Lors de la septième conférence de la Société de femmes africaines face au Sida (SWAA), qui s'est tenue à Dakar en décembre dernier, le président de l'Ouganda Yoweri Museveni (à gauche) et le président du Sénégal Abdou Diouf se sont vu décerner des prix d'excellence, pour leur participation active à la lutte contre le Sida. En mettant en place d'importants services et de grandes campagnes d'information, l'Ouganda a fait tomber le taux d'infection du VIH à moins de 10 % et le Sénégal a maintenu ses taux d'infection à un niveau très bas.

 

Innover dans la lutte contre le Sida

L'Ouganda et le Sénégal prouvent qu'il est possible de réduire les taux de contamination

Par Peter Mwaura

Grâce à leur détermination et à la rapidité de leur action, les gouvernements de l'Ouganda et du Sénégal ont montré qu'il est possible d'enrayer l'épidémie de Sida et même d'en faire reculer la progression. En Ouganda, la prévalence du VIH/Sida, qui avait dépassé 10 %, est tombée à 9 % (dans certains groupes d'âge elle a baissé de moitié) et au Sénégal, le taux d'infection s'est stabilisé entre 1 et 2 %.

Ces deux pays, qui ont des taux d'incidence et de prévalence du VIH/Sida différents, pourraient servir d'exemples à d'autres pays africains où l'épidémie continue de progresser. L'Ouganda a prouvé qu'il est possible de faire reculer la progression de la maladie et le Sénégal a montré qu'on pouvait empêcher l'épidémie de faire des ravages. Les deux pays apportent ainsi la preuve que les Africains sont en mesure de maîtriser l'épidémie, en organisant des campagnes d'information -- à condition que la volonté politique et les ressources investies soient suffisantes.


Des campagnes d'information sérieuses et directes permettent de transmettre des connaissances indispensables, particulièrement chez les jeunes.

Photo : UNICEF / Jorgen Schytte


L'Ouganda, qui constitue peut-être l'exemple le plus spectaculaire, a tout de suite compris la gravité de la maladie (qui, en Afrique, se transmet principalement par voie hétérosexuelle) et s'est résolument engagé à la combattre. Dès que les premiers cas de Sida sont apparus dans ce pays, les pouvoirs publics ont organisé sans tarder une campagne de sensibilisation d'une rare franchise, visant à informer le public ougandais des moyens de transmission de la maladie. Des affiches ont été conçues à cet effet et placées un peu partout. La radio a diffusé d'innombrables messages pertinents. "Partez du principe que tout le monde est porteur du virus"­ tel était le conseil d' un message radiophonique entendu à longueur de journée.

En Ouganda, la maladie a fait ses premières victimes au milieu des années 70 sur les rives du lac Victoria. On parlait à l'époque d'une maladie dont les victimes maigrissaient et s'atrophiaient. Le premier diagnostic officiel a eu lieu en 1984. Le président Yoweri Museveni a reconnu la gravité du problème peu de temps après son arrivée au pouvoir en 1986. Bien que les services de santé et l'infrastructure du pays aient été ravagés par 15 ans de guerre civile, son gouvernement a créé cette année-là un comité national de prévention du Sida. M. Museveni a ainsi joué un rôle de premier plan dans la campagne de lutte contre le Sida.

La sexualité abordée sans détour

En 1991, cette campagne s'est intensifiée, dans plusieurs secteurs et par de multiples moyens : distributions de préservatifs, tests de séropositivité sur la base du volontariat, services d'orientation et de soutien, affiches et messages radiophoniques anti-Sida, pièces de théâtre et séminaires en plein air sur l'éducation sexuelle.

En faisant oeuvre de pionnier dans la lutte contre le Sida, l'Ouganda a fait évoluer les moeurs sociales : l'âge des premières relations sexuelles a reculé chez les adolescents, les relations sexuelles sans lendemain sont moins fréquentes et les adultes célibataires pratiquent la continence. De plus en plus d'hommes et de femmes de tout âge utilisent maintenant des préservatifs, ce qui était impensable auparavant (en 1997, quelque 14 millions de préservatifs ont été distribués dans un pays de 19 millions d'habitants). Et dans un pays où, par le passé, les parents ne parlaient pas de sexualité avec leurs enfants, le sexe et le VIH/Sida sont presque devenus des sujets de conversation ordinaires dans tout l'Ouganda.

De ce fait, la prévalence du VIH/Sida, qui était à la hausse jusqu'en 1993, a chuté ces cinq dernières années. Par exemple, dans les cliniques prénatales des zones urbaines, la prévalence du VIH chez les femmes a été réduite de moitié, passant d'environ 30 % en 1991 à 15 % en 1996. Fin 1997, l'incidence du VIH était estimé à 9,5 % chez les adultes de 15 à 49 ans. La baisse du taux d'infection a été plus rapide en milieu urbain -- où ont eu lieu la plupart des campagnes d'information -- qu'en milieu rural, où le taux d'infection est relativement plus bas. Des sondages récents font état des progrès suivants:

Le Sénégal fait appel aux chefs religieux

Lorsque les premiers cas de Sida ont été diagnostiqués au Sénégal, les pouvoirs publics ont également organisé sans tarder une campagne d'éducation et de sensibilisation. Bien que le Sénégal n'ait que 9 millions d'habitants et des taux de prévalence du VIH/Sida beaucoup plus bas que l'Ouganda, des messages ont été diffusés dans les médias afin de réduire les comportements sexuels à risque et de promouvoir l'usage des préservatifs. Par le biais d'interventions médiatiques, de campagnes d'informations ciblées et d'activités de recherche, les pouvoirs publics se sont efforcés de ralentir la progression du VIH et des autres maladies sexuellement transmissibles (MST).

Avec l'appui de donateurs et d'organisations non gouvernementales, le Sénégal a établi des services adéquats en matière de VIH/Sida/MST. Dans le cadre d'un projet pilote de marketing social, les ventes de préservatifs ont dépassé de 42 % les prévisions au cours des dix premiers mois et sont passées de 800 000 préservatifs vendus en 1988 à 7 millions en 1997. Il est maintenant possible de se procurer des préservatifs dans 252 pharmacies et 80 dépôts pharmaceutiques répartis dans l'ensemble du pays. Le Sénégal a également fait participer ses chefs religieux à la lutte contre le Sida. Les pouvoirs publics ont ainsi organisé fin 1995 et en 1996 deux conférences nationales sur la prévention du VIH/Sida, au cours desquelles les chefs islamiques et chrétiens ont approfondi leurs connaissances du VIH/Sida et ont défini le rôle et les responsabilités qu'il leur fallait assumer dans le domaine de la prévention. Cela ne s'était jamais vu en Afrique. Au Kenya, par exemple, certains chefs religieux s'opposent fermement à l'utilisation des préservatifs et à l'éducation sexuelle.

Grâce aux interventions stratégiques du Gouvernement sénégalais, les taux nationaux de prévalence du VIH/Sida sont restés faibles -- ils avoisinent 1,7 % (chiffres de 1998).

La détermination et l'innovation dont ont fait preuve l'Ouganda et le Sénégal en matière de lutte contre le Sida ont été reconnues à l'échelle internationale. En décembre 1998, la septième conférence de la Société de femmes africaines face au Sida (SWAA), organisée à Dakar, a décerné au président Yoweri Museveni de l'Ouganda et au président Abdou Diouf du Sénégal des prix d'excellence, pour leur participation active à la lutte contre le Sida.

L'exemple de l'Ouganda a, en particulier, suscité l'intérêt d'autres pays et de chercheurs. Lors d'une discussion d'un groupe d'experts à la conférence de la SWAA, Mme Noerine Kaleeba du Programme conjoint des Nations Unies sur le VIH/Sida (ONUSIDA) a déclaré que les pays africains devraient adopter la stratégie de l'Ouganda en matière de lutte contre le Sida. Et Mme Debrework Zewdie, coordonnatrice des questions de VIH/Sida à la Banque mondiale, a récemment expliqué à Afrique Relance que la Banque essaie de déterminer les raisons pour lesquelles les taux de contamination ont baissé en Ouganda. "Les conclusions de cette étude seront utiles non seulement pour les projets de la Banque en Ouganda mais aussi pour d'autres pays," précise-t-elle.

Renforcer les investissements

Selon le Dr Peter Piot, directeur exécutif d'ONUSIDA, c'est l'Afrique elle-même qui détient la solution à l'épidémie. Le problème, à son avis, vient du fait que "nos efforts ne sont pas suffisants." Tout en rappelant que l'Ouganda et le Sénégal constituent des exemples à suivre, le Dr Piot appelle les Etats africains à accorder davantage d'attention au VIH/Sida et à allouer plus de ressources aux campagnes de prévention. Ces campagnes devraient notamment s'efforcer de promouvoir la continence et la fidélité, de distribuer à grande échelle des préservatifs et d'expliquer aux jeunes comment se protéger du virus.

Le Dr Piot ajoute que le nombre de personnes atteintes du VIH/Sida continue d'augmenter en Afrique subsaharienne, car les mesures de prévention sont "parcellaires" et "insuffisantes." Si l'on ne s'efforce pas -- tant aux plus hauts niveaux du gouvernement qu'à la base -- de reconnaître que la maladie constitue "un obstacle majeur au développement," la situation risque de s'aggraver. "Il faut pouvoir parler du VIH à tous les niveaux, avec la participation de la communauté et des chefs religieux. A l'heure actuelle, la maladie reste encore trop taboue," affirme-t-il.

Les gouvernements "doivent agir énergiquement sans attendre que le Sida fasse de nombreuses victimes," ajoute-t-il, en faisant ainsi référence à la grande campagne de prévention qu'a menée le Sénégal avant même que l'épidémie n'atteigne des proportions importantes.

Les Etats africains devraient instaurer des programmes d'éducation sexuelle à l'école, développer la distribution de préservatifs et supprimer les obstacles qui empêchent les séropositifs de parler publiquement de leur état de santé, conclut le Dr Piot.

C'est certes en Afrique que l'on compte le plus de personnes atteintes du VIH, poursuit-il, mais l'ingéniosité et les ressources du continent lui permettront de surmonter cette pandémie. "L'Afrique survivra à cette tragédie, tout comme elle a su renaître d'autres catastrophes d'origine naturelle ou humaine, dont notamment le colonialisme et l'esclavage," a-t-il déclaré à l'Agence de presse panafricaine, au cours d'une interview récente. Mais, il ne faut pas pour autant s'attendre à obtenir des résultats rapides : "Il s'agit de modifier les comportements des populations. En Ouganda il a fallu attendre 10 ans avant de constater des changements concrets," rappelle-t-il.

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