Afrique : croissance ralentie en 1998

Le continent pâtit de la chute du prix des produits marchands et de la crise asiatique

Par Henk-Jan Brinkman et Carl Gray*

Si sept pays africains ont affiché en 1998 un taux de croissance du PIB par habitant de 3 % ou plus, la croissance économique s'est cependant ralentie dans la majorité des pays du continent. Cette tendance est due en grande partie à des facteurs externes, et notamment au ralentissement de la croissance de l'économie mondiale, à la chute du cours des produits marchands et, dans une moindre mesure, aux effets de contagion de la crise financière asiatique. L'Afrique orientale et australe a également subi le contrecoup du phénomène climatique El Niño et la guerre civile et l'instabilité politique ont perturbé les activités économiques d'un certain nombre de pays.

S'élevant à 2,6 % en 1998, la croissance moyenne du PIB pour toute l'Afrique affiche un recul négligeable de 0,1 point, par rapport à son niveau de 1997. Mais, pour éviter une détérioration de la production par habitant, il faudrait que la production annuelle globale progresse d'au moins 2,6 % en Afrique. Et si 1998 marque la quatrième année consécutive au cours de laquelle le PIB par habitant n'a pas diminué ­ tendance qui ne s'était pas produite depuis la fin des années 70 ­ la croissance du PIB est encore loin des 8 % annuels qu'il faudrait atteindre, d'après la Banque mondiale, pour réduire sensiblement les niveaux de pauvreté du continent africain.

Vulnérabilité persistante

Les résultats économiques de l'an dernier mettent en évidence la vulnérabilité persistante de l'Afrique dans plusieurs domaines. Par exemple, de nombreuses économies africaines sont freinées dans leur croissance par leur diversification insuffisante et la forte instabilité du prix des produits de base, qui représentent encore 70 % de toutes les exportations africaines. Et puisque la part de l'agriculture dans le PIB reste importante, les conditions climatiques défavorables ont de graves conséquences.

Il est plus rassurant de constater que la plupart des pays ont continué à suivre de prudentes politiques monétaires et fiscales, tout en intensifiant leurs réformes structurelles. La baisse de l'inflation s'est poursuivie dans la plupart des cas, principalement grâce aux récoltes alimentaires qui dans l'ensemble ont été bonnes et à la baisse du prix des importations de denrées alimentaires, de pétrole et de produits manufacturés. Avec un taux moyen de 10,8 % pour toute l'Afrique, l'inflation a atteint son plus bas niveau depuis 1973.

Parce que l'Afrique ne s'est pas encore bien intégrée aux marchés financiers mondiaux, elle est restée relativement à l'abri des effets les plus redoutables de la crise financière asiatique. Néanmoins, les économies africaines ont souffert de la réduction du volume et des prix des exportations.

Les économies africaines sont en effet fortement tributaires des recettes provenant du commerce avec des pays non africains ­ près de 90 % des échanges s'effectuant avec d'autres régions du monde. En 1998, les recettes à l'exportation de l'Afrique ont chuté de presque 14 milliards de dollars et sont passées à 112 milliards de dollars. Cette diminution de 11 % par rapport aux niveaux de 1997 est en grande partie due à la baisse du prix des exportations. Le prix des importations ayant également diminué, les termes de l'échange (prix des exportations par rapport au prix des importations) pour l'ensemble de l'Afrique n'ont pas régressé autant que les prix à l'exportation.

Les pays producteurs de pétrole ont été plus durement touchés, car le cours du pétrole a chuté de plus de 30 % l'an dernier. Dans l'ensemble, la diminution des revenus provenant des exportations de pétrole a aggravé les déficits commerciaux et budgétaires (ou a diminué les excédents dans le cas de certains pays).

Les recettes d'exportation ont également diminué à cause de la chute des prix, et ce, malgré une hausse, dans certains cas, des exportations en volume. En outre, la production minière s'est affaiblie dans certains pays en raison du climat d'insécurité. Dans le secteur agricole, les récoltes ont subi le contrecoup de mauvaises conditions climatiques. En Zambie, les recettes provenant des exportations de cuivre ont chuté en 1998 de plus de 20 %, en raison de la baisse du cours du cuivre et du volume des exportations.

Sous l'effet conjugué des dévaluations des devises asiatiques, de l'offre excédentaire et de la demande réduite qui caractérisent les marchés mondiaux, la concurrence s'est intensifiée sur les marchés d'exportation. Le Kenya, la République de Maurice et le Zimbabwe, dont les industries manufacturières sont relativement importantes, subissent, sur leurs propres marchés comme à l'étranger, la concurrence de plus en plus vive des exportations à bas prix provenant de pays asiatiques. La République de Maurice a su tirer le meilleur parti de la situation en continuant à réorganiser les opérations de sa zone franche industrielle, en vue d'en augmenter la productivité.

Si les investissements étrangers en direction de l'Egypte se sont ralentis en 1998, c'est cependant l'Afrique du Sud qui a été le plus durement touchée par les effets de contagion financière directe de la crise asiatique. Ses réserves considérables en devises étrangères (plus de 18 milliards de dollars) ont amorti le choc, et la réduction des flux de capitaux n'a donc pas entraîné de crise monétaire.

En 1997, l'Afrique du Sud, première puissance économique d'Afrique, a été l'un des premiers pays en dehors de l'Asie de l'Est à ressentir les effets de la crise financière, qui sont cependant restés relativement faibles cette année-là. Mais entre mai et août 1998, la monnaie de l'Afrique du Sud a fait l'objet d'une attaque spéculative. Malgré de bonnes bases macroéconomiques et un système bancaire solide, l'Afrique du Sud a accusé un début de déficit courant qui la rend vulnérable. Les pouvoir publics se sont donc vu contraints d'augmenter les taux d'intérêt, en dépit de la croissance lente du PIB et d'un taux de chômage élevé. En août 1998, l'indice de confiance économique a chuté à son plus bas niveau depuis 1986 et d'après les estimations, la croissance du PIB devrait être à peine positive en 1998. Le ralentissement de la croissance économique et la chute de la devise de l'Afrique du Sud ont également entraîné des dévaluations des taux de change, une hausse de l'inflation, une concurrence plus forte et une croissance plus lente de la production dans les pays voisins.

Alimentée par les bonnes récoltes agricoles obtenues grâce à des conditions météorologiques favorables, la croissance a été relativement forte en Afrique du Nord et de l'Ouest, par rapport au reste du continent. En Algérie et au Maroc, l'agriculture s'est remise des récoltes de 1997, marquées par la sécheresse, et la croissance de la production agricole a été tout aussi satisfaisante à Madagascar, au Malawi, dans la République de Maurice, ainsi que dans plusieurs autres pays.

Néanmoins, dans plusieurs pays d'Afrique orientale et australe, les mauvaises conditions climatiques ont nui à l'agriculture, ainsi qu'à la production des industries manufacturières qui s'y rattachent. Parallèlement, les taux d'inflation et les importations de produits alimentaires ont augmenté dans ces mêmes économies. Au Kenya, au Rwanda, en Tanzanie et en Ouganda, les récoltes, sérieusement touchées par le phénomène climatique El Niño fin 1997 et début 1998, se sont améliorées au second semestre 1998, sans cependant suffire à compenser les résultats médiocres de début d'année. De même, l'agriculture de l'Ethiopie s'est remise des faibles pluies, mais il a fallu faire massivement appel à l'aide alimentaire internationale, afin de remédier aux insuffisances de la production alimentaire. Certains pays d'Afrique australe ont subi la sécheresse et ont dû augmenter leurs importations alimentaires. Au Zimbabwe, l'insuffisance soudaine de la production alimentaire a entraîné de grandes pénuries, ainsi qu'une hausse importante des prix et des troubles civils.

Le mauvais temps s'est également répercuté sur d'autres secteurs que l'agriculture. Au Ghana, les faibles précipitations fin 1997 et début 1998 ont fait diminuer la production d'hydroélectricité, ce qui a ralenti les activités économiques non seulement au Ghana mais aussi au Bénin et au Togo, qui importent de l'électricité du Ghana.

Conflits frontaliers

Dans plusieurs pays d'Afrique centrale, orientale et occidentale, l'instabilité politique, les troubles civils et les conflits frontaliers ont nui au développement économique, qui a été privé des ressources, déjà restreintes, réaffectées aux forces armées.

L'événement le plus marquant a sans doute été la guerre civile qui a éclaté en août 1998 dans la République démocratique du Congo. Ce conflit a profondément perturbé l'activité économique et les perspectives de réforme. Les projets de renforcement du système monétaire et bancaire ont été abandonnés et le climat d'incertitude et l'inflation exorbitante ont déstabilisé la nouvelle devise qui a vu le jour en juillet 1998. Les donateurs étrangers ont suspendu l'assistance financière et technique accordée au titre du redressement économique du pays. Les coûts se sont répercutés dans toute la région à mesure que le conflit s'est étendu à huit pays au moins.

Le désaccord frontalier entre l'Ethiopie et l'Erythrée qui a dégénéré en conflit armé en mai 1998 a eu des effets tout aussi dévastateurs sur le plan économique. Les deux pays ont également réaffecté une partie de plus en plus importante de leurs ressources limitées à des activités de défense et de sécurité. Les échanges transfrontaliers entre les deux pays, qui étaient auparavant en plein essor, ont été réduits à néant avec la fermeture des frontières. Le commerce maritime de l'Ethiopie, qui transitait auparavant par les ports de l'Erythrée, s'effectue maintenant à partir du port de Djibouti, privant ainsi l'Erythrée de l'une de ses plus grandes sources de recettes extérieures.

La guerre civile qui a fait rage dans la République démocratique du Congo (RDC) et un conflit armé de courte durée au Lesotho ont failli compromettre les succès que la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) a remportés ces dernières années en matière de développement économique et social de la région. Pendant la guerre civile de la RDC, les accords de défense mutuelle de la Communauté de développement ont été invoqués, ce qui a renforcé le rôle que joue cet organisme sur le plan du maintien de la paix.

De même, la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) s'est inquiétée des conflits qui ont débuté en Guinée-Bissau au milieu de l'année 1998 et des affrontements qu'a connus la Sierra Leone. La CEDEAO a néanmoins réussi à introduire sur le marché des chèques de voyage, franchissant ainsi une étape supplémentaire sur la voie de l'union monétaire.

L'an dernier, la croissance du Nigéria, deuxième économie d'Afrique par son importance, a pâti de l'instabilité politique, de troubles civils, de la baisse du cours du pétrole et de pénuries énergétiques. Mais le gouvernement du général Abdulsalami Abubakar a manifesté une nouvelle volonté de réforme, en intensifiant les privatisations, en réorganisant l'industrie pétrolière de manière à remédier aux pénuries de carburant, en enquêtant sur les détournements de fonds publics et en éliminant le taux de change double. Malgré les nombreuses incertitudes politiques qui subsistent, ces mesures pourraient bien s'accompagner du renouvellement de l'aide apportée par la communauté internationale et de l'allégement de la dette.

Vers la reconstruction

En Sierra Leone, la situation reste précaire, malgré le retour début 1998 du président élu démocratiquement, qui avait été chassé du pouvoir en mai 1997.

Les indicateurs économiques ne dressent qu'un tableau partiel de la gravité de ces conflits. En Angola, par exemple, la croissance du PIB s'est poursuivie pendant les troubles civils qu'a connus le pays, car l'industrie pétrolière, qui est importante, a été relativement épargnée. Mais d'autres chiffres sont plus parlants. C'est ainsi qu'on compte en Angola environ 1,3 million de personnes déplacées et que le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans avoisine les 30 %. Au Soudan, à cause de la guerre civile qui perdure et de pluies insuffisantes, la faim et la famine ont touché une grande partie de la population en 1998 et il a fallu faire massivement appel à l'aide alimentaire d'urgence. En Somalie également, les conditions climatiques défavorables et la prolongation des conflits ont entraîné de graves pénuries alimentaires.

En revanche, dans certains pays, les conflits ont fait place à une situation plus encourageante. Dans la République du Congo, l'économie s'est remise d'une guerre civile qui avait en 1997 sérieusement endommagé l'infrastructure. Au Libéria, le gouvernement a mis en place un programme de reconstruction de 433 millions de dollars et compte attirer des investissements étrangers qui permettront d'exploiter les ressources minérales du pays. Au Burundi, en Mozambique et au Rwanda, la croissance du PIB est en partie due à la reprise des activités agricoles. Le Mozambique et le Rwanda ont tous les deux atteint un taux de croissance de 10 % en 1998. Les résultats du Mozambique s'expliquent également par des flux importants d'IED dont ont bénéficié des projets de grande envergure dans les domaines de l'infrastructure, du bâtiment et de l'industrie.


* Economistes au Service des relations économiques internationales du Département des affaires économiques et sociales (DESA) de l'ONU. Cet article s'inspire de documents établis à l'occasion de World Economic Situation and Prospects for 1999 (DESA et CNUCED, mars 1999). Les opinions exprimées dans cet article sont celles des auteurs et ne correspondent pas forcément à celles de l'ONU.

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