
La Namibie s'aventure prudemmentHuit ans après l'indépendance, des milliers de Namibiens restent sans terre et pauvres. Le problème de l'accès à la terre est si délicat que le président Sam Nujoma a récemment déclaré qu'une seconde révolution pourrait éclater dans le pays si l'on ne fait pas immédiatement face à la nécessité de redistribuer la terre. Mais, face à des pressions sociales et politiques opposées, le gouvernement suit une politique prudente et mesurée. Soucieux d'éviter le chaos durant le processus de redistribution de la terre, il met au point des programmes d'acquisition et de distribution clairement définis et systématiques, que le président Nujoma a qualifiés de bien trop lents.
Du fait de son passé colonial, la Namibie a hérité d'un système foncier où 74 % des meilleures terres arables sont entre les mains de quelque 4 000 exploitants blancs tandis que la majorité des Namibiens vivent sur des terres communales surpeuplées. Cependant, la Constitution namibienne -- saluée de toutes parts comme un modèle pour les autres pays africains -- garantit solennellement le droit de propriété, y compris le droit de tous à posséder la terre et à la léguer à leurs héritiers. La terre ne peut donc être expropriée par l'Etat que "dans l'intérêt public" et "sous réserve du paiement d'une juste indemnité, conformément à des conditions et procédures à fixer par une loi du Parlement."
Le gouvernement a donc acheté des terres aux exploitants blancs sur la base du libre consentement des deux parties, afin d'y réinstaller des Namibiens sans terre et pauvres. Mais il n'y a pas assez d'exploitants blancs disposés à vendre leurs propriétés au gouvernement à un prix raisonnable. A la fin de 1997, M. John Mbango, Secrétaire principal adjoint au ministère namibien des questions foncières (Ministry of Lands), s'est plaint des prix "gonflés et irréalistes" fixés par les exploitants blancs.
Ces difficultés ont suscité de vives critiques contre l'approche méthodique suivie par le gouvernement. M. Mike Venaani, Secrétaire général de l'Alliance démocratique Turnhalle, parti d'opposition, a averti que le problème agraire avait éveillé de très vives émotions depuis l'indépendance, acquise en 1990.
Les syndicats associés au parti de gouvernement, la South West Africa People's Organization (SWAPO), ont aussi instamment demandé la restitution de la terre. Ils ont invité le gouvernement à la saisir sans verser d'indemnités, car la terre a été "volée" par les colonisateurs. Cela supposerait que l'article 16 de la Constitution soit modifié. Le président de l'Union nationale des travailleurs namibiens, Ponhele ya France, dit que la Constitution a été faite par le peuple et doit être changée par le peuple. "Payer pour notre propre terre, c'est gaspiller de l'argent," déclare-t-il. "Nous nous y opposons. La terre a été donnée à titre de compensation aux généraux qui ont conduit les guerres [de l'occupation coloniale]. Nous aussi avons nos généraux. Il faut nous emparer de la terre."
Le gouvernement est toutefois hostile à l'idée de saisir la terre, nous a dit le premier ministre Hage Geingob. "Je demande à ceux qui disent qu'il faut changer la Constitution : quelle constitution voulez-vous changer? La Constitution parle des droits de propriété. Nous respectons les droits de propriété. Et nous sommes voués à l'anarchie dès l'instant où nous commençons à ne plus les respecter."

-- Hage Geingob, premier ministre de la Namibie
Photo: Asser
Kangootui / MIB
M. Geingob a souligné : "Nous devons nous comporter en dirigeants, même quand on crie qu'il faut s'emparer de la terre. Les dirigeants doivent être justes, faire régner la justice. Ils doivent diriger."
Il a ajouté : "Vous devez savoir que certains poussent des cris parce qu'ils veulent s'installer au pouvoir. Ils n'aperçoivent aucune faiblesse dans le gouvernement; alors il faut bien qu'ils trouvent un moyen de nous dénigrer. Tout ce qu'ils veulent, c'est faire du bruit pour recueillir la majorité des votes."
Aussitôt après l'indépendance, le premier ministre Geingob a organisé une conférence sur la question agraire avec des participants représentatifs de tous les secteurs de la société namibienne. "Nous avons discuté très longtemps et sommes parvenus à un accord très satisfaisant," a-t-il dit. La conférence a convenu que la terre appartenant à des propriétaires non résidents serait saisie et redistribuée aux pauvres et aux paysans sans terre. Ce serait ensuite le tour de la terre laissée en friche ou sous-exploitée.
Mais, a noté, M. Geingob, saisir la terre sous-exploitée n'est pas une affaire facile.. "Comment déterminer la sous-utilisation? Une année il y a eu de la pluie, et donc la terre était utilisée. L'année suivante il y a de la sécheresse, et donc elle n'est pas utilisée."
La conférence n'a pu résoudre non plus le problème des terres ancestrales. "Ceux qui revendiquent des terres ancestrales se disent les maîtres originels du pays, car leurs ancêtres vivaient dans certaines zones," a dit le premier ministre. Alors, à qui donnons-nous la terre? Aux Hereros? Au peuple san? Le sol où est construit Windhoek [la capitale] appartenait à un certain peuple. Est-ce que nous le lui rendons? Ce n'est pas très réaliste."
La Société namibienne pour les droits de l'homme (NSHR) affirme qu'il serait difficile de déterminer qui sont les possesseurs légitimes. Les ancêtres de la majorité des Namibiens sont venus vers le XIVe siècle dans le pays depuis la région des Grands Lacs; d'autres groupes sont arrivés aux XVIe et XIXe siècles. On peut seulement affirmer, selon la NSHR, que le peuple San est le légitime possesseur du pays, car "il vit ici depuis 30 000 ans au moins, mais est victime d'une discrimination de tous côtés." Les San ont été chassés sur les terres arides par les nouveaux venus et 70 000 seulement environ survivent aujourd'hui dans le désert de Kalahari, au Botswana et en Namibie. La grande majorité des 30 000 San de Namibie sont sans terre, excepté 2 000 environ qui vivent dans le Bushmanland.
La conférence a eu le même problème avec les "terres volées" -- les exploitations acquises par les colons blancs. "On dit que les terres volées ne peuvent être achetées; il n'y a qu'à s'en emparer," a noté M. Geingob. "Mais nous, dirigeants, avons prêté serment de rendre la justice. Les droits de l'homme existent pour tous, y compris les Blancs. Si un Blanc a volé la terre il y a un siècle, est-il juste de saisir cette terre au détriment [du descendant] de ce Blanc parce qu'il s'agit de terres volées? Allez-vous faire payer à l'enfant les péchés de son père?"
Le président Nujoma a demandé aux exploitants blancs de faire preuve de "hardiesse et sincérité" dans la mise en vente de leurs terres. "Si les exploitants et les autres propriétaires fonciers ne sont disposés à offrir que les terres de moindre valeur économique ou si les prix des exploitations et des améliorations apportées à la terre sont gonflés au-delà de leur prix réel, cela ne contribuera pas au succès d'une redistribution équitable." Une telle attitude, a-t-il dit, entrave les efforts du gouvernement qui cherche à acquérir des terres, et par suite entrave la politique de réconciliation nationale menée par le gouvernement.

Photo: Namtenya Akukothela
/ Ministère namibien de l'information et de la radiodiffusion
De son côté, M. Geingob a demandé aux exploitants blancs de renoncer de leur plein gré à leurs terres sous-utilisées ou inutilisées. "Nous disons aux Blancs : voyez, nous parlons de réconciliation. Vous vivez aussi dans ce pays, vous aussi devez faire quelque chose. Pourquoi ne renoncez-vous pas de votre plein gré à une partie de vos terres?" Un homme riche, après s'être entretenu avec le président Nujoma, a fait don au gouvernement de six de ses exploitations. "Parfois, il s'agit donc seulement de convaincre les gens de bien agir," a observé M. Geingob.
Pourtant, la principale organisation de grands exploitants, l'Union agricole de Namibie, continue de critiquer le programme de réinstallation, accusant le gouvernement de changer en zones communales des terres productives plantées de cultures commerciales. Elle dit que non seulement l'écologie fragile du pays s'en trouve détruite, mais la pauvreté s'aggrave. Selon elle, on n'améliorera pas la productivité en augmentant la superficie des terres exploitées dans des conditions analogues à celles des zones communales.
M. Geingob dit que le gouvernement doit convaincre "ceux qui sont assoiffés de terre qu'il ne suffit pas de posséder le sol, de s'asseoir dessus et de dire 'aha, je possède de la terre maintenant' -- mais qu'il faut la travailler. La productivité est essentielle au succès."
En fait le problème de la redistribution de la terre porte aussi sur les terres communales, placées sous le contrôle de chefs qui attribuent traditionnellement la terre à leurs sujets. Avant que le gouvernement n'ait mis fin à la pratique, des personnes aisées entouraient d'une clôture de vastes lots de terrain, dont ils excluaient ainsi les autres usagers. Certains ministres ont été accusés d'agir ainsi.
"Si un ministre retourne dans sa région d'origine, il peut obtenir un morceau de terre du chef," a expliqué M. Geingob. "Non pas seulement les ministres, tout le monde. Mais, bien sûr, on prétend que si les ministres reçoivent quelque chose, c'est par corruption... Nous avons résolu le problème de la clôture des terres communales en fixant à 10 hectares la superficie maximale qu'il est permis de clôturer. Cela est raisonnable. Mais si vous voulez devenir riche, alors achetez de la terre."
Etant donné les nombreuses questions que pose la réinstallation, un comité présidé par le président Nujoma lui-même a été institué. Selon M. Geingob, ceci permettra "d'aborder de nouveau le problème foncier, en faisant intervenir tous les acteurs afin de parvenir à des solutions."
Dans le prochain numéro : Reportage sur la NamibieLa Namibie, l'un des pays d'Afrique australe les plus pacifiques et les plus accueillants aux investisseurs depuis son indépendance, en 1990, bénéficie aujourd'hui de ressources abondantes en minerai et d'autres avantages économiques, mais souffre aussi de fortes inégalités sociales et d'une pauvreté endémique. Dans le prochain numéro d'Afrique Relance, nous examinerons les problèmes de développement que connaissent la Namibie et son peuple. |