L'UNESCO appuie les sciences en Afrique

Les gouvernements sont invités à allouer un budget minimal aux dépenses de technologies

Par Peter Mwaura

L'Afrique doit développer ses activités dans le domaine des sciences et techniques (S&T) et former suffisamment de scientifiques et de techniciens pour exploiter ses ressources naturelles, a déclaré le Directeur général de l'UNESCO Federico Mayor, lors d'une réunion sur le développement des S&T en Afrique, organisée le 9 février dernier à New York.

Pour assurer le développement économique à long terme du continent, a-t-il affirmé, il est essentiel de disposer des "scientifiques nécessaires," qui pourront choisir les meilleures technologies disponibles, en fonction des besoins de leurs pays et non d'autres critères. S'appuyant sur l'exemple de son pays -- l'Espagne, qui dépendait de la "science des autres" avant d'avoir résolument décidé de développer ses propres activités scientifiques et techniques, il a expliqué que l'Afrique pouvait faire de même si ses dirigeants décidaient de faire du développement des sciences et techniques une priorité.


L'Afrique a déjà d'excellents scientifiques, mais il lui en faut beaucoup plus, déclare le Directeur général de l'UNESCO, Frederico Mayor (ci-dessus).

Photo : ONU / M. Grant
Lab photo : ONU / Ray Witlin


Le Directeur général de l'UNESCO a exprimé ce point de vue lors d'une réunion, à laquelle ont également participé M. Nitin Desai, Secrétaire général adjoint de l'ONU aux affaires économiques et sociales; M. Alieu Sallah, Administrateur assistant adjoint du PNUD pour l'Afrique, et Mme Lalla Ben Barka, Secrétaire exécutive adjointe de la Commission économique pour l'Afrique (CEA).

M. Mayor a enjoint les gouvernements africains de s'engager, dans les cinq à huit années à venir, à allouer au moins 0,4 % de leur PNB aux dépenses en S&T. Ces mesures viendraient s'ajouter aux propositions formulées à Nairobi en 1995, selon lesquelles le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) consacrerait 3 % de son budget pour l'Afrique au développement des S&T. Il a également recommandé aux pays africains de chercher à ce que les multinationales présentes en Afrique "contribuent" au développement du secteur des S&T.

A son avis, il existe déjà en Afrique "d'excellentes équipes" travaillant dans différents domaines, notamment dans la biochimie et la chimie, la microbiologie, l'océanographie et l'entomologie. Parmi les nombreux projets entrepris en Afrique qu'il a cités figurent les 20 chaires de sciences que l'UNESCO a établies dans des universités africaines et le Réseau africain d'institutions scientifiques et technologiques, qui favorise la coopération régionale dans le domaine de la recherche et du développement (R&D). Il aimerait également que l'UNESCO contribue à la création en Afrique "d'au moins un centre" de conseils et d'évaluation en matière de brevets.

M. Mayor a rappelé que l'exode des cadres en direction des pays développés -- qui se traduit par la perte des scientifiques africains les plus doués et les plus prometteurs -- est l'un des plus grands problèmes qui freinent le développement en Afrique des sciences et techniques. On estime à 30 000 le nombre d'Africains ayant obtenu un doctorat et vivant en dehors du continent.

Afin de minimiser les risques en la matière, il a suggéré de n'envoyer les étudiants à l'étranger que pour des programmes d'enseignement de courte durée.

En faveur de la science

Dans un message qu'il a lu au nom du Secrétaire général de l'ONU Kofi Annan (voir encadré), M. Desai a déclaré que la mondialisation offrait de toutes nouvelles occasions d'enrayer la fuite des cerveaux. Rappelant que l'acquisition et le progrès des connaissances constituent pour un pays une arme plus puissante que les mines et missiles en tout genre, il a cependant regretté que l'écart en matière de connaissances se creuse entre le Nord et le Sud et que l'éducation soit souvent reléguée au dernier rang des priorités, ce qui oblige trop d'étudiants du tiers monde à quitter leur pays pour l'Occident afin d'y acquérir des connaissances et une formation.

D'après lui, il faut que l'Afrique mette à profit ses sciences et techniques pour ajouter de la valeur à ses produits de base, dont les prix ont baissé sur les marchés mondiaux. En aidant l'Afrique à acquérir les connaissances et l'expertise dont elle a besoin, a-t-il dit, "nous garantirons que l'Afrique récoltera elle-même les fruits de ses grandes richesses."

"Seuls les Africains peuvent instaurer des conditions propices à l'investissement et à la croissance économique. A mesure que le monde s'adapte de plus en plus à l'ère de l'information, il est évident que l'importance des S&T pour la croissance et la prospérité de tous les pays ne cessera d'augmenter," a-t-il ajouté.

M. Desai a dit que les peuples africains, même au niveau des villages, se montraient déjà favorables aux sciences et techniques et que de nombreux Africains souhaitaient vivement participer au développement de leur continent. Les sciences et techniques peuvent modifier les attitudes vis-à-vis du développement, en mettant l'accent non plus sur le déclin mais sur la croissance et l'expansion. Elles peuvent permettre d'obtenir la confiance en soi et le respect de soi qui sont essentiels à la croissance." La communauté internationale, atil conclu, devrait donc apporter son soutien au "développement véritable" des sciences et techniques en Afrique.

Eliminer la pauvreté

M. Sallah a souligné l'importance des S&T dans la lutte contre la pauvreté, sur un continent où 200 millions de personnes devraient être "pauvres en revenus" d'ici à l'an 2000. "Il faut que l'élimination de la pauvreté passe par l'acquisition et le développement de technologies permettant d'augmenter la productivité et les revenus des communautés rurales," a-t-il lancé.

Constatant que les S&T sont "vitales pour l'Afrique" et jouent un "rôle central dans tout effort de développement," Mme Barka a rappelé avec insistance qu'il fallait renforcer les ressources humaines de l'Afrique. La CEA, a-t-elle expliqué, a contribué à la création de 30 institutions de recherche, qui ont permis de former du personnel dans des secteurs clés. Il est important que l'Afrique renforce ses ressources humaines en S&T et ne soit pas dépendante des experts étrangers.

La réunion a également permis de présenter les faits et chiffres suivants :


L'Afrique a besoin de femmes scientifiques

Constatant que la fuite des cerveaux africains en direction du monde développé s'aggravait, le Secrétaire général de l'ONU Koffi Annan a déclaré que pour combler ses insuffisances en ressources humaines et en progrès scientifiques, l'Afrique devait commencer par assurer aux filles et aux femmes "une égalité complète et absolue" dans le domaine de l'enseignement.


 "Si l'on n'adopte pas de toute urgence un programme de mondialisation de la production et de la diffusion des connaissances, les inégalités mondiales en matière de développement ne feront que s'accroître."

Photo : ONU / Paul McErlane


Dans le discours qu'a lu M. Nitin Desai, Secrétaire général adjoint aux affaires économiques et sociales, lors de la réunion organisée par l'UNESCO à New York, le 9 février dernier, sur le développement des sciences et techniques (S&T) en Afrique, M. Annan a déclaré que les S&T sont "à la base du type de progrès économiques dont l'Afrique a besoin pour être compétitive au XXIe siècle." Qu'il s'agisse de communications ou de biotechnologie, l'innovation scientifique est le moteur de la croissance et du développement, a-t-il déclaré. "Et si l'Afrique est appelée à participer à cette évolution, une transformation radicale des priorités et des politiques s'impose."

Les propos de M. Annan font écho à des chiffres inquiétants : on estime qu'en Afrique subsaharienne seules 67 % des filles en âge d'aller à l'école primaire sont scolarisées, elles ne sont ensuite que 23 % à entrer dans l'enseignement secondaire et moins de 3 % poursuivent leurs études jusqu'au niveau de l'enseignement supérieur.

L'écart entre les sexes est encore plus marqué dans l'enseignement technique et scientifique. Les ouvrages scolaires y sont très éloignés des réalités quotidiennes des filles et des femmes. Et les préjugés socioculturels dissuadent les femmes de faire carrière dans le secteur scientifique et technique. Dans l'enseignement supérieur, seule une faible proportion de filles suivent des cours de S&T, le pourcentage allant de 3 % au Tchad à 28 % en Afrique du Sud, pays où la population s'intéresse davantage aux sciences et techniques.

S'ils veulent obtenir un nombre suffisant de scientifiques et de techniciens, les pays africains ne peuvent se permettre d'exclure les femmes de ces domaines d'éducation. Non seulement les femmes représentent 50 % de la population, mais elles remplissent également des fonctions multiples et cruciales : mères, productrices (particulièrement dans l'agriculture) et garantes de la santé, de la nutrition et du bien-être général de la famille. Elles sont le mieux à même d'appliquer au quotidien les bienfaits des sciences et techniques.

M. Annan a salué le rôle important que joue l'UNESCO en matière de promotion de l'enseignement scientifique et technique dispensé aux filles. L'UNESCO a en effet déployé ses efforts en priorité auprès des femmes. Afin de développer l'enseignement scientifique et technique des femmes en Afrique, l'UNESCO a alloué 250 000 dollars à un projet de six ans, qui vise à accroître l'accès des filles et des femmes à l'enseignement scientifique et technique et à favoriser l'adoption de mesures adéquates dans ce domaine. Ce projet, qui a commencé en 1996, permet de mettre au point des méthodes et des supports de formation pour les enseignants, des livrets destinés aux enfants et démystifiant la science à leur intention, des bandes dessinées pour les adolescents, des posters et des vidéos. Il donne également aux filles la possibilité de participer à des forums de sciences et de faire des travaux pratiques.

L'UNESCO finance également deux chaires pour les femmes travaillant dans les sciences et techniques, l'une à l'Université du Ghana et l'autre à l'Université du Swaziland. En outre, l'UNESCO a apporté son soutien à la création en 1997 du Prix Helena Rubinstein pour les femmes dans le secteur de la science. Quatre prix, chacun d'une valeur de 20 000 dollars, seront remis tous les deux ans à des femmes scientifiques qui se seront distinguées en médecine, en physique, en chimie, en biologie, en zoologie, en botanique, et en recherche agroalimentaire et environnementale. Le dernier prix décerné en Afrique a été remis à Mme Grace Oludanni L. Taylor de l'Université d'Ibadan, au Nigéria, pour ses travaux sur le métabolisme des lipides.

En janvier dernier, l'UNESCO a organisé à Ouagadougou (Burkina Faso) un forum régional consacré aux femmes et aux science et techniques. Plus de 60 spécialistes originaires de 42 pays africains, des femmes pour la plupart, ont assisté à ce forum. Dans le plan d'action rédigé par les participants, l'accent a été mis sur la promotion des femmes dans les professions scientifiques et techniques et la nécessité de leur donner des possibilités d'accès à l'enseignement de ces matières. Le plan propose notamment de réviser les livres scolaires afin d'en retirer les stéréotypes néfastes aux femmes et d'offrir des bourses et fonds spéciaux aux filles choisissant de faire des études scientifiques ou techniques.

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