Le Sida ravage les villages ougandais

Faute de main-d'oeuvre, les cultures ne sont pas récoltées à temps

Par Mercedes Sayagues, Kampala

Rien n'a été planté ces deux dernières années sur les trois hectares de terre d'Ana Nansubuga dans le district de Masaka, dans le sud de l'Ouganda. Non loin de là, trois maisons de briques ont été condamnées, leurs portes et fenêtres barricadées. Les huit enfants de Mme Nansubuga sont morts, ainsi que leurs époux. La plupart avaient le Sida. Sur ses 17 petits-enfants, cinq sont morts de la même maladie.


Ana Nansubuga, 81 ans, avec trois des 11 petits-enfants dont elle s'occupe depuis que leurs parents sont morts, pour la plupart du Sida.

Agée de 81 ans, Mme Nansubuga s'occupe de 11 enfants, âgés de 8 à 14 ans. L'aîné a été hébergé par de la famille lorsqu'il avait 18 ans et la terre est restée en jachère depuis. Les enfants sont trop jeunes pour y travailler et elle est trop vieille.

L'Ouganda est une société patrilinéaire : la femme emménage chez le mari mais n'hérite pas de ses terres. A cause de la famille de son mari maintenant décédé, Mme Nansubuga ne peut vendre son terrain. Mais le Sida a tué presque tous les membres de la famille en âge de travailler et les enfants ont faim.

Aujourd'hui, on estime que 9,5 % des 19 millions d'habitants que compte l'Ouganda sont atteints du VIH. Un demi million de personnes sont mortes du Sida ces dix dernières années. "Dans certains villages, il ne reste plus que des enfants," déclare Mme Connie Magomu Masaba, fonctionnaire au ministère de l'agriculture. Le Sida a d'énormes répercussions sur le secteur agricole."

Les conséquences du Sida sont souvent analysées en termes de coûts de santé publique et de perte des travailleurs qualifiés. Mais, s'ils sont moins flagrants, les effets de la maladie sur les petits exploitants agricoles sont tout aussi graves. Une conférence sur le Sida et les petits exploitants agricoles, organisée à Harare (Zimbabwe) en 1998 a conclu que "Les conférences mondiales et régionales consacrées au Sida depuis le milieu des années 80 accordent en général peu d'importance à l'impact de l'épidémie sur les moyens de subsistance des populations rurales." Le recul de l'espérance de vie (qui, en Ouganda, est passée de 52 ans en 1980 à 42 aujourd'hui) fait les titres des journaux. Mais la régression de la sécurité alimentaire est quasiment passée sous silence.

L'agriculture représente 70 % du produit intérieur brut de l'Ouganda, 95 % de ses exportations et 40 % des recettes publiques. Ce secteur emploie 80 % de la population active, des petits exploitants pour la plupart.

Lorsqu'un homme tombe malade, sa femme le soigne et n'a plus le temps de sarcler le champ de maïs, de faire sécher le café ou de récolter le riz. La famille a donc moins à manger et perd une partie de ses revenus provenant des récoltes commerciales. Les frais d'hôpitaux et de médicaments ont vite fait d'engloutir les économies. Les guérisseurs traditionnels sont payés en chèvres et en poulets. A la mort du mari, les outils de la ferme sont vendus pour payer les frais d'enterrement. Les pratiques rituelles de deuil interdisent toute activité agricole pendant sept jours, ce qui fait perdre un temps précieux qui aurait pu être consacré aux travaux de la ferme.


"Dans certains villages, il ne reste plus que des enfants. Le Sida a d'énormes répercussions sur le secteur agricole."
-- Mme Connie Masaba, Ministère de l'agriculture de l'Ouganda

Faute de pouvoir engager de la main-d'oeuvre occasionnelle, la famille réduit à la saison suivante la superficie de ses terres cultivées. Sans pesticides, les mauvaises herbes et les parasites abondent. Les enfants arrêtent l'école pour sarcler et faire la récolte. La production agricole diminue de plus belle. La famille a moins à manger et n'a pas les moyens d'acheter du poisson ou de la viande ; sa santé se détériore. Si la mère contracte le Sida, le même scénario -- perte de revenus et de travail -- se répète, souvent à court intervallle.

D'après une étude portant sur trois communautés ayant différents systèmes d'exploitation, 45 % des ménages ont réduit la superficie de leurs terres cultivées au cours des dix dernières années. Dans 70 % des cas, les cultures sont moins diversifiées. Et plus de la moitié des ménages déclarent manquer de main-d'oeuvre.

Pénurie de main-d'oeuvre et de capitaux

A cause des pénuries de main d'oeuvre et de capitaux, les familles en sont réduites à ne plus faire que des cultures de subsistance. La production globale de cultures commerciales chute. Ce sont les petits exploitants qui produisent le café, la principale exportation de l'Ouganda, qui nécessite une main-d'oeuvre importante. Quarante pour cent des plants de café ont plus de 50 ans et doivent être remplacés. La production de café ne peut augmenter sans main-d'oeuvre supplémentaire. Mais c'est dans les régions productrices de café, situées près du Lac Victoria, que le VIH/Sida est le plus répandu et que les adultes sont le moins nombreux.

M. Israel Kibirige Sebunya, ministre de l'Agriculture, dresse un bilan différent de la situation : "A un moment, nous avons eu peur que le Sida n'ait des conséquences désastreuses sur l'agriculture, mais cela n'a pas été le cas." Le ministre évoque en ces termes l'essor spectaculaire qu'a connu la production agricole ougandaise, grâce à la privatisation, à de meilleures techniques de commercialisation, à des nouvelles récoltes commerciales et aux efforts des associations de fermiers.

Mais le ministre considère la situation dans son ensemble. Au niveau individuel, là où Mme Nansubuga et tant d'autres ont faim, il en va tout autrement. "L'essor de notre agriculture ne se traduit pas par une plus grande sécurité alimentaire pour les ménages ruraux, explique Mme Stella Neema, chercheuse à l'Institut de recherches sociales de l'Université Makerere de Kampala. Des données de 1995 indiquent que 38 % des enfants ougandais sont retardés dans leur croissance. Quarante pour cent des moins de quatre ans souffrent de malnutrition chronique.

M. Gary Howe, directeur pour l'Afrique du Fonds international de développement agricole des Nations Unies (FIDA), ajoute que le Sida a "accentué les inégalités : une grande partie de la population n'a pas accès aux nouvelles récoltes et aux nouveaux marchés ; à cela s'est ajouté une grave pénurie de main d'oeuvre et le fait que des familles entières dépendent de femmes seules et de personnes âgées."

M. Howe précise qu'il est possible d'améliorer la productivité agricole, grâce à une meilleure gestion des récoltes et à des variétés de plantes qui offrent un meilleur rendement et sont plus résistantes aux mauvaises herbes et aux parasites, tout en nécessitant moins de main d'oeuvre. C'est ainsi qu'une nouvelle variété de manioc, résistante aux moisissures, a récemment été introduite dans le pays.

Mais à l'échelle de l'Afrique, les exploitations agricoles de l'Ouganda ne sont pas les plus durement touchées par la pandémie de Sida. L'Ouganda bénéficie d'un sol fertile, d'un climat tropical, de pluies abondantes, de nombreuses terres et d'une alimentation à base de manioc, de patates douces, de millet et de bananes vertes, cultures qui résistent à la sécheresse et ne demandent pas une main-d'oeuvre importante. Mais pour les systèmes agraires de l'Afrique occidentale et australe, qui ont besoin de pluie et dépendent surtout du maïs, le Sida est un désastre. Si la phase terminale de la maladie et l'enterrement d'un membre de la famille coïncident avec certains travaux agricoles, comme le sarclage et la récolte, la production agricole s'en ressent durement.

Les experts du secteur des petites exploitations agricoles affirment que les fermiers ont besoin de techniques agricoles nécessitant moins de main-d'oeuvre, et leur permettant notamment de ne pas avoir à travailler le sol, ainsi que d'investissements moins importants, avec par exemple des produits phytosanitaires naturels.

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