plus fort de la guerre civile du Mozambique, l'Union générale des coopératives de Maputo (UGC) est aujourd'hui l'une des meilleures entreprises agricoles et la principale source d'approvisionnement de la capitale en fruits, légumes et volailles. L'exemple de l'Union de coopératives montre qu'"il ne peut y avoir de développement communautaire, ou national, sans la contribution des femmes," a expliqué à Afrique Relance la présidente de l'UGC, Mme Celina Cossa.
Environ 85 % des 6 000 membres de l'UGC sont des femmes. Leur revenu
moyen est supérieur de 50 % au salaire minimum national. "Lorsqu'on
considère que nos membres sont en majorité illettrées,
ont atteint un certain âge et trouvent donc très rarement du
travail, quel qu'il soit, on comprend mieux le rôle important que
jouent nos coopératives dans la vie économique et sociale
des populations les plus défavorisées et des femmes en particulier,"
souligne Mme Cossa.
Photo : Le Hunger Project / Elissa Davidson
Bien que l'UGC soit principalement située dans la banlieue "verte" de Maputo, sa renommée à l'échelle nationale est telle que Mme Cossa a été nommée chef du Syndicat national des fermiers (UNAC) dès sa création en 1993. Etant donné l'expérience, la formation et le degré d'organisation de ses membres, l'UGC est une composante essentielle du syndicat national.
En produisant, une femme "prend conscience de son rôle dans la transformation de la société. Elle n'est plus un élément passif de la communauté; elle en devient une participante active," a déclaré Mme Cossa lors d'une cérémonie organisée à New York en octobre 1998, au cours de laquelle le Hunger Project, organisation non gouvernementale dont le siège est à New York, lui a décerné le Prix de leadership pour l'Afrique en matière de maîtrise durable de la faim.
Lorsque l'UGC vit le jour en 1980, beaucoup de ses membres fondateurs étaient des veuves ou des femmes dont les maris étaient partis en Afrique du Sud pour s'y faire embaucher comme ouvriers agricoles migrants. Au fil des ans, les coopératives de l'UGC sont devenues les principaux fournisseurs de produits agricoles de la capitale.
A la fin des années 80, lorsque le gouvernement a adopté une politique de libéralisation économique, l'UGC s'est réorganisée, en accordant notamment une importance accrue à l'autonomie financière. De coopérative de production collective, l'UGC s'est transformée en une coopérative de services, chacun de ses membres cultivant son propre lopin de terre et bénéficiant de la formation, du crédit et d'autres avantages de l'UGC.
L'élevage de volailles est devenu une nouvelle priorité, très lucrative. Grâce à ses propres ressources ainsi qu'au financement de la Banque mondiale et d'autres sources, l'UGC a investi en achetant des couvoirs, des mangeoires, du matériel d'aviculture, des abattoirs et même un petit laboratoire vétérinaire, permettant d'éviter les maladies de la volaille. Les membres de l'UGC ont maintenant atteint une capacité de production de 300 000 volailles par mois et vendent aussi bien des poulets (vivants ou abattus) que des oeufs.
En outre, les coopératives de l'UGC font également de l'artisanat, de la menuiserie et, dans une moindre mesure, de l'élevage de bétail. Les services proposés aux membres vont de la garde d'enfants à des formations techniques et des formations de gestion, ainsi que des cours d'alphabétisation et d'enseignement général. L'éducation des femmes est particulièrement essentielle au pays, fait remarquer Mme Cossa, car cette éducation les "forme au rôle de leader de leur communauté."
Il n'a pas été facile d'obtenir des crédits et des terres -- deux des ressources les plus importantes offertes aux membres de l'UGC. En général, les membres n'ont pas la possibilité d'obtenir directement des prêts auprès des banques, puisqu'ils ne disposent pas des garanties nécessaires. Mais le service épargne et crédit de l'UGC, en faisant appel à la fois à des financements extérieurs et aux économies de ses membres, a réussi à répondre en grande partie à leurs besoins financiers. Entre 1994 et 1996, ses membres ont bénéficié d'un taux d'intérêt moyen de 20 %, alors que le taux des banques s'élevait à 46 %.
La plupart des crédits sont accordés sous la forme d'apports de production, destinés principalement à l'élevage de volailles. A la fin d'un cycle de production de six semaines, lorsque les femmes ont vendu leurs poulets, "elles viennent nous voir, nous additionnons tous les apports accordés, elles nous les remboursent, et les bénéfices vont à celles qui les ont générés," explique Mme Cossa.
L'UGC a également réalisé des progrès en ce qui concerne l'accès de ses membres aux terres. Au début des années 1990, à l'époque où le Mozambique se transformait peu à peu en économie de marché, l'ancien système de domaines publics et d'occupation officieuse des sols a été remis en cause par des individus qui souhaitaient obtenir des titres fonciers individuels. Puisque beaucoup des membres de l'UGC cultivaient des terres abandonnées par les colons portugais lors de l'indépendance du Mozambique en 1975, et n'avaient donc pas de titres fonciers officiels, cette "légalisation" des terres posait problème. "Lorsque nous avons vu que nous risquions de perdre des terres, raconte Mme Cossa, nous avons pris des mesures à temps." Le syndicat a aidé ses membres à se procurer des relevés topographiques et d'autres documents nécessaires à l'obtention de titres fonciers.
Par l'entremise de l'UNAC, l'UGC a également influencé la nouvelle loi sur le régime foncier adopté par le parlement en juillet 1997. Cette loi stipule que l'Etat reste propriétaire des terres mais donne aux particuliers la possibilité d'obtenir des droits d'occupation et d'utilisation des sols. Et bien qu'elle fasse référence aux pratiques du droit "coutumier" agraire (qui empêchent les femmes d'accéder librement aux terres), cette loi déclare explicitement que de telles pratiques ne peuvent enfreindre l'égalité des sexes garantie par la constitution. Elle met en valeur l'égalité des femmes et des hommes lorsqu'il s'agit d'obtenir des titres fonciers et rappelle que la transmission par héritage des terres doit s'effectuer "indépendamment du sexe" des personnes concernées.
Le gouvernement, explique Mme Cossa, "respecte les décisions prises à la base en matière d'occupation des terres." Il a d'ailleurs demandé à l'UGC de participer au comité chargé de veiller à la mise en oeuvre du nouveau régime foncier.
En exerçant une influence d'une telle envergure et en organisant avec succès ses activités de production, l'UGC a prouvé que les talents des femmes du Mozambique dépassaient de beaucoup la cuisine, la couture et la maternité, conclut Mme Cossa.