Au Zimbabwe, en Namibie, en Afrique du Sud et dans plusieurs autres pays africains, la répartition inéquitable de la terre contribue à la pauvreté rurale et aux tensions sociales et politiques. En Afrique australe notamment, où l'occupation des colons laisse des traces, les graves déséquilibres du mode de propriété foncière sont une source de constante tension raciale. Dans cette section spéciale, Afrique Relance examine les efforts parfois discutés du Zimbabwe et de la Namibie pour redistribuer la terre aux exploitants africains pauvres, tandis qu'un économiste de l'ONU soutient que cette redistribution peut stimuler la productivité agricole.

Le Zimbabwe et la question foncière

Les exploitants noirs préconisent des mesures de redistribution plus rapides

Par Francis Mdlongwa, Harare

Le Gouvernement zimbabwéen, secoué par une crise économique et sociale de plus en plus profonde, est pressé par les petits exploitants assoiffés de terre de résoudre un problème vieux d'un siècle, tandis que les principaux donateurs ont de leur côté accueiilli sans enthousiasme son programme de redistribution de la terre. Le plan a pour but de réinstaller des dizaines de milliers de personnes sur des terres qui avaient été saisies par les colons britanniques et ainsi d'aider à corriger les déséquilibres économiques entre Noirs et Blancs dans le pays.

Mais, après l'opposition que les donateurs ont manifestée devant ce plan lors de son lancement, en septembre, le gouvernement a consenti à en limiter l'ampleur.

Le gouvernement continue toutefois d'affirmer avec insistance que la répartition actuelle de la terre est injuste et qu'elle est source d'instabilité politique, appelant l'attention sur les occupations non autorisées de terres des Blancs par des groupes de squatters durant ces derniers mois.


La répartition équitable d'un capital productif tel que la terre revêt une grande importance économique, mais elle est aussi une condition essentielle de la paix et de la stabilité.
-- Kofi Annan, Secrétaire général de l'ONU

Le problème remonte aux années 1890, quand des colons britanniques se sont installés sur les territoires qui devaient plus tard constituer la Rhodésie du Sud. Bien que le pays ait accédé à l'indépendance en 1980 sous le nom de Zimbabwe, six millions de Noirs vivent encore sur des terres arides et infertiles qui ne se prêtent pas à l'agriculture, tandis que la plus grande partie des terres arables sont entre les mains de 4 500 exploitants blancs qui pratiquent des cultures commerciales, et de sociétés multinationales.

La crise foncière du Zimbabwe, déclare le président Robert Mugabe, "puise ses racines dans notre histoire de peuple colonisé. C'est une question dont la solution n'est pas négociable." Le gouvernement répète avec insistance que le programme de redistribution du sol est essentiel à la stabilité sociale et politique du Zimbabwe et note que cette stabilité est conforme aux intérêts des exploitants blancs eux-mêmes.

Le Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a exprimé son accord dans un discours lu en son nom au début de septembre lors d'un sommet agraire tenu à Harare. "La répartition équitable d'un capital productif tel que la terre revêt une grande importance économique, mais elle est aussi une condition essentielle de la paix et de la stabilité," a-t-il déclaré. "Dans un pays où les femmes et les enfants constituent la majorité de la population rurale pauvre, l'amélioration des conditions de vie des communautés rurales fera beaucoup pour créer une société jouissant d'une meilleure santé et d'une meilleure éducation."

Les donateurs retiennent les fonds

Le programme de redistribution de la terre envisageait de réinstaller 150 000 familles sur 5 millions d'hectares en l'espace de cinq ans. Mais au sommet agraire de Harare la plupart des donateurs ont refusé d'annoncer des contributions importantes en faveur du programme, dont le

coût estimatif est de 40 milliards de dollars zimbabwéens (1,9 milliard de dollars des E.-U.). On espérait que les donateurs s'engageraient à verser à cette conférence la moitié des moyens de financement du programme, mais les pays occidentaux et les institutions internationales, comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), n'ont promis en fait que le montant dérisoire de 20 millions de dollars zimbabwéens (180 000 dollars des E.-U.).

Les préoccupations des donateurs, mises en lumière à ce sommet de trois jours, portaient sur les points suivants :

Les donateurs ont également dit que le programme était trop ambitieux et que son application exigerait plus des cinq années prévues.

L'Ambassadeur des Etats-Unis au Zimbabwe, Tom MacDonald, a résumé les dispositions de la plupart des donateurs présents à la conférence, en disant au gouvernement que Washington jugeait impossible de s'engager à verser des fonds pour un programme qui lui paraissait violer le droit de propriété et les droits de l'homme. "Nous pouvons seulement fournir une assistance technique ... en conformité avec nos propres lois," a-t-il dit.

Tandis que le Royaume-Uni et la plupart des donateurs acceptent les impératifs économiques et politiques de la redistribution de la terre au Zimbabwe, ils lui désignent l'Afrique du Sud voisine comme un exemple à suivre. Le gouvernement de ce pays a choisi d'acheter de la terre aux Blancs prêts à en vendre pour y réinstaller des Noirs.

Le peu d'empressement des donateurs tient aussi à leurs doutes quant à la manière dont la terre fut redistribuée dans le passé. Dans les années 80, un premier programme au terme duquel 70 000 Noirs avaient été réinstallés, au lieu du chiffre prévu de 162 000, donna lieu à des accusations publiques : la terre destinée à de petits exploitants aurait été en fait détournée au bénéfice de gens en place, allégation que le gouvernement du président Mugabe rejette.

Le Royaume-Uni, qui a facilité l'exécution du premier plan agraire parce qu'il était fondé sur le principe d'un consentement mutuel entre vendeurs et acheteurs, affirme qu'il lui est impossible de faire de même pour le programme actuel parce qu'il méconnaît les droits de propriété fondamentaux, manque de transparence et n'aborde pas les problèmes liés à la pauvreté.

'Nous ne pouvons plus attendre'

Pendant ce temps, des paysans assoiffés de terre ont tiré à leur façon des coups de semonce, exprimant leur impatience croissante devant l'incapacité du gouvernement de tenir les promesses faites de leur en donner voici 18 ans, lors de l'accession à l'indépendance. Au cours des derniers mois, des milliers de villageois ont, dans diverses parties du pays, pris possession de terres d'excellente qualité exploitées à des fins commerciales, le plus souvent propriété de Blancs, pour s'y réinstaller illégalement. Les villageois ont fait voeu de ne pas évacuer ces propriétés, disant que le gouvernement ne se souciait pas sérieusement de soulager leur détresse. Comme l'a dit l'un d'eux dans sa colère: "Nous ne pouvons plus attendre des promesses et encore des promesses."

Le gouvernement a demandé aux villageois de mettre fin à leur occupation, mais n'a pris aucune mesure pour les évacuer par la force. Le président Mugabe s'est gardé de toute intervention vigoureuse et a pleinement conscience du caractère explosif du problème, surtout à une heure où les graves difficultés économiques du pays suscitent un mécontentement général.


Le secteur du tabac pourrait être durement frappé par la redistribution de la terre, mais le volume total de la production agricole du Zimbabwe pourrait augmenter.

Photo: ONU


M. Mugabe a déclaré dans de nombreux discours qu'il ne voyait pas pourquoi le gouvernement devrait payer pour des terres que les colonialistes britanniques avaient "volées." Le gouvernement, dit-il, est disposé à acquitter le prix des améliorations apportées aux exploitations, mais "ne paiera pas pour la terre -- c'est un don de Dieu et elle appartient au peuple."

Des groupes influents comme l'Union commerciale des exploitants (Commercial Farmers Union -- CFU), organe qui regroupe les grands propriétaires fonciers blancs du Zimbabwe, ont reconnu que le gouvernement devait s'occuper des paysans sans terre, mais sont mécontents des méthodes utilisées, par exemple de la loi de 1992 qui donne au gouvernement le pouvoir de confisquer pratiquement toute terre ou exploitation, en ne versant que l'indemnité qui lui semble juste.

La majorité des Zimbabwéens et des spécialistes d'analyse économique se sont inquiétés surtout des effets de la redistribution de la terre sur la production agricole, principale ressource économique d'un pays qui exporte normalement des vivres vers les pays voisins plus pauvres.

Le gouvernement a soutenu que les petits exploitants, si on leur donne assez de terres et l'outillage nécessaire pour les cultiver, peuvent produire autant que les grandes exploitations. De fait, les agriculteurs noirs produisent maintenant 70 % environ de la culture de base du Zimbabwe, le maïs. Avant l'indépendance, les grandes exploitations produisaient la plus grande partie du maïs, tandis que les paysans indépendants en produisaient juste assez pour leurs propres besoins.

Certains économistes ont néanmoins averti que si le plan est exécuté sous sa forme actuelle, le secteur clef du tabac, dont les recettes d'exportation sont les plus élevées, sera durement touché. D'après leurs évaluations, le volume total de la production annuelle de tabac séché à l'air chaud, soit 230 millions de kilos, baissera de 50 % en 1999. Le montant net actuel des recettes d'exportation du tabac est d'environ 330 millions de dollars par an en devises étrangères.

D'après le plan gouvernemental de réforme agraire, 700 des plantations de tabac du pays figurent dans le total des 1 500 exploitations qui doivent être saisies dans l'avenir immédiat et servir à réinstaller des paysans sans terre. "Enlever ces terres [les plantations de tabac] à la production réduira probablement celle-ci de moitié," selon M. John Robertson, économiste zimbabwéen indépendant.

"Certains des agriculteurs que l'on est en train de réinstaller n'ont ni les compétences ni le capital des exploitants qui seront chassés. S'il y a 20 agriculteurs travaillant chacun pour leur compte là où il y avait un seul exploitant appliquant une approche globale, il leur faudra probablement des années pour déterminer les ressources qui iront à chacun d'entre eux."

Tout en soulignant que la réinstallation est nécessaire pour atténuer le surpeuplement des zones communales dégradées, le gouvernement précise aussi que certains des nouveaux colons seront des agriculteurs formés à leur profession ou possédant des fonds suffisants pour garantir de bons rendements.

Certains des analystes qui prévoient une chute de la production agricole affirment que le nombre d'emplois du secteur structuré, qui a à peine augmenté depuis l'indépendance, quand il comptait 1,5 million de salariés, risque aussi de diminuer d'au moins 15 %, car l'agriculture fournit les intrants de la plupart des industries locales.

Mais le professeur Sam Moyo du Southern Africa Regional Institute for Policy Studies, groupe de réflexion local, répond que certaines de ces prévisions sont exagérées par les Blancs qui craignent de perdre leurs terres et leur statut économique privilégié dans un pays où 70 % des Noirs vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Le professeur Moyo, qui a étudié de près la question agraire au Zimbabwe, déclare que certaines des 1 500 exploitations qui doivent faire l'objet d'une vente forcée ne se trouvent pas dans les régions fertiles et bénéficiant de fortes précipitations, où sont produites la plupart des cultures, mais dans des régions relativement pauvres et sèches, bien qu'elles soient encore préférables aux terres communales où vivent actuellement les paysans. Selon lui, la production agricole globale ne serait donc probablement pas compromise.

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