
Le Gouvernement nigérian a lancé un programme de privatisation
qui pourrait être l'un des plus importants de l'Afrique et aider à
détendre les relations tendues que le pays entretient actuellement
avec les institutions financières internationales. Au début
d'octobre, un organisme public, le Bureau of Public Enterprises, a invité
les investisseurs nationaux et étrangers à faire connaître
leur intérêt pour 20 à 30 sociétés publiques
qu'il est prévu de privatiser. Les sociétés mises en
vente vont des entreprises publiques géantes (télécommunications,
électricité) à des cimenteries, raffineries de sucre
et usines de construction automobile, qui font partie d'un programme étendu
de privatisation et de commercialisation des entreprises publiques, annonce
le gouvernement. Ses représentants affirment que l'objectif est de
remettre debout des entreprises publiques mal gérées et à
court de liquidités, dont l'inefficience a entravé le développement
économique du pays le plus peuplé d'Afrique.
La compagnie d'électricité, deuxième société nigériane par ordre d'importance, est l'une des entreprises publiques mises en vente.
Photo: ONU
Le général Abdulsalami Abubakar, qui a pris le pouvoir en juin dernier, après le décès de son prédécesseur, le général Sani Abacha, vise à mettre en route le programme de privatisation avant le rétablissement du régime démocratique civil, actuellement fixé au 29 mai 1999. Sa détermination d'entreprendre des réformes inspirées par l'économie de marché lui a valu les éloges des créanciers occidentaux et des institutions financières internationales.
La reprise d'un sérieux effort de privatisation était l'une des conditions préalables fixées par le Fonds monétaire international (FMI) à la négociation d'un programme intérimaire contrôlé par des fonctionnaires du Fonds. Le Nigéria a également besoin de conclure un accord avec le FMI et la Banque mondiale en vue d'ouvrir des entretiens sur l'allégement de la dette avec le Club de Paris. Durant le séjour au Nigéria de Jean-Louis Sarbib, Vice-Président de la Banque mondiale pour l'Afrique, à la mi-septembre, les représentants de la Banque ont déclaré qu'ils jugeaient encourageantes les réformes introduites par le général Abubakar, notamment la privatisation.
Au titre du nouveau programme, le gouvernement envisage de vendre à des "investisseurs stratégiques" -- expression par laquelle il faut entendre ordinairement des sociétés étrangères --, qui obtiendront aussi le contrôle de la gestion des entreprises, 40 % de sa participation au capital social de celles-ci. Les parts seront vendues au cours d'adjudications publiques internationales à des investisseurs dotés de capacités techniques et financières démontrées. Une autre tranche de 20 % ira à des investisseurs nigérians par acquisition de capital-actions, ce qui laissera au gouvernement les 40 % restants.
Les plus importantes sociétés ainsi mises aux enchères sont la National Electric Power Authority (NEPA) et les Nigerian Telecommunications (NITEL), qui sont respectivement les deuxième et troisième plus importantes entreprises publiques du Nigéria, après la Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC). NEPA sera fractionnée et vendue sous forme d'unités distinctes. Sont également en vente la Société nationale d'engrais (National Fertilizer Company), deux hôtels, trois usines de laminage d'acier, trois sociétés de fabrication de papier, six entreprises spécialisées dans l'assemblage des véhicules, une cimenterie et une sucrerie.Le gouvernement a dit qu'il envisage de privatiser aussi les quatre raffineries de pétrole du pays appartenant à la NNPC; leur performance lamentable a causé des pénuries permanentes de combustible dans ce pays producteur de pétrole.
En remettant à des investisseurs stratégiques le contrôle de la gestion des entreprises publiques, le gouvernement espère renouer avec la réussite qu'il a connue dans son partenariat avec des multinationales pétrolières, qui ont une prise de participation minoritaire dans des coentreprises produisant plus de 95 % du pétrole brut nigérian.
La privatisation apparaît comme un moyen d'améliorer l'efficacité, d'accroître l'investissement étranger et d'intégrer plus complètement le Nigéria dans l'économie mondiale. "Le présent gouvernement ... invite la communauté internationale et les Nigérians à participer à notre programme de participation," a dit le général Abubakar lors d'une conférence de presse tenue au début de septembre. "Nous invitons aussi les banques d'investissement internationales, les banques commerciales, les organismes de crédit à l'exportation et les conseillers en gestion à collaborer avec nous dans notre politique de libéralisation des marchés, de déréglementation et de privatisation."
Tous les Nigérians ne sont pas convaincus qu'il soit sage de liquider les avoirs de l'Etat ni de donner à des étrangers le contrôle d'équipements collectifs de première nécessité. "Le gouvernement fédéral s'apprête à provoquer une catastrophe nationale sans précédent en cédant à l'étranger la propriété d'une part quelconque de NEPA, NITEL, des raffineries ou des chemins de fer," a écrit fin octobre l'éditorialiste Ken Ogbuagu dans The Guardian, journal de Lagos. "Une conspiration internationale cherche à s'emparer du système nerveux du Nigéria, donc de l'Afrique. C'est indiscutablement une erreur que de vendre les avoirs stratégiques du pays." Nombreux sont ceux qui partagent sa crainte que le contrôle de sociétés privées -- dont l'objectif premier est de réaliser un profit -- sur d'importants services publics n'arrête les progrès du développement au bénéfice des secteurs pauvres de la société, surtout dans les zones rurales.
La privatisation a été l'un des aspects les plus discutés de la libéralisation économique avec laquelle les dirigeants militaires du Nigéria se sont débattus depuis 1986. Selon les chiffres officiels, l'investissement du gouvernement fédéral dans les entreprises publiques s'élevait en 1996 à 100 milliards de naira environ (4,6 milliards de dollars), avec un taux de rendement moyen de 2 % environ seulement.
D'un autre côté, les syndicalistes et les hommes politiques nationalistes ont été hostiles à la vente des portefeuilles de valeurs détenus par l'Etat, soulignant les conséquences sociales négatives que pourrait entraîner la privatisation, notamment les pertes d'emplois et l'augmentation des tarifs de services essentiels. Les secteurs de l'élite dirigeante s'opposent également aux liquidations. En même temps, on craint que la privatisation n'ait pour effet de concentrer la propriété des anciennes entreprises d'Etat entre les mains de membres de certains groupes ethniques, dans un pays où l'ethnicité est traditionnellement une question très délicate.
La politique du Gouvernement nigérian sur la réforme des sociétés publiques en perte de vitesse s'est caractérisée ces dernières années par son incertitude et son hésitation. Le gouvernement précédent, que dirigeait le général Abacha, a promis plusieurs fois de privatiser, sans donner suite à ses promesses.
En abordant avec prudence la privatisation, le gouvernement s'est souvenu de la difficulté de trouver le juste équilibre avec une population soucieuse de voir les ethnies bénéficier d'un accès égal aux ressources nationales. En mai dernier, M. Tom Ikimi, alors ministre des Affaires étrangères, a déclaré que le gouvernement agissait à dessein en ne se hâtant pas de privatiser les avoirs de l'Etat, cela afin de garantir une répartition équitable des bénéfices de l'opération. "L'un des problèmes fondamentaux du Nigéria est la répartition de la richesse," a-t-il dit à l'agence de presse Reuter. "Ce fut la cause permanente de l'instabilité du Nigéria et, pour garantir que cela n'arrive plus, il est nécessaire d'aborder ces questions avec beaucoup de prudence et de les résoudre comme il faut ," a-t-il ajouté.

Le Nigéria
a déjà mené à bien un programme de privatisation
qui a répondu dans une large mesure aux préoccupations diverses
des différents groupes d'intérêts. Dans le cadre d'un
plan mis en oeuvre en 1988 par le président Ibrahim Babangida et
qui se rattachait à un programme d'ajustement structurel soutenu
par le FMI, 73 entreprises ont été privatisées avant
la fin de 1992. Diverses méthodes ont été utilisées
à cette fin; il s'agissait surtout de petites et moyennes entreprises
appartenant à plusieurs secteurs : agro-industries, ciment, mise
en vente du pétrole, assurances et banques. Trente-cinq d'entre elles
ont été vendues par cession de capital-actions, méthode
qui visait à assurer une répartition équitable de la
propriété entre les classes sociales et les groupes ethniques
ou régionaux. Une formule complexe limitait le montant du capital
social qu'un individu ou une région pouvait acheter et attribuait
un certain pourcentage des actions à tous les Etats de la fédération,
ainsi qu'aux employés de l'entreprise. En réservant la grande
majorité des actions à des individus et institutions qui en
achetaient entre 100 et 5 000, le gouvernement encourageait la participation
des petits investisseurs.
Grâce à ce plan, il y eut au Nigéria plus d'un demi-million de nouveaux actionnaires, ce qui faisait plus que doubler le nombre des détenteurs de capital social dans un marché financier sous-développé. Par exemple, quelque 250 000 nouveaux actionnaires achetèrent des actions de 12 banques privatisées, catégorie la plus recherchée des entreprises en vente. Sur le plan de la diffusion et de l'extension de l'actionnariat, le programme Babangida a sans aucun doute été une réussite. M. Hamza Zayyad, Directeur du Bureau of Public Enterprises, a pu affirmer avec raison que le programme de privatisation a révolutionné le marché financier du Nigéria. "Il n'y a pas aujourd'hui de district au Nigéria qui ne compte des actionnaires," a-t-il dit en 1994. L'organisme qu'il dirige a aussi aidé à créer l'Association des actionnaires. L'Association, organisée en sept secteurs géographiques, a beaucoup contribué à familiariser la population avec l'actionnariat.
Le désinvestissement de l'Etat n'a pas soulevé beaucoup de résistance parmi les adversaires traditionnels des réformes de marché, en grande partie parce que ces résultats n'ont pas confirmé les craintes que de nombreux emplois soient perdus ou que la richesse se concentre dans certaines régions d'un pays à ethnies multiples. Il n'a pas non plus eu pour effet de transférer à des étrangers plus de 50 % des avoirs nationaux, car les ventes ont eu lieu avant 1995, année où le gouvernement a aboli les lois qui limitaient la participation des étrangers au capital des sociétés nigérianes.
Mais c'était une chose pour le gouvernement de vendre ses intérêts dans de petites entreprises, où il ne détenait souvent qu'une minorité des actions. C'en est une autre fort différente d'abandonner la propriété et le contrôle de grandes entreprises nationales dont l'Etat avait la propriété exclusive. Durant la période 1988-92, la vente de capital-actions représentant un montant de 468,2 millions de naira (21,3 millions de dollars) a rapporté à l'Etat un montant total d'environ 3,4 milliards de naira (155 millions de dollars). Ce chiffre est inférieur aux avoirs de l'Etat dans NEPA ou NITEL. Aucune des sociétés privatisées par le gouvernement Babangida ne symbolisait l'Etat nigérian de la même manière que ces grandes sociétés de services publics.
Faute d'un consensus sur l'opportunité d'étendre le programme de privatisation aux grandes entreprises publiques, le gouvernement a suspendu son plan en 1993 (après avoir privatisé huit autres entreprises au début de l'année). En 1995, il a annoncé une politique consistant à céder à bail de grandes entreprises publiques à des organisations du secteur privé, mais des créanciers étrangers ont critiqué cette proposition dans laquelle ils voyaient un piètre succédané à la privatisation et il n'y fut jamais donné suite.
Aujourd'hui, s'efforçant de renouer avec le FMI et la Banque mondiale, le gouvernement est en train de prendre une nouvelle initiative de grande importance, qui risque de soulever bien des controverses auxquelles la privatisation a donné lieu de longue date au Nigéria. Il reste aussi à voir comment les investisseurs étrangers y répondront. Les analystes ne s'attendent pas à ce que le pays reçoive une multitude de propositions d'achat de 40 % du capital-actions des sociétés à privatiser. Hors du secteur pétrolier, les investisseurs étrangers n'ont manifesté qu'un intérêt limité pour le Nigéria, pays à la réputation douteuse. Il ne suffit pas au gouvernement d'assurer aux Nigérians que son programme de privatisation est la sagesse même; il devra aussi convaincre les investisseurs que le Nigéria est une valeur sûre.