Namibie : la démocratie à l'oeuvre

'La réconciliation économique constitue la deuxième phase de notre lutte'

La Namibie, qui s'est battue pour sa libération pendant de longues et dures années de guerre, a célébré en mars dernier sa neuvième année d'indépendance. Dans une interview accordée à Afrique Relance, le premier ministre Hage Geingob rend compte des efforts entrepris par son gouvernement pour favoriser la paix et le développement.


Photo : Asser Kangootui

Par Peter Mwaura

Depuis l'indépendance, la Namibie est relativement calme et stable. Comment avez-vous pu y parvenir?

Notre lutte était avant tout une lutte en faveur de la paix. Après avoir acquis l'indépendance, nous avons donc adopté une politique de réconciliation nationale. Nous avons reconnu que notre passé était marqué par de lourdes rancunes et de fortes haines des uns envers les autres, mais qu'après l'indépendance nous devrions unir nos efforts. Nous devons tous vivre les uns avec les autres, oublier le passé et construire l'avenir, car nous avons tous notre place en Namibie et nous devons faire le nécessaire pour vivre en paix.

Comment avez-vous convaincu les Blancs d'accepter la politique de réconciliation?

C'est la Swapo, dont le siège était situé à Lusaka pendant notre lutte pour l'indépendance, qui est à l'origine de cette politique. Nous avons commencé à inviter des Blancs à nous rencontrer en Zambie. Ils ne nous voyaient pas comme des êtres humains ordinaires, avec des besoins aussi élémentaires que les leurs, comme par exemple vouloir que nos enfants aient trois repas par jour, aillent à l'école et en reviennent sains et saufs. Lorsqu'ils se sont aperçus que nous avions les mêmes souhaits qu'eux, ils ont accepté la politique de réconciliation.

Est-ce que la réconciliation revient, en pratique, à accepter les inégalités socioéconomiques?

Non. Malheureusement, certains Namibiens blancs estiment que la politique de réconciliation est née d'une position de faiblesse. Ils pensent que les changements devraient se faire à sens unique : nous devrions nous réconcilier et ils devraient garder leurs privilèges. Nous avons maintenant obtenu la réconciliation politique. Nous devons dorénavant nous atteler, en tant que citoyens, à la réconciliation économique. Et c'est très difficile. C'est ce que nous appelons la deuxième phase de notre lutte.

Environ 5 % des Namibiens, Blancs pour la plupart, contrôlent 72 % du PIB. Le revenu moyen annuel va de 14 000 dollars des Etats-Unis pour les Blancs à 85 dollars pour les Noirs les plus pauvres. Que faites-vous pour remédier à cette répartition inégale des richesses?

La "discrimination positive," qui a été mise en oeuvre dans les sociétés pratiquant une ségrégation raciale, fait partie intégrante de la réconciliation économique. En Namibie, cette politique consiste à privilégier la majorité, qui a été défavorisée sous le régime colonial. Mais nous n'allons pas pour autant faire baisser le niveau requis. Face à deux candidats postulant pour le même poste de fonctionnaire -- l'un blanc, l'autre noir -- notre préférence ira au Noir qui aura les mêmes qualifications que le Blanc mais moins d'expérience, car on ne peut acquérir de l'expérience qu'après avoir été embauché. Il est absurde d'exiger que ceux qui ont été exclus aient acquis de l'expérience. Les mêmes mesures s'appliqueront aux femmes, blanches ou noires, mais surtout aux femmes noires, qui ont été exclues, tout comme leurs homologues masculins.

Et dans le secteur privé?

La politique de discrimination positive fonctionne dans le secteur public parce que c'est nous qui en sommes responsables, mais ce n'est pas le cas dans le secteur privé. Le gouvernement va présenter au parlement un projet de loi qui obligerait le secteur privé à appliquer les mêmes mesures. Mais il faudra attendre un certain temps avant de faire aboutir ce projet de loi, car il faut consulter tous les acteurs économiques.

Quels progrès avez-vous réalisés en matière d'égalisation des chances sur le plan économique?

La Namibie s'efforce de donner à tout le monde les mêmes chances de façon à ce que les Noirs et les Métis, qui ont été auparavant exclus, puissent s'intégrer aux activités économiques primaires. Le gouvernement y est déjà parvenu dans le secteur lucratif de la pêche. Nous avons décidé d'instaurer des quotas de recrutement dans ce secteur, de façon à ce que les Noirs et les Métis en bénéficient [86 % des Namibiens sont noirs, 7,4 % métis et 6,6 % blancs.] Ces quotas les aident à négocier avec les propriétaires des bateaux de pêche, pour se faire embaucher. Le gouvernement compte faire de même dans les autres secteurs économiques. Mais il ne souhaite pas égaliser les chances au détriment des riches, en les ramenant au même niveau de pauvreté que les autres. Il faut d'abord développer les ressources à partager, car le problème vient du peu de ressources dont nous disposons. Il faut donc attirer les investisseurs locaux et étrangers et créer des conditions propices aux investissements. La paix est l'une de ces conditions. C'est donc ce que nous avons fait pendant ces neuf années. Si la paix et la démocratie règnent, les conditions sont réunies pour attirer les investisseurs étrangers. Et ce faisant, les ressources devraient augmenter, ou du moins il faut l'espérer.


Des anciens combattants postulent pour des emplois dans le secteur public.

Photo : N. Akukothela


Quelles solutions apportez-vous au problème des anciens combattants au chômage de la Swapo?

Nous avons compris que nous les avons formés au combat -- c'est la seule compétence qu'ils aient. Dès l'indépendance, nous avons donc créé la Brigade de développement, afin de les reconvertir et de leur donner de nouvelles qualifications. Mais ils sont fermement résolus à manier les armes et, même si nous leur confions un projet, ils souhaitent avant tout réintégrer l'armée. Evidemment, en période de paix, nous n'avons pas besoin d'une armée importante. Notre armée est donc très réduite. Notre solution consiste à adopter une loi qui permettra de verser une pension aux vétérans, de façon à ce que ceux qui sont âgés ou ont été blessés au combat puissent prendre leur retraite et toucher au moins des indemnités mensuelles. Ceux qui peuvent travailler pourront être recrutés par l'armée ou la police ; ceux qui sont handicapés pourront recevoir des allocations.

Les anciens combattants pensent qu'il a fallu attendre trop longtemps pour que leur situation difficile soit prise en compte, et c'est vrai. Ils disent qu'ils sont restés tranquilles et qu'ils ont attendu mais que nous n'agissons que lorsqu'ils se rebellent. Nous leur donnons maintenant raison. Arrêtons tout et adoptons une approche globale pour en finir une bonne fois pour toutes avec ce problème.

En modifiant la constitution de façon à permettre au président Nujoma de se représenter pour un troisième mandat, ne risquez-vous pas de donner une mauvaise image de la démocratie en Namibie?

Pendant les dernières élections, nous avons obtenu la majorité aux deux-tiers, ce qui veut dire que les Namibiens se sont prononcés en faveur de la Swapo. Et ils savaient qu'avec une majorité de deux-tiers, nous pouvions amender la constitution. Ils nous ont chargés de les représenter au parlement et d'agir en leur nom de façon responsable. Et donner au président Nujoma la possibilité d'effectuer un troisième mandat est l'une de ces actions responsables. Nous oeuvrons pour le bien de la Namibie et non dans l'intérêt des Etats-Unis ou de la Grande-Bretagne. Si la paix règne depuis neuf ans, ce n'est pas simplement parce que nous en avons décidé ainsi. C'est parce que quelqu'un a obtenu du peuple qu'il maintienne cette paix, c'est parce qu'un chef politique nous a réunis et a fait régner le calme. Nous estimons également que ce chef est un père fondateur de notre nation. Il a sacrifié toute sa vie pour la Namibie. Et puisque nous n'avons pas préparé psychologiquement notre peuple comme Mandela a pu le faire [en formant Thabo Mbeki à prendre la relève,] ses deux mandats ne suffisent pas.

Mais n'êtes-vous pas en train de créer un dangereux précédent?

Le troisième mandat du président Nujoma n'est qu'une disposition non renouvelable, qui ne crée aucun précédent. D'un point de vue technique, son premier mandat correspondait à une période de transition. Il a été élu non par le peuple, comme le veut la constitution, mais par une assemblée constituante. Et puisqu'il est un père fondateur de la nation et que nous voulons que la paix se maintienne, donnons-lui la possibilité de continuer pour seulement cinq ans.

Nous n'avons pas touché à la clause restrictive de la constitution, qui limite le mandat présidentiel à deux périodes de cinq ans. Nous n'avons fait que modifier les conditions de transition, de façon à ce que le premier président puisse être élu par une assemblée constituante et puisse effectuer trois mandats de cinq ans. Il ne s'agit donc que du cas particulier de Sam Nujoma. En accordant un troisième mandat au président, le peuple le récompense, pour ainsi dire, du très bon travail accompli. Mais cet amendement ne renouvelle pas automatiquement les fonctions présidentielles de Sam Nujoma pour un troisième mandat. Il lui faut se présenter aux élections et le peuple a la possibilité de ne pas le réélire s'il ne veut plus de lui. La volonté du peuple sera faite.

Mais pourquoi ce troisième terme a-t-il été autant contesté par la presse et les partis politiques d'opposition?

Quelle presse? Gwen Lister (rédacteur de The Namibian)? Les protestations à propos du troisième mandat ne sont qu'un vain brouhaha suscité par une opposition minuscule et une presse qui ignore la volonté du peuple namibien. Notre Haut Commissaire à Londres [Ben Ulenga, vétéran de la Swapo] a démissionné à l'occasion du troisième mandat, en pensant que d'autres le suivraient. Mais personne ne s'est rallié à sa cause.

La presse namibienne est l'une des plus libres d'Afrique. Pourquoi votre gouvernement se montre-t-il critique vis-à-vis de la presse?

La liberté de la presse est l'un des droits que l'on ne peut amender et qui est inscrit à jamais dans notre constitution. Ils peuvent donc écrire tout ce qu'ils veulent. Mais nous aussi, à commencer par le président, nous sommes libres. Si nous signalons des erreurs flagrantes et un manque de professionnalisme, d'aucuns s'imaginent que nous critiquons la presse. Nous faisons usage de notre liberté d'expression. Nous affirmons que la presse doit également s'acquitter de ses responsabilités en ce qui concerne la construction du pays. S'ils mentent, écrivent des absurdités, insultent le président, nous disons : "considérez notre culture en Afrique. Dans la culture africaine, nous respectons nos chefs. En disant cela, je ne m'oppose pas à la liberté de la presse. Dans une démocratie, j'ai le droit de dire qu'ils ont tort."

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