
Professionnels de la santé et responsables politiques d'Afrique s'apprêtent à éliminer les dernières poches de polio qui subsistent sur le continent. "L'éradication de la polio d'ici à l'an 2000 est à notre portée," déclare le docteur Ebrahim M. Samba, Directeur régional pour l'Afrique de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). "Nous atteignons des niveaux d'immunisation jamais atteints jusqu'à présent en Afrique."
La poliomyélite, communément connue comme la polio, est une maladie qui a frappé autrefois toute la planète, paralysant chaque année des centaines de milliers d'enfants dans leurs plus tendres années (voir encadré). Des "enquêtes sur la claudication," menées dans les années 70, ont établi que la polio était endémique en Afrique. Aujourd'hui, son virus n'est plus dépisté qu'en Afrique subsaharienne, où il reste toutefois répandu en République démocratique du Congo, en Ethiopie, au Nigéria, en Somalie et au Soudan. Des progrès remarquables ont été accomplis depuis 10 ans dans la lutte contre ce fléau, mais beaucoup reste encore à faire.
L'élimination totale de la polio reste un tâche difficile car le virus ne connaît pas de frontières et les voyageurs en sont des agents de transmission parfaits, y compris dans des pays présumés débarrassés du fléau. Les campagnes mondiales de l'OMS pour l'éradication de la maladie se concentrent dans deux des grandes régions de la planète où la transmission du virus demeure une préoccupation : le sous-continent indien et l'Afrique subsaharienne.
L'objectif d'éradiquer la polio d'ici à l'an 2000 a été
fixé pour la première fois lors d'une assemblée des
Etats membres de l'OMS en 1988. L'année suivante, après qu'une
réunion similaire ait approuvé un Plan d'action pour l'Initiative
d'élimination mondiale de la polio, le comité régional
de l'OMS pour l'Afrique a entériné la résolution de
l'assemblée, et a une nouvelle fois, en 1995, invité les pays
membres à appliquer résolument les stratégies figurant
dans l'initiative. L'Organisation de l'unité africaine a, de son
côté, appuyé l'Initiative lors du sommet des chefs d'Etat
de 1996.
Photo: Mariantonietta
Peru
Le président sud-africain Nelson Mandela a personnellement dirigé le lancement d'une campagne régionale de mobilisation destinée à sensibiliser l'opinion aux objectifs de l'Initiative. "Il nous faudra immuniser tous les enfants du continent pour l'en débarrasser à jamais de ce terrible fléau," a-t-il déclaré lors du coup d'envoi de la campagne appelée "Bouter la polio hors d'Afrique." Depuis 1997, les footballeurs les plus connus du continent prêtent leur concours, en collaboration avec la Confédération africaine de football, aux campagnes de sensibilisation publique sur la question en distribuant des affiches, en accordant des entretiens radio et en animant des sessions d'autographes. Ces campagnes bénéficient d'une vaste publicité à l'échelle du continent grâce aux radios publiques.
L'Initiative d'élimination de la polio s'appuie sur une stratégie à quatre volets qui s'est avérée efficace dans d'autres régions du monde (dans les Amériques, d'où la polio est officiellement éliminée depuis 1994). "L'élément essentiel de l'Initiative," explique le docteur Bruce Aylward, coodinateur mondial du programme, "consiste dans l'immunisation systématique, à laquelle viennent s'ajouter, notamment dans les pays où ce type d'immunisation n'est pas toujours possible, les Journées nationales d'immunisation." Ces Journées renforcent la popularité des programmes d'immunisation anti-polio de nombreux pays, car elles donnent l'occasion d'expliquer les modalités de budgétisation des vaccinations; elles contribuent à planifier les campagnes d'immunisation et à favoriser la mobilisation des communautés; à moderniser les installations de conservation du vaccin; et à sensibiliser les populations.
Les Journées ont pour but d'immuniser tous les enfants de moins de cinq ans du continent en leur faisant prendre deux doses de vaccin anti-polio par voie buccale, à l'occasion des deux Journées organisées à un mois d'intervalle. L'année prochaine, ces Journées sont prévues dans des pays actuellement en guerre, comme le Sierra Leone, le Libéria et la République démocratique du Congo, où les campagnes d'immunisation massive ont dû être annulées.
A l'immunisation systématique et aux journées nationales d'immunisation, viennent s'ajouter deux autres éléments-clés: la surveillance et "les opération de "nettoyage." Selon le docteur Okwo-Bele, conseiller régional du programme élargi sur l'immunisation en Afrique, "la surveillance est cruciale dans l'identification et le contrôle de la maladie. En 1997 et 1998, nous avons formé et dépêché des équipes de surveillance dans 36 pays, capables de dépister "la paralysie flasque aigüe," symptôme qui signale souvent la présence du virus de la polio," précise-t-il. Au cours des étapes ultérieures de l'élimination, les opérations de "nettoyage" consistent en visites et campagnes d'explication à tous les habitants d'une région où le taux de transmission du virus demeure élevé.
Les premières journées d'éradication de la polio en Afrique se sont déroulées en Algérie, en Mauritanie et en Namibie en 1995. En 1997, 36 pays africains participaient à ces journées permettant l'immunisation de plus de 85 millions d'enfants de moins de cinq ans. En l'espace d'à peine deux ans, le nombre des cas de polio signalés en Afrique a baissé considérablement, passant de 2 198 en 1995 à un total estimé à 879 en 1997.
Ces chiffres risquent toutefois de minimiser le nombre véritable de cas de polio, car les dispositifs de surveillance mis en place ne fonctionnent pas encore pleinement. Et bien qu'aucun virus sauvage de la polio n'ait été dépisté en Afrique orientale ou australe depuis 1996, il faudrait disposer d'un système de surveillance plus élaboré avant de pouvoir déclarer ces régions débarrassées du virus.
"Grâce au succès des Journées nationales d'immunisation, l'accent est désormais mis sur la la création d'un système de surveillance capable d'orienter les activités d'élimination de la polio, et de constater, en fin de compte, leur réussite," précise M. Okwo-Bele. "Chaque parent et agent de la santé doit comprendre que les enfants souffrant de paralysie aigüe doivent faire l'objet d'un examen dans un centre de santé."
Comme le virus de la polio ne connaît pas de frontières humaines, il y a toujours le risque de le voir rebondir dans des pays présumés débarrassés du fléau, et d'être transmis vers d'autres pays par les touristes ou la population migrante. De 1993 à 1994, la polio s'est propagée de l'Angola à la Namibie, et du Zaïre (du nom de l'époque de la République démocratique du Congo) à la Zambie et à la Tanzanie. Les tests de laboratoire ont détecté une variété de virus de la polio qui s'est propagée à partir du Nigéria à travers l'Afrique occidentale.
Il est donc indispensable de pouvoir disposer d'un réseau de laboratoires de qualité, capables non seulement d'isoler les trois types différents de virus de la polio, mais aussi d'en reconstituer la génétique, d'en retracer le pays d'origine et de déterminer les stratégies d'immunisation appropriées. Dans les cinq dernières années, l'OMS a veillé à la mise en place et au développement d'un réseau de laboratoires en Afrique. Aujourd'hui, on en compte une dizaine sur le plan national et trois à l'échelle régionale dans le cadre du Laboratoire africain de la polio.
"Nous sommes en train de renforcer les capacités nationales en offrant une formation scientifique dans nos laboratoires," explique le Dr Okwo-Bele. "Cette formation profite aussi aux autres programmes de santé, permettant d'améliorer les diagnostics médicaux, de prévoir et de combattre d'éventuelles épidémies et d'encourager le recours aux autres vaccins."
La plupart de ces actions n'auraient pu être menées à bien sans l'engagement des gouvernements et le soutien des partenaires de l'OMS. Rotary International, organisation volontaire à l'échelle mondiale, a fourni de l'argent et un nombre inestimable de volontaires pour assurer le succès des campagnes de mobilisation sociale, et continue d'offrir son concours au niveau des activités de promotion. Le Fonds des Nations Unies pour l'enfance et les instituts pour le contrôle et la prévention des maladies des Etats-Unis fournissent régulièrement leur appui technique. D'autres organismes publics comme la Agency for International Development des Etats-Unis, le Department for International Development du Royaume-Uni, l'International Development Assistance du Danemark et l'International Cooperation Agency du Japon jouent également un rôle essentiel dans l'allocation de ressources aux efforts d'éradication de la polio.
La campagne peut se targuer d'avoir associé gouvernements, donateurs, médias, secteur industriel, agents de la santé, responsables nationaux et dirigeants locaux, citoyens, volontaires et organisations caritatives privées dans l'extraordinaire effort déployé dans le monde pour éliminer la polio. Au cours de cette campagne, des pays voisins comme la République démocratique du Congo, l'Ouganda, le Zimbabwe et la Zambie ont oeuvré ensemble pour l'immunisation de leurs enfants. Des agents de la santé de ces pays ont collaboré à l'élaboration de stratégies inédites destinées à atteindre les populations éloignées comme les Pygmées des forêts de l'Ouganda.
La campagne contre la polio a par ailleurs permis d'améliorer la qualité des soins de santé élémentaires et de donner une impulsion nouvelle aux autres campagnes d'immunisation. Au Zimbabwe, par exemple, la campagne contre la rougeole a été calquée sur celle contre la polio. Les autorités médicales du Botswana, de la Mauritanie, du Mozambique, de la Namibie et de l'Afrique du Sud ont profité de leurs Journées d'immunisation nationales anti-polio pour inoculer le public contre la rougeole. En Afrique de l'Est, les systèmes de contrôle contre la fièvre jaune utilisent l'infrastructure mise en place dans le cadre de la lutte contre la polio.
A Madagascar, "les Journées d'immunisation ont revigoré non seulement le programme d'immunisation ordinaire mais l'ensemble du système de santé du pays qui tire profit d'un plus fort engagement du corps médical du pays et d'une conscience plus aigüe des autorités que la santé constitue une priorité politique valable," constate le docteur Harry Hull, médecin de l'OMS.
Toutefois, le docteur Samba met en garde contre toute complaisance : "Nous nous trouvons au stade le plus délicat de la campagne," prévient-il. "Il ne s'agit pas de se contenter des niveaux d'immunisation actuels, mais au contraire s'efforcer de les élever encore, au moment même où la maladie est sur le point de s'estomper. Cela exige une énorme dose de vision et de volonté politiques, ainsi que des moyens financiers considérables. Si toutes ces données sont réunies, nous allons gagner la bataille contre la polio."
* Danièle Letoré est fonctionnaire de l'information à l'Organisation mondiale de la santé à Genève.
La vaccination, élément indispensable pour l'éradication de la polioLa poliomyélite, maladie infectieuse communément appellée la polio, est causée par trois types de virus distincts qui peuvent entraîner la paralysie permanente ou même la mort. Dans certains cas, le virus de la polio se transmet très facilement et peut survivre un certain temps dans l'environnement. Transmis par l'eau potable contaminée ou des surfaces contaminées, comme les mains sales, le virus passe par l'estomac et s'installe dans la paroi intestinale dont il infecte les cellules et se multiplie. La plupart des infections par le virus de la polio ne présente pas de symptômes cliniques, qui ne se manifestent que dans 0,1 à 1 % des cas à peine sous des formes aussi diverses que la méningite (inflammation du cerveau) et la paralysie, en passant par fièvres, maux de gorge et de tête, vomissements et légères douleurs musculaires. Dans les cas où l'infection se propage de l'appareil intestinal dans le sang et le système nerveux central, le virus se reproduit dans les neurons moteurs de la colonne vertébrale, détruisant les cellules et provoquant la paralysie. Lorsque le virus de la polio provoque la paralysie, celle-ci affecte essentiellement les jambes; de nombreuses personnes victimes de la paralysie flasque aiguë causée par ce virus retrouvent cependant au moins une partie de leurs fonctions musculaires. Néanmoins, deux à 10 % des poliomyélites paralytiques sont mortelles, dans les cas où le virus s'attaque aux muscles qui permettent la respiration. La présence naturelle de cette infection (par le truchement du virus "sauvage") a été éliminée dans l'hémisphère occidental grâce à la vaccination massive. Le vaccin de la polio se présente sous deux aspects : un virus inactivé, qui est injecté, et un virus vivant, qui est administré par voie buccale. Le coût réduit et le mode d'emploi facile du vaccin par voie buccale en ont fait le moyen le plus répandu de lutte contre la polio. L'élimination de la polio à l'échelle mondiale est un objectif réaliste dans la mesure où le virus n'attaque que les personnes (il n'y a donc pas de sources persistantes et environnementales permettant la survie du virus) et où l'immunisation protège à vie. |