
Comment stimuler la productionParmi ceux qui plaident contre la redistribution des terres de grandes exploitations commerciales à de petits agriculteurs, en Namibie comme au Zimbabwe, certains soutiennent que la production en souffrirait et que l'environnement serait dégradé. Mais l'expérience, aussi bien dans d'autres régions de l'Afrique que sur d'autres continents, prouve que cette redistribution pourrait en fait améliorer la productivité et alléger les pressions exercées sur l'environnement tout en s'assortissant d'avantages sociaux et politiques.
Quoi qu'il en soit, l'amélioration de la productivité n'est pas un phénomène aussi simple. Les coûts moyens par unité de production ne sont généralement pas très différents sur les petites et les grandes exploitations, car les économies d'échelle sont généralement insignifiantes au niveau de l'exploitation.

D'autre part, les coûts de surveillance de la main-d'oeuvre agricole augmentent avec la taille de l'exploitation. Ces coûts sont particulièrement élevés dans l'agriculture parce que les tâches à accomplir dans une exploitation s'étalent sur une grande surface et sur une longue période. C'est pourquoi les exploitations familiales, où le propriétaire organise lui-même les travaux, sont aussi les plus productives.
Le travail fourni est souvent intensif sur les exploitations familiales, car les membres de la famille se sentent fortement incités à travailler dur. Ils ne sont pas rétribués à l'heure et ont peu d'autres moyens de gagner leur vie, car il n'y a souvent pas d'emplois salariés hors de l'agriculture. Ils travailleront donc probablement de longues heures. En de nombreuses parties du monde, la combinaison de plusieurs facteurs -- absence d'économies d'échelle, faibles coûts de supervision et travail intensif sur les exploitations familiales -- a pour conséquence que la productivité peut être en fait plus élevée sur les petites exploitations.
Pourtant, cette relation peut être perturbée par des marchés imparfaits, des politiques favorisant les grandes exploitations, des économies d'échelle au niveau du traitement des produits ou des services d'appui à l'agriculture (distribution, vulgarisation et stockage). Par exemple, il est souvent plus facile aux propriétaires de grandes exploitations d'obtenir du crédit parce qu'ils ont davantage de terre à offrir en garantie. En outre, dans le monde entier, les gouvernements favorisent les grandes exploitations au moyen de subventions, de dégrèvements fiscaux et d'interventions aux niveaux de la terre, de la production et du marché du travail, ou en fournissant des moyens de transport, des services de vulgarisation, de recherche et d'autres services. De telles mesures ont considérablement accru la rentabilité des grandes exploitations. En Afrique du Sud, cette rentabilité a bénéficié de l'élimination des métayers africains par la loi agraire de 1913, des restrictions imposées à la libre circulation de la main-d'oeuvre africaine par l'institution des laissez-passer, et des subventions à la mécanisation.
En partie du fait de ces marchés imparfaits et des distorsions introduites, la relation inverse entre la taille de l'exploitation et la productivité de la terre est moins généralement attestée dans certains pays d'Afrique qu'ailleurs dans le monde. Les grandes exploitations y ont souvent été plus profitables, surtout en Afrique de l'Est et australe. Souvent, les grandes exploitations occupent des terres de meilleure qualité, ont un accès plus facile au crédit aux subventions et aux services de vulgarisation et utilisent davantage d'intrants autres que la main-d'oeuvre, comme les engrais, les pesticides, les variétés de semences à haut rendement et l'irrigation.
En fait, certains soutiennent que nulle part dans le monde la discrimination dont les petits agriculteurs font l'objet n'a été aussi marquée qu'en Afrique. Leur production pourrait donc augmenter si les gouvernements suivaient une politique moins contraire à leurs intérêts, comme il est arrivé par exemple au Kenya.
Un autre argument en faveur de la redistribution de la terre procède de considérations d'équité. Les économistes affirment souvent que ce qui est perdu en efficacité est gagné en équité. Mais, comme le montrent les données relatives à la productivité des petites exploitations, cette règle ne s'applique généralement pas dans le cas de la redistribution des terres. On ne conteste guère qu'il est juste de redistribuer les terres, car la répartition existante est souvent le résultat de violences, de coercitions et/ou de politiques discriminatoires. La redistribution de la terre peut donc contribuer à la stabilité sociale et politique dans des pays africains tels que l'Afrique du Sud, la Namibie et le Zimbabwe.
En outre, il importe aussi de redistribuer les terres dans certains pays pour des raisons écologiques, car il est nécessaire de réduire la surexploitation du sol, par exemple dans les zones communales surpeuplées du Zimbabwe et de la Namibie. La dégradation de l'environnement est particulièrement alarmante partout où la pauvreté se combine avec une forte croissance démographique et la pénurie de terres. Dans les situations à risque élevé, quand la subsistance à court terme est en jeu et que l'équilibre écologique est fragile, chaque producteur agricole peut choisir -- ou se sentir contraint de choisir -- des pratiques de culture ou de pâture qui portent atteinte à l'environnement, cela indépendamment du régime d'occupation des sols ou de la pression démographique. Toutefois, des taux élevés de croissance démographique aggravent le processus, car ils entraînent l'apparition de troupeaux d'élevage plus nombreux et accentuent la demande de terre et de bois de feu. Si, pour couronner le tout, la terre est rare, les exploitations deviendront plus petites, les périodes de jachère se raccourciront, les sols peu fertiles seront davantage utilisés, les méthodes d'irrigation incorrectes se répandront.
Les politiques hostiles aux petits exploitants ont été fréquentes en Afrique. La recherche, les services de vulgarisation, les réseaux de livraison de semences et d'engrais, la commercialisation et les transports ont souvent été conçus presque exclusivement pour les grandes exploitations. Ce préjugé peut tenir à des raisons économiques. Les institutions financières sont moins disposées à fournir du crédit aux petits exploitants parce qu'ils n'offrent pas une garantie suffisante et que les coûts administratifs et de transaction sont élevés en comparaison du montant du prêt.
En outre, les exploitants pauvres répugnent à prendre des risques parce qu'ils sont préoccupés par leur subsistance à court terme, ce qui explique en partie pourquoi ils n'adoptent que lentement de nouvelles technologies, comme les semences hybrides. Ce souci de la survie immédiate est encore plus vif si les exploitants n'obtiennent que difficilement le crédit qui pourrait les aider à suppléer le manque à gagner dû à une mauvaise récolte. Les exploitants pauvres adopteront de nouvelles technologies si elles sont manifestement supérieures aux technologies traditionnelles, c'est-à-dire si elles coûtent moins cher, garantissent des rendements moins inégaux et limitent le risque d'échec. Mais les instituts de recherche nationaux et internationaux se sont jusqu'à présent trop occupés des cultures d'exportation et trop peu de la mise au point d'innovations résistantes à la sécheresse, à faible risque et à faible coût destinées à une culture vivrière pluviale et n'exigeant pas de nombreux facteurs de production externes.
Le succès de la redistribution des terres dépend essentiellement de la présence ou de l'absence du crédit, des circuits de commercialisation, des routes, de l'approvisionnement en eau, des services de vulgarisation et de technologies améliorées, comme les semences hybrides. Faute de crédit, les exploitants peuvent ne pas être en mesure d'acheter des facteurs de production tels que semences et engrais et se voir contraints de vendre leurs terres quand les conditions climatologiques sont mauvaises. Les services de vulgarisation sont indispensables pour enseigner aux exploitants des nouvelles techniques agricoles. Ils ont joué un rôle important dans le succès des réformes agraires que le Kenya a engagées dans les années 50.
Il y a cependant eu des cas où les organismes publics de commercialisation ont été démantelés, tandis que la capacité de commercialisation du secteur privé restait insuffisante ou que des négociants ont tiré parti de leur position avantageuse pour réaliser des profits injustes aux dépens des petits exploitants, surtout dans les zones écartées.
Il faut en finir avec les dégrèvements fiscaux, les subventions et autres politiques conçues pour favoriser les grandes exploitations avant de commencer la redistribution des terres, comme l'Afrique du Sud l'a fait. Si on néglige de le faire, le prix de la terre risque d'être plus élevé que les profits que les petits agriculteurs peuvent espérer, malgré la meilleure productivité de leurs exploitations. Tant que de tels facteurs de distorsion subsistent, les agriculteurs réinstallés seront probablement condamnés à la ruine, ce qui pourrait conduire à une reconcentration des terres.
La redistribution des terres est beaucoup plus difficile quand elle se combine avec la réinstallation. Les réformes agraires appliquées en Asie ont souvent comporté le transfert de la propriété à des métayers qui cultivaient déjà la terre et possédaient les compétences et connaissances nécessaires. En Afrique, cependant, la réinstallation est plus courante et un problème fondamental est alors celui du choix des agriculteurs.
Les données montrent que les agriculteurs mariés et âgés de moins de 45 ans, ayant des familles plus nombreuses et un meilleur niveau d'éducation, et qui d'autre part possèdent l'expérience des travaux agricoles, ont ici de meilleures chances de succès. On constate avec surprise que le montant du capital disponible ne semble pas être un facteur important à cet égard. La participation des communautés locales et des autorités locales contribue aussi au succès de la redistribution des terres.
La réinstallation est aussi en bonne voie de réussir si les exploitants sont disposés à payer le prix de la terre. Mais les plus pauvres d'entre eux, ne possédant pas de fonds propres, ne pourront probablement pas acquitter la valeur marchande de la terre, même s'ils ont accès au crédit, car ils devront en outre payer une prime de risque s'ils n'ont pas de garantie à offrir. Pour leur permettre d'acheter de la terre, il faut donc leur accorder des subventions qui couvrent au moins le montant de la prime de risque. Mais plus élevée est la subvention, moins nombreux sont les agriculteurs qu'il est possible d'aider.
Au total, la redistribution des terres peut donner des résultats positifs en raison de la productivité plus élevée des petites exploitations et de ses avantages sur le double plan de l'équité et de la protection de l'environnement. Mais il est nécessaire de la combiner avec la mise en place de nouvelles institutions et politiques assurant aux petits exploitants récemment installés le crédit, l'écoulement de leurs produits, des services de vulgarisation et une technologie nouvelle.