
La nouvelle devise européenne
devrait avoir différents effets en AfriqueL'introduction le 1er janvier dernier de la monnaie unique européenne (l'euro) sera-t-elle ou non bénéfique à l'économie des pays africains? Les avis sur la question sont partagés.
Mais à brève échéance, il existe au moins deux certitudes : le franc CFA, qu'utilisent 14 pays d'Afrique, sera rattaché à l'euro et non plus au franc français -- auquel il était lié depuis 1948 -- et 65 % des réserves extérieures de ces pays seront comme par le passé déposées sur un compte du Trésor français.
De l'avis de nombreux économistes et analystes financiers, les
échanges commerciaux et financiers entre l'Europe et l'Afrique se
modifieront sous l'effet de l'euro, qui, après le 30 juin 2002, sera
la seule monnaie ayant cours légal dans les 11 pays de la "zone
euro" (voir encadré). D'après une étude de la
Banque mondiale publiée en décembre 1998, les pays de la zone
CFA font partie, avec l'Europe centrale et les pays du Sud de la Méditerranée,
des trois régions non européennes qui seront "le plus
touchées" par l'entrée en vigueur de la nouvelle monnaie.
Mais la nature de ces changements reste à déterminer (voir
encadré, ci-dessous). Certains analystes estiment que les répercussions
pourraient être très différentes selon les régions
et pourraient également varier dans le temps.
Les relations commerciales entre la zone euro et les pays africains (particulièrement
les pays de la zone CFA) sont déjà très importantes.
D'après les chiffres du FMI, de 40 à 50 % de tous les échanges
commerciaux de l'Afrique s'effectuent avec des clients de la zone euro.
Dans le cas des pays de la zone franc CFA, ce pourcentage se rapproche généralement
de 50 %, bien que les échanges commerciaux entre les pays de l'Union
européenne et la zone franc aient fortement diminué ces dernières
années (voir graphique). Si la zone
euro connaît grâce à la nouvelle devise une embellie
économique, ses exportations et ses importations pourraient augmenter,
ce qui bénéficierait alors aux partenaires commerciaux africains
de l'Europe. Pour les entreprises de la zone CFA en relation avec les pays
participant à l'euro, le rattachement du franc CFA à l'euro
au lieu du franc français se traduirait également par une
réduction des charges commerciales et des coûts de transaction.
Les banques centrales des pays principalement francophones de l'Union
économique et monétaire ouest africaine (UEMOA) se montrent
optimistes. D'après un fonctionnaire de la Banque centrale des Etats
de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) -- organisme de l'UEMOA -- le lien entre
le franc CFA et l'euro "donnera une nouvelle vigueur aux échanges
commerciaux et financiers" entre l'UEMOA et les pays européens,
et créera "de nouveaux débouchés pour les économies
de l'UEMOA et de nouveaux marchés pour les pays européens."
Ce lien entre les deux devises devrait également donner aux huit
membres de l'UEMOA des avantages certains : "un plus grand nombre de
débouchés commerciaux, [la possibilité] d'attirer plus
d'investisseurs européens et d'accéder au marché financier
européen." Mais les dirigeants de l'UEMOA rappellent également
que le rattachement à l'euro n'est pas sans présenter certains
défis, dont notamment l'obligation pour les pays de l'UEMOA de "mettre
en oeuvre des politiques économiques et financières saines
et convergentes."
Certains économistes sont plus sceptiques quant aux effets positifs que l'euro pourrait avoir sur divers pays, et particulièrement sur la zone franc. "Je ne pense pas que les partenaires économiques de la zone euro, parmi lesquels figure la zone franc, en retireront des avantages sur le plan commercial," déclare M. Yilmaz Akyuz, Directeur des politiques macroéconomiques et du développement à la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED). Il reconnaît certes que la réduction des coûts de transaction et l'élimination des risques de change en Europe pourraient augmenter le niveau des recettes et la demande d'importations. Mais, en s'appuyant sur des prévisions économiques récentes, M. Akyuz indique que, d'ici à 2010, le montant total des recettes de la zone euro pourrait ne progresser que de 3 % et que la hausse des échanges avec la zone euro se traduirait pendant la même période par une hausse de seulement 0,3 % du PIB des pays en voie de développement. En outre, M. Akyuz soupçonne que la croissance de la zone euro n'atteindra peut-être pas même 3 %, en raison des coûts liés à l'obligation qu'ont les pays membres de respecter des critères fiscaux et monétaires restrictifs. Et même si les répercussions de l'euro sur le commerce africain sont globalement positives, la nouvelle devise pourrait avoir des effets négatifs en Europe sur des entreprises, des économies ou des domaines particuliers, ce qui ralentirait alors la croissance des exportations de certains secteurs économiques africains.
D'après un rapport récent du Fonds monétaire international (FMI)1, la stabilité des taux de change découlant du lien franc CFA-euro pourrait, dans l'hypothèse la plus favorable, présenter certains avantages, dont notamment une hausse des investissements directs provenant des pays de la zone euro. Un autre rapport récent2 du FMI indique que d'autres flux d'investissement provenant d'Europe pourraient augmenter si les investisseurs institutionnels européens -- par exemple les caisses de retraite et les compagnies d'assurance -- décident de diversifier leurs portefeuilles en transférant une partie de leur fonds dans des pays de la zone franc. Ces effets positifs pourraient être amplifiés par l'accès plus facile aux marchés financiers de la zone euro dont bénéficieront les pays de la zone franc. Les emprunteurs de la zone franc pourraient alors mobiliser des fonds plus facilement et à des taux plus avantageux, sur les marchés financiers importants et concurrentiels qui devraient voir le jour dans la zone euro.
1 Michael T. Hadjimichael et Michel Galy, The CFA Franc Zone and the EMU, IMF Working Paper, No. WP/97/156 (Washington, DC, novembre 1997).
2 John Green et Phillip L. Swagel, "The Euro Area and the World Economy," Finance & Development, Volume 35, No. 4 (décembre 1998).
S'adressant au Parlement européen à la fin du mois d'octobre dernier, M. Tommaso Padoa-Schioppa, membre du Conseil exécutif de la Banque centrale européenne a brossé un tableau positif de la situation. "Les mouvements de capitaux entre la zone franc et l'ensemble de la zone euro, pas seulement la France, devraient être libéralisés une fois le franc CFA rattaché à l'euro, a déclaré M. Padoa-Schioppa. Sous l'effet conjugué de cette évolution et de la libéralisation des échanges qui s'opère actuellement au sein de la zone franc, cette dernière devrait tirer parti de la mondialisation. Mais cela prendra du temps et ne se réalisera que si de saines politiques macroéconomiques sont suivies et si les systèmes financiers nationaux sont renforcés."
Les responsables de la BCEAO ont récemment déclaré qu'ils s'attendaient à ce que le rattachement du CFA à l'euro attire sur les marchés financiers de la zone franc un plus grand nombre d'investisseurs européens, qui s'intéresseront davantage aux opérations de la bourse régionale, située à Abidjan (Côte d'Ivoire).
Mais la croissance et la libéralisation des flux pourraient s'accompagner d'effets négatifs. Il se pourrait par exemple que les emprunteurs de la zone CFA pouvant accéder plus librement aux marchés financiers de la zone euro se désintéressent en grand nombre des marchés de la zone franc, dont le développement serait alors interrompu. Dans un autre cas de figure, si la nouvelle devise européenne stimule la productivité et la croissance dans la zone euro et rend les avoirs en euros relativement plus attrayants, le coût des emprunts risquerait alors d'augmenter pour les pays de la zone franc.
Et dans l'éventualité d'une crise de confiance -- si l'euro remportait un succès tel qu'il faille dévaluer le franc CFA -- les fuites de capitaux de la zone franc vers la zone euro pourraient avoir des effets déstabilisants. Mais ce risque n'a rien de nouveau : la fuite de capitaux à la suite d'une crise de spéculation était tout aussi possible à l'époque du lien entre le franc français et le franc CFA.
Après avoir étudié les risques éventuels que comporte le lien CFA-euro, certains analystes prédisent que les économies de la zone franc risqueraient de pâtir d'un euro qui serait soit trop fort soit trop instable. Parmi les principaux risques liés à la parité fixe avec l'euro, "la revalorisation éventuelle du taux de change réel des pays de la zone CFA pourrait affaiblir la compétitivité des exportations des pays de la zone CFA," explique M. Cornelius Mwalwanda, économiste hors classe à la Commission économique pour l'Afrique de l'ONU. L'instabilité marquée de l'euro par rapport aux autres grandes devises, "pendant la phase de transition et les premières années, ainsi qu'à long terme" nuirait également aux performances commerciales des pays de la zone franc, ajoute-t-il.
Ces risques ont été analysés, avec de nombreuses autres questions, lors d'un colloque portant sur l'avenir de la zone franc CFA, organisé en novembre 1998 à Dakar (Sénégal) par le Conseil pour le développement des recherches en sciences sociales en Afrique (Codesria).
L'un des participants au colloque, M. Karamoko Kane de l'Université
Cheikh Anta Diop de Dakar, était prêt à parier que "l'euro
serait à l'avenir l'une des plus fortes devises du système
monétaire international." Si tel était le cas, le franc
CFA "suivrait l'euro dans sa hausse par rapport au dollar des Etats-Unis
ou au yen, ainsi qu'aux devises des pays en voie de développement,
notamment celles d'Asie et d'Amérique latine dont le cours est fixé
sur celui du dollar, du yen et même du droit de tirage spécial
(du FMI). Et M. Kane de conclure : "Une région en voie de développement
dont la devise serait surévaluée ne pourrait faire face à
la concurrence mondiale." En d'autres termes, un euro fort pourrait
heurter de plein fouet l'économie des pays de la zone franc, car
leurs exportations seraient plus chères et les importations seraient
meilleur marché que les produits similaires fabriqués intérieurement.
Ce phénomène pourrait avoir des effets d'autant plus dévastateurs
que les pays d'Asie et les autres économies émergentes, aux
devises dévaluées, sont déjà des concurrents
redoutables en matière d'exportations.
Et puisque la nouvelle monnaie européenne devrait être une devise plus forte que le franc français, certains experts estiment que le franc CFA pourrait être amené à subir une dévaluation par rapport à l'euro. "Si l'euro est fort, je m'attends à ce que le franc CFA fasse l'objet de diverses pressions en raison de sa compétitivité réduite, et les ajustements du taux de change pourraient alors être plus fréquents qu'ils ne l'ont été dans le cadre du système de rattachement au franc français," a déclaré M. Akyuz, de la CNUCED, à Afrique Relance.
Dans ses 50 ans d'existence, le franc CFA n'a en fait subi qu'une seule dévaluation, qui a eu lieu en janvier 1994. Le cours du franc CFA est alors passé de 50 à 100 CFA pour 1 FF en vertu d'une mesure qu'ont quasiment imposée la France, le FMI et la Banque mondiale dans le but de relancer les économies de la zone CFA après plus d'une décennie de récession. La dévaluation de 1994 et ses effets immédiats restent gravés dans les mémoires. Qualifiée à l'époque de "brutale et [de] douloureuse" par le président du Bénin Nicéphore Soglo, cette dévaluation a été suivie d'une série de sévères réformes des politiques économiques. Mais aux yeux de nombreux économistes, c'est grâce à cette dévaluation de 1994, et aux réformes politiques qui l'ont accompagnée, que les résultats économiques se sont améliorés ces dernières années.
Dans les mois qui ont précédé l'introduction de l'euro, des dirigeants de la zone franc CFA et de la France ont cherché à dissiper des rumeurs persistantes, selon lesquelles le rattachement du franc CFA à l'euro entraînerait une dévaluation du franc CFA. A de multiples reprises l'an dernier, des représentants du gouvernement français ont publiquement réaffirmé la volonté du Trésor français de maintenir le taux de change fixe à la suite de l'entrée en vigueur de l'euro (voir encadré).
En outre, le gouverneur de la BCEAO, Charles Konan Banny, a souvent rappelé
avec insistance que le lancement de l'euro ne s'accompagnerait pas d'une
dévaluation du franc CFA. Dans un discours prononcé fin novembre
1998, M. Banny a tenu à souligner que le franc CFA "est actuellement
soutenu par un cadre macroéconomique sain et efficace, qui lui permettra
de maintenir sa valeur avant et après son rattachement à l'euro."
Citant le taux d'inflation inférieur à 10 % que connaissent
les économies de l'UEMOA depuis 1995, ainsi que les taux de croissance
économique satisfaisants, la réduction des déficits
publics et l'amélioration de la balance commerciale et des réserves
extérieures, M. Banny a déclaré que "les grandes
difficultés que connaissait [l'UEMOA] ont été surmontées
et l'avenir s'annonce prometteur." Toutes les économies de marché
peuvent être sujettes à des accès de spéculation,
a-t-il expliqué, tout en indiquant que les spéculateurs ont
souvent tort. Ils se sont notamment trompés récemment, en
anticipant une dévaluation du franc CFA à la suite de la réunion
en mai 1998 du Conseil de l'Europe, au cours de laquelle a été
fixée la liste des pays pouvant participer à l'euro. "Voilà
pourquoi nous devons rester sereins, avoir confiance en nous et croire en
notre monnaie commune," a-t-il lancé.
Les craintes d'une dévaluation à brève échéance
se sont donc apaisées pour l'instant. Ainsi que M. Jean-Louis Sarbib,
vice-président de la Banque mondiale pour l'Afrique, l'a dit à
Afrique Relance, la décision prise par la BCEAO de réduire
de 0,5 % le taux d'escompte au moment du lancement de l'euro "ne traduit
en rien la crainte d'une dévaluation."
Mais, tout le monde n'est pas certain que, à moyen et à long terme, l'euro et le franc CFA soient maintenus à leur taux de change actuel. Certains analystes conseillent aux entreprises qui effectuent des transactions en francs CFA de limiter la durée de leurs contrats afin de se protéger d'une éventuelle dévaluation.
M. Pierre Messmer, ancien premier ministre français qui avait prédit la dévaluation du franc CFA de 1994 plusieurs mois à l'avance, s'attend à ce qu'une nouvelle dévaluation soit de plus en plus inévitable dans les années à venir. La France ayant adopté une politique d'austérité fiscale conforme aux principes de l'Union économique et monétaire européenne (UEM), elle ne pourra, de l'avis de M. Messmer, indéfiniment combler les déficits de la zone franc et défendre la valeur du franc CFA.
M. Messmer et d'autres experts vont même jusqu'à douter que la parité fixe soit maintenue. Des incertitudes existent en effet quant à l'avenir de l'euro et au rôle central qu'il devrait jouer au sein du système monétaire. "A long terme, nous ne savons pas si l'euro survivra ou non A ce stade, nous ne pouvons qu'émettre des conjectures quant à l'avenir de l'euro dans 10 ou 20 ans et à la place qu'il occupera en tant que monnaie d'ancrage, monnaie de réserve et principale monnaie de facturation internationale des échanges, des actifs et des dettes," fait observer M. Akyuz.
Face à l'incertitude qui entoure le rattachement du franc CFA à l'euro, les pays de la zone franc s'interrogent de plus en plus sur le bien fondé d'un système de taux de change fixe dépendant d'une devise étrangère à la zone CFA. C'est d'ailleurs cette question qui a dominé les débats et les présentations du colloque sur l'avenir de la zone franc CFA, organisé à Dakar en novembre 1998.
Parmi les participants au colloque qui ont proposé d'autres possibilités en matière de système de taux de change, se trouvait M. Wilfrid René M'Voula, du ministère de l'économie et des finances du Gabon. Dans deux des différents cas de figure envisagés par M. M'Voula et d'autres participants, les pays de la zone CFA géreraient eux-mêmes un système de taux de change fixes ou bien les taux de change fixes seraient intégralement supprimés au profit de 14 taux flottant librement. Comme l'a fait remarquer M. M'Voula, la souveraineté monétaire accompagnant ces taux de change flottants "permettrait aux pays concernés d'effectuer les ajustements nécessaires pour rendre leurs économies compétitives." Si le rattachement du franc CFA à l'euro est le scénario "le plus probable" à court et à moyen terme, M. M'Voula n'en estime pas moins que "la séparation, la recomposition ou l'indépendance des deux unités monétaires africaines [qui forment la zone franc] est envisageable" à long terme.
Partisan de taux de change variables, M. Célestin Monga, consultant auprès de la Banque mondiale, a invité les pays de la zone franc à "abandonner leur système de taux de change fixe et leur détermination à construire une intégration artificielle, de façon à ce que chaque pays puisse mettre en oeuvre, au niveau national, une véritable politique de développement qui optimise les avantages d'une politique monétaire indépendante."
Mais, d'après M. Fidèle Magouangou de l'Université Méditerranée Aix-Marseille II, "la question de l'avenir du franc CFA ne devrait pas se poser en termes de souveraineté ou d'indépendance mais bien en termes de rentabilité." Si le rattachement du franc CFA à l'euro "semble acceptable," M. Magouangou a cependant tenu à rappeler que les économies de la zone franc ne bénéficieraient de ce rattachement que si "des réformes du fonctionnement de la zone franc" ont lieu.
Il a souligné la nécessité de neutraliser les effets négatifs qu'aurait un euro fort sur la compétitivité des pays concernés et de "limiter la propagation des chocs du centre vers la périphérie." De l'avis de M. Magouangou, la principale réforme consisterait à "adopter une parité [par rapport à l'euro] qui pourrait être ajustée régulièrement, au lieu d'une parité fixe." Mais, dans le long terme, une fois que les institutions monétaires de la zone CFA seront plus solidement établies, il envisage "un destin monétaire africain qui soit indépendant de celui des Européens."
Le maintien d'un lien entre devises garanti par le Trésor français ne fait-il que perpétuer le néo-colonialisme français? La question a fait l'objet de vifs débats lors du colloque de Dakar. M. Tchetche N'Guessan, Directeur du Centre de recherches économiques et sociales de la Côte d'Ivoire, n'est pas le seul à penser que, si les pays de la zone CFA ont bénéficié dans une certaine mesure du système de la zone franc, la France en a retiré des avantages bien plus importants.
Après avoir analysé l'histoire des relations économiques et des systèmes monétaires établis entre la France et ses anciennes colonies africaines, M. N'Guessan a rappelé que ces systèmes avaient pris diverses formes mais avaient tous pour but de renforcer le rôle de puissance coloniale de la France. Un grand nombre de mécanismes de la zone franc CFA n'étaient que "la dimension monétaire du régime colonial," a-t-il ajouté, en faisant également observer que "les politiques des taux de change ont largement contribué à la domination [exercée par la France] sur ses colonies." Et, à l'heure actuelle, a affirmé M. N'Guessan, le système du taux de change fixe "reste un facteur déterminant des performances économiques de la zone franc CFA." Lorsque les conditions commerciales ont été favorables, les pays de la zone franc ont réussi à maîtriser l'inflation et à atteindre une croissance supérieure à celle des pays n'appartenant pas à la zone CFA. Mais la "répression financière" liée au système de change fixe est d'après lui à l'origine des médiocres résultats obtenus en termes de niveaux d'épargne et d'endettement.
Selon M. Jean-Louis Sarbib de la Banque mondiale, le bilan est très
différent. "Il est tout à fait remarquable que les pays
africains de la zone CFA disposent depuis des années de ce que la
zone euro n'a que depuis quelques semaines. Si l'on considère les
résultats obtenus dans la durée, les avantages du système
actuel de taux de change fixe l'emportent à mon avis sur les inconvénients
le seul grand choc, pour ainsi dire, a été la dévaluation
de 1994, dont les pays ont à mon sens bénéficié,"
a-t-il déclaré à Afrique Relance. Ces bons résultats
sont dus en grande partie au rattachement à une devise stable, affirme
M. Sarbib, avant d'ajouter : "Je ne connais aucun autre endroit en
Afrique où la gestion de la monnaie ait été aussi bonne
que dans la zone franc."
D'après certains analystes, le rattachement à l'euro au lieu du franc pourrait réduire l'influence de la France dans la zone franc. "Dans la mesure où la France a moins d'influence sur les taux de change [de la zone euro] qu'elle n'en a sur le franc français les liens politiques qui unissent la France et les pays de la zone CFA se distendront peut-être un peu, explique M. Akyuz. Mais d'un autre côté, la France sera [au sein de la zone euro] le principal pays qui s'occupera des intérêts de la zone franc."
Le passage à la parité fixe franc CFA-euro n'aura "aucune répercussion politique [pour les pays membres de la zone euro]," a déclaré à Afrique Relance M. Georges Pineau, directeur général adjoint des relations internationales et européennes à la Banque centrale européenne (BCE). De toute évidence, il n'y aura aucune répercussion non plus pour les autres pays [de la zone euro] et certainement pas pour la BCE," explique M. Pineau après avoir rappelé que le Trésor français a gardé l'entière responsabilité de garantir la convertibilité en euros des francs CFA. Le Trésor français peut donc défendre le taux de change en accordant des crédits aux banques centrales de la zone franc afin de combler le déficit de leurs comptes d'opérations (voir encadré,).
M. Pineau réitère la position officielle de la France à ce sujet : la parité fixe est une question budgétaire qui se pose à la France seule et non une question monétaire qui relèverait de ses partenaires européens. Et les dirigeants français citent des chiffres indiquant que le déficit des comptes d'opérations des banques centrales de la zone CFA ne représente qu'une infime portion du déficit budgétaire total français.
Mais tout le monde n'est pas persuadé que la France pourra à elle seule continuer à combler les déficits de la zone franc. M. Messmer, l'un des adversaires les plus virulents du système du franc CFA, prévoit que les engagements fiscaux pris par la France dans le cadre de l'Union européenne économique et monétaire ne permettront pas de maintenir en l'état ce mécanisme.
La parité fixe entre le franc CFA et l'euro pourrait avoir comme avantage de stimuler l'intégration économique en Afrique occidentale et centrale, grâce au maintien et au renforcement d'une devise commune. "Puisque le maintien d'une devise commune passe par l'harmonisation des politiques -- et notamment des politiques fiscales et commerciales -- il y aura plus de raisons de renforcer les fondements de l'intégration régionale," explique M. Sarbib.
En Afrique de l'Ouest, par exemple, la moitié des 16 nations de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) sont des pays de la zone franc. Si cette zone continue d'afficher une faible inflation, une forte croissance et une stabilité économique obtenue grâce aux politiques macroéconomiques liées à la parité fixe avec l'euro, "la région de la CEDEAO dans son ensemble bénéficiera indirectement de retombées positives," a déclaré à Afrique Relance M. R.D. Asante, qui dirige la Division monnaie et paiements du Secrétariat de la CEDEAO. A son avis, l'euro incitera les pays qui appartiennent à la CEDEAO mais pas à la zone CFA à harmoniser davantage leurs politiques monétaires et financières avec la zone CFA. "Et, avec l'arrivée de l'euro, on commence à parler d'une double zone monétaire en Afrique," a-t-il ajouté.
D'autres économistes et dirigeants prédisent que l'intégration régionale passera à la vitesse supérieure dans toute l'Afrique. L'euro devrait vraisemblablement "redynamiser, en Afrique -- et particulièrement dans les régions autres que la zone CFA -- l'intégration économique actuellement en lente progression," d'après M. Maurice Kanga, Economiste en chef à la banque centrale du Kenya, qui ajoute: "du point de vue des économies d'échelle, il sera bénéfique d'unifier les nombreuses devises [africaines] face à l'euro."
M. J.E.O. Mwencha, Secrétaire général du Marché commun de l'Afrique orientale et australe (COMESA), est du même avis : "De solides blocs commerciaux régionaux sont en train de se former et nous y voyons l'occasion pour les pays d'Afrique d'intégrer également leurs économies." Si cette occasion est à son avis l'un des effets positifs de l'euro sur les 21 Etats membres du COMESA, M. Mwencha rappelle également que les exportations vers les marchés de la zone euro vont faire l'objet d'une concurrence de plus en plus vive : "Les fournisseurs étrangers auront de plus en plus de mal à entrer sur le marché européen, car l'euro aura amélioré le fonctionnement de ce marché. L'Union européenne reçoit certes plus de 60 % des exportations totales du COMESA, mais la plupart des produits exportés sont des matières premières, qui ne seront donc pas trop touchées par l'intensification de la concurrence provenant des autres fournisseurs de la zone euro. Mais nous imaginons que l'Union européenne s'enrichira et s'intégrera davantage [grâce à l'euro]. Nous espérons donc que les pays européens se tourneront vers l'extérieur et investiront en Afrique, où la rentabilité des investissements est plus élevée."
Dans les semaines qui ont suivi le lancement de l'euro, la banque centrale du Soudan, qui fait partie du COMESA, a envoyé aux banques locales une circulaire les incitant fortement à libeller des opérations commerciales en euros. Puisque la plupart des échanges commerciaux du Soudan s'effectuent avec l'Europe et que l'euro pourrait réduire les coûts de transaction pour les négociants soudanais, "nous encourageons nos banques à essayer de facturer leurs transactions en euros et à inviter leurs clients -- exportateurs et importateurs -- à faire de même," a déclaré à Afrique Relance M. Sabir Muhammad al-Hassan, Gouverneur de la banque du Soudan.
Mais M. al-Hassan reconnaît que le Soudan est peut-être un "cas à part," car il fait l'objet depuis 1997 d'un embargo économique imposé par les Etats-Unis, en vertu duquel les sommes transférées en dollars américains par des entreprises ou des banques soudanaises risquent d'être confisquées. "Pour éviter des transferts de dollars, nous sommes amenés à prendre de nombreux risques et à subir des coûts de transaction supplémentaires. Alors, en passant à l'euro, nous éliminons ces risques, bien entendu," explique-t-il.
Mais, l'euro pourrait également contribuer à promouvoir l'intégration régionale, ajoute M. al-Hassan. "Dans la région du COMESA, le règlement des échanges commerciaux [s'effectue] en dollars. En raison de l'embargo américain, il nous était difficile de bénéficier de ces dispositifs d'échanges. Maintenant que l'euro existe, nous avons proposé [à nos partenaires du COMESA] que les échanges soient libellés non plus seulement en dollars mais également en euros." D'après M. al-Hassan, les échanges commerciaux devraient alors se développer dans toute la région du COMESA.
Parmi les membres du COMESA, 10 Etats font également partie de la Communauté de développement de l'Afrique australe, qui regroupe 14 pays. M. F.C. Kani, Economiste en chef de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC), pense que la nouvelle devise aura pour effet d'accroître dans les pays de la zone euro la demande d'exportations provenant de la Communauté et souligne également que l'euro pourrait être "porteur de la faible inflation que connaît la zone euro." Dans la mesure où les faibles taux d'inflation et d'intérêt de la zone euro contribuent à faire baisser les prix des importations des pays de la SADC, "cette situation se traduira par une baisse de l'inflation dans la région de la SADC car les effets de répercussion des prix à l'importation sont très élevés dans la plupart des pays de la SADC," explique-t-il.
Tout en soulignant que l'euro n'en est qu'à ses débuts, M. Kani n'élimine pas complètement une autre éventualité, dans laquelle les performances macroéconomiques de la zone euro se détérioreraient. "Si, par exemple, l'inflation augmentait [dans la zone euro] ou si l'économie de l'Europe se dirigeait vers une récession les taux de croissance et d'inflation de la SADC pourraient en subir les conséquences indirectes."
Quoi qu'il en soit, M. Kani estime que les retombées de l'euro devraient être plus positives que négatives pour les pays de la SADC. L'émergence d'un marché de capitaux fortement liquides, grâce au système de taux de change stable et aux faibles taux d'intérêt de la zone euro, serait "une source de capitaux et de financement à court terme très intéressants pour les pays africains, et notamment pour la région de la SADC," ajoute-t-il.
"Le lancement réussi de l'euro stimulera l'intégration
financière de la Communauté de développement, qui est
un objectif ambitieux à long terme," a affirmé en janvier
dernier M. Chris Stahls, gouverneur de la Banque de réserves d'Afrique
du Sud (la banque centrale), à l'occasion d'une réunion en
Afrique du Sud des ambassadeurs des pays ayant adopté l'euro.
Tout comme M. Kani, M. Stahls estime que les pays d'Afrique pourraient
profiter des effets stimulants de l'euro sur les marchés des capitaux
européens. "A mesure que s'établira la stabilité
de l'euro, et que la liquidité des marchés financiers des
pays participant [à l'euro] sera intégrée, l'Afrique
du Sud s'intéressera probablement plus à l'Europe, non seulement
pour le financement des échanges à court terme, mais aussi
pour obtenir des emprunts à plus long terme et des capitaux,"
ajoute M. Stahls.
D'après des chiffres de la fin 1997, l'Union européenne détient déjà 58 % de tous les investissements étrangers en Afrique du Sud, pays dont l'économie est la plus importante d'Afrique. En outre, M. Stahls prévoit une hausse des flux d'investissement d'Afrique du Sud vers les pays de la zone euro.
M. Stahls mentionne également les avantages considérables dont l'Afrique du Sud devrait bénéficier en matière de commerce de marchandises à la suite du lancement de l'euro. En effet, 28 % des échanges de l'Afrique du Sud avec l'étranger s'effectuent avec des clients de la zone euro. Prévoyant que l'euro s'imposera parmi les grandes devises internationales, M. Stahls pense qu'une plus grande part des échanges entre l'Afrique du Sud et l'Europe se feront en euros à l'avenir.
"A la Standard Bank de Johannesburg, nous nous sommes complètement adaptés à l'arrivée de la nouvelle devise -- nous sommes maintenant en mesure de répondre aux attentes des clients qui nous demandent n'importe quelle devise [des pays européens] ou des euros," déclare M. Willie Potgieter, Directeur des devises étrangères chargé de mettre en place les systèmes de comptabilité en euro pour le compte de la Standard Corporate and Merchant Bank, l'une des plus grandes banques d'Afrique du Sud. Il s'attend à ce que les entreprises clientes de la banque soient nombreuses à se convertir à l'usage de l'euro dans l'année qui vient, en suivant l'exemple de leurs partenaires commerciaux européens. Lorsque les entreprises passent à l'euro, elles n'ont à gérer la trésorerie et les risques liés au marché des devises que pour une seule monnaie, ce qui est tout à leur avantage.
"Face au défi que pose l'euro, nous devrions observer des pressions croissantes en faveur de l'intégration monétaire et économique [de l'Afrique de l'Ouest], ce qui ne peut que stimuler le volume des transactions commerciales," annonce Mme Karen Tanoh, contrôleuse de gestion financière à l'Ecobank (Ghana). Mais les clients de la banque continuent de préférer leur devise nationale à l'euro, fait observer Mme Tanoh, même si les homologues européens de l'Ecobank utilisent de préférence l'euro et si le volume de transactions en euros devrait augmenter à l'avenir.
Tous les observateurs ne s'attendent pas à ce que l'euro ait des retombées importantes sur les activités et l'économie de leur pays. "En discutant avec mes clients, j'ai l'impression que les répercussions du lancement de l'euro ont été négligeables, explique M. Atedo Peterside, président-directeur général d'Investment Banking & Trust Company (IBTC), l'une des plus grandes banques d'affaires du Nigéria. D'après M. Peterside, cette situation s'explique en grande partie par le fait que le pétrole brut du Nigéria, qui représente 95 % des recettes à l'exportation, est principalement vendu aux Etats-Unis et que la plus grande partie de ces exportations sont donc facturées en dollars. "Même dans les cas où les pays européens achètent du pétrole brut, ils ont tendance à payer en dollars, explique-t-il. Mais depuis le 1er janvier, date de lancement de l'euro, notre banque propose à ses clients des comptes en euros. A mon avis, il y aura moins de transactions en deutschemark et en francs français et plus en euros, mais pour l'instant, rien n'a encore changé."
Encadre 1: Qu'est-ce que l'euro?L'euro -- la monnaie unique européenne -- remplacera les devises nationales de 11 pays membres* de l'Union européenne (qui constituent la zone euro) au terme d'une période de transition de trois ans et demi qui a commencé le 1er janvier 1999. A cette date, les taux de conversion en euro des devises des pays participants ont été "irrévocablement fixés." Les 11 devises nationales et l'euro coexisteront jusqu'au milieu de l'année 2002, date à laquelle les devises nationales devront être complètement retirées de la circulation. Si l'euro marque une étape importante dans le processus d'intégration économique de l'Union européenne, l'importance de cette nouvelle devise dépassera le seul cadre de l'Europe. Certains économistes et experts financiers estiment que l'euro pourrait devenir une grande monnaie internationale qui concurrencerait le dollar américain. L'euro ne circule pas encore sous la forme de billets et de pièces, mais de nombreuses banques, entreprises et autres institutions -- à l'intérieur comme à l'extérieur de la zone euro -- ont déjà commencé à libeller leurs opérations en euros. * le schilling autrichien, le franc belge, le markka finlandais, le franc français, le deutschemark allemand, la livre irlandaise, la lire italienne, le franc luxembourgeois, le florin néerlandais, l'escudo portugais, la peseta espagnole. |