Une importante réunion internationale adopte un Programme d'action

La TICAD-II, tenue à Tokyo, appuie l'effort de l'Afrique

Par Ernest Harsch en Tokyo

Une conférence de haut niveau réunissant des dirigeants de pays d'Afrique et d'Asie et de pays donateurs a terminé ses travaux le 21 octobre en adoptant le Programme d'action de Tokyo, qui met l'accent sur les mesures propres à réduire la pauvreté en Afrique et à intégrer plus complètement le continent à l'économie mondiale. Les pays industrialisés doivent continuer à "faire preuve de solidarité" envers l'Afrique, a affirmé deux jours plus tôt M. Keizo Obuchi, premier ministre japonais, à l'ouverture de la deuxième Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l'Afrique (TICAD-II). Il a souligné que cet appui devait être maintenu malgré la crise économique qui sévit en Asie et menace l'économie mondiale et a demandé que l'on renouvelle l'accord pour le développement entre l'Afrique et ses partenaires extérieurs afin de soutenir la croissance économique, de réduire la pauvreté et de promouvoir la paix et la démocratie sur le continent.


M. Keizo Obuchi (à droite), premier ministre du Japon, a déclaré à TICAD-II que la communauté internationale ne doit pas permettre que les remous de l'économie mondiale aient pour effet de réduire l'appui prêté aux priorités de l'Afrique en matière de développement. A sa gauche, l'Administratrice assistante du Programme des Nations Unies pour le développement, Thelma Awori, puis le Secrétaire général adjoint des Nations Unies à l'information, Kensaku Hogen et l'Administrateur du PNUD, James Gustave Speth.

Photo: Ministère japonais des Affaires étrangères


Au cours de la conférence, les représentants des principaux pays donateurs et de pratiquement tous les pays africains -- dont 13 chefs d'Etat ou de gouvernement, ainsi que le Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan -- ont tracé les grandes lignes de cet accord. Les dirigeants africains se sont engagés à rendre leurs économies plus compétitives, tout en appliquant simultanément des mesures propres à améliorer le niveau d'éducation et la situation sociale de leurs peuples. Les représentants de plusieurs pays donateurs, en particulier du Royaume-Uni et de la Suède, ont annoncé une augmentation sensible de leur budget d'aide à l'Afrique et beaucoup d'autres pays, dont le Japon, ont promis de prendre des mesures plus énergiques pour alléger le fardeau insupportable de la dette africaine.

Les réformes considérables appliquées en Afrique créent un climat plus propice à la croissance et à l'investissement, a noté M. Annan durant la session de clôture de la conférence, mais cette croissance demeure fragile, car l'Afrique a subi récemment l'"effet contagieux des bouleversements économiques et financiers" qui se sont produits hors du continent, tandis que "des problèmes sociaux tenaces, comme la malnutrition, la faim, la maladie et le manque de logements, restent très répandus." De telles difficultés font que l'Afrique "constitue le plus grave défi que connaisse le monde actuel en matière de développement," ce qui exige une mobilisation plus intense des énergies et des ressources tant nationales qu'internationales, a déclaré le Secrétaire général de l'ONU.

La réunion, organisée par le Gouvernement japonais et coparrainée par l'ONU et la Coalition mondiale pour l'Afrique, faisait suite à la première conférence TICAD de 1993, qui avait insisté sur l'appui à la bonne gouvernance et au développement du secteur privé en Afrique, cela à un moment où l'attention de la communauté internationale pour le continent se relâchait. La deuxième conférence a eu une portée encore plus grande, a fait valoir M. Jerry Rawlings, président du Ghana, "car l'Afrique est maintenant encore plus intégrée au mouvement universel de mondialisation."

En approuvant le Programme d'action de Tokyo, les dirigeants africains ont pris l'"engagement moral" de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour en atteindre les objectifs, a déclaré M. Alpha Oumar Konaré, président du Mali. "Nous, Africains, vous en donnons notre parole."

Les efforts de l'Afrique ont déjà apporté des "améliorations tangibles" sur le plan de la performance économique, a souligné à l'ouverture de TICAD-II Sir Ketumile Masire, ancien président du Botswana et actuellement coprésident de la Coalition mondiale pour l'Afrique. Au cours des trois dernières années, a-t-il dit, la plupart des pays africains ont enregistré des taux de croissance supérieurs à 3 %, tandis qu'un certain nombre atteignaient des taux de 5 % ou davantage.

M. Annan a rappelé lui aussi ces "bonnes nouvelles," et cité la fin de longues guerres dans certains pays et les fréquents exemples de transition vers la démocratie. Toutefois, le Secrétaire général a noté, en raison de la persistance de la pauvreté et des conflits, certains ont soutenu qu'"il est irréaliste ou prématuré de parler d'une renaissance africaine. Mais n'oublions pas les gains remarquables qui ont déjà été réalisés ... Aujourd'hui je vous apporte un message d'espoir, espoir que nous pouvons faire oublier les images et perceptions inexactes de l'Afrique, espoir que nous pouvons consolider les progrès déjà accomplis, espoir que l'Afrique réalisera enfin son vaste potentiel."

De nombreux orateurs ont de même souligné les récents progrès de l'Afrique et se sont demandés comment faire pour mieux porter les "réussites exemplaires" à l'attention des donateurs, ainsi que des investisseurs étrangers et partenaires commerciaux potentiels.

Les risques de la mondialisation

En même temps, de nombreux représentants de l'Afrique se sont inquiétés des dangers possibles d'une intégration économique mondiale plus poussée, compte tenu surtout de la grave crise que traversent les "tigres" asiatiques et de son impact sur les perspectives de croissance de l'Afrique (voir pages 16 à 20). M. Mahathir bin Mohamad, premier ministre de la Malaisie, a décrit en termes vigoureux comment les entrées rapides de capitaux en Malaisie et dans d'autres pays asiatiques, facilitées par la libéralisation financière, avaient été suivies de retraits soudains des mêmes fonds, qui ont entraîné la ruine d'économies, l'instabilité politique et une aggravation de la pauvreté. Ce que les pays asiatiques avaient subi, a-t-il dit, c'était "le capitalisme sous sa pire forme," caractérisé à la fois par une pauvreté générale et par le spectacle "des riches avec leurs milliards" pratiquant des opérations de change et des razzias sur les marchés d'actions. "Tel est le monde du nouveau millénaire," a déclaré M. Mahathir. "Si nous ne prenons pas garde, si nous ne menons pas avec sérieux le développement de nos pays respectifs, nous risquons de redevenir des colonies."

L'Afrique sait par expérience, comme l'a observé M. L. V. Ketso, ministre des Finances du Lesotho, qu'une libéralisation radicale peut comporter des coûts initiaux élevés, et que ses avantages peuvent mettre du temps à se matérialiser. "On comprend que de nombreux pays hésitent à s'ouvrir complètement" à l'économie mondiale, a-t-il dit. M. Blaise Compaoré, président du Burkina Faso, parlant en sa qualité de président de l'Organisation de l'unité africaine, a souligné que l'Afrique doit certes sortir de son isolement et s'assurer une part accrue de l'investissement et du commerce mondiaux, mais qu'elle devait aussi être en mesure de s'associer au processus de mondialisation sans hâte indue, "à mesure que nos capacités se développent." En particulier, les progrès de l'intégration économique sous-régionale en Afrique même pourraient constituer une "école de mondialisation" où les producteurs du continent apprendraient à mieux faire face à la compétition externe.

Plusieurs représentants des pays donateurs ont reconnu les problèmes particuliers de l'Afrique et demandé des mesures plus énergiques pour maîtriser la forte instabilité et les inégalités des marchés internationaux, en même temps qu'ils recommandaient de nouveaux efforts pour ouvrir les marchés des pays industrialisés aux exportations africaines. "Si j'estime que la mondialisation est à la fois inévitable et riche de promesses," a déclaré M. Charles Josselin, ministre français de la Coopération, "je crois aussi que les gouvernements doivent faire preuve de vigilance pour en régler le rythme et en atténuer certains effets déstabilisateurs." Comme l'a dit Mme Eveline Herfkens, ministre néerlandaise de la Coopération pour le développement, un ordre économique mondial stable ne doit pas être simplement un "paradis pour les gagnants."

Le vice-président de la Banque mondiale pour l'Afrique, M. Callisto Madavo, a souligné que de telles difficultés ne devaient pas dissuader l'Afrique d'entreprendre de nouvelles réformes. "Il est encore plus important aujourd'hui," a-t-il dit, "de réformer les politiques et le cadre institutionnel pour améliorer la compétitivité de l'Afrique au niveau mondial et pour attirer l'investissement."

Un fardeau de la dette 'inacceptable'

Quelques participants se sont déclarés déçus que le Programme d'action lui-même ne traite pas de manière très approfondie des problèmes de financement extérieur. Mais, durant les débats suscités par les questions de l'auditoire, les problèmes de la dette et de l'aide ont été soulevés à maintes reprises.

"Le fardeau de la dette des pays africains est inacceptable et affaiblit les perspectives de croissance de l'Afrique," a dit M. Festus Mogae, président du Botswana, résumant les opinions exprimées durant les débats d'un groupe de réflexion sur le développement économique.

M. Frederick Tluway Sumaye, premier ministre de la Tanzanie, a indiqué que son pays devait consacrer 35 % de ses recettes ordinaires au service de la dette extérieure, ce qui "nous rend incapables d'engager des dépenses essentielles pour le développement et nous met dans l'impossibilité de financer les secteurs sociaux, l'infrastructure, etc." Mme Edith Nawakwi, ministre des Finances de la Zambie, a renchéri : "Si l'on ne résout pas les problèmes du montant total de la dette, trop élevé, et de l'énorme ponction ainsi opérée sur les ressources dont le développement a tant besoin, il faut nous attendre à ce que les idéaux de la réforme économique et de la bonne gouvernance restent lettre morte."

L'allégement de la dette dont l'Afrique a jusqu'à présent bénéficié a été "trop faible et trop tardif," a souligné Mme Herfkens, qui a demandé que l'on prenne des mesures plus énergiques en faveur des pays africains les plus pauvres, en particulier ceux qui sortent à peine d'un conflit. Jusqu'à présent, la réponse des créanciers de l'Afrique a été "tout simplement scandaleuse," a dit à Afrique Relance M. Mats Karlsson, secrétaire d'Etat au ministère des Affaires étrangères de la Suède. De nombreux représentants, y compris ceux d'organisations non gouvernementales (ONG) africaines, ont critiqué l'Initiative pour les pays pauvres très endettés (PPTE) du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, estimant que les critères d'éligibilité retenus pour en devenir bénéficiaire sont trop restrictifs.

M. Choolwe Beyani, coordonnateur des recherches du Forum africain sur la dette et le développement, a mis le Japon, pays hôte, au défi d'alléger davantage la dette des pays africains. En réponse, M. Kunio Katakura, envoyé spécial du Gouvernement japonais à TICAD, a fait observer que le Japon avait déjà converti 30 milliards de yen (soit environ 225 millions de dollars) de la dette bilatérale africaine en aide à fonds perdus. Il a également rappelé que le premier ministre Obuchi avait promis à l'ouverture de la conférence, que le Japon envisagerait sérieusement d'augmenter le nombre des pays éligibles et la part de la dette susceptible d'être allégée.

Inverser le recul de l'aide

Outre l'allégement de la dette et l'augmentation de l'investissement étranger, l'Afrique continue de nécessiter une aide au développement, a souligné M. K. Y. Amoako, Secrétaire exécutif de la Commission économique pour l'Afrique. "Pour nous et nos amis donateurs," a-t-il dit, "le point essentiel devrait être non pas de savoir s'il y a lieu [de fournir] une aide, mais de déterminer les moyens de l'élargir et de la rendre plus efficace." M. James Gustave Speth, Administrateur du Programme des Nations Unies pour le développement, a également noté que l'aide publique au développement (APD) à l'Afrique subsaharienne avait diminué en 1996 et de nouveau en 1997. "Le paradoxe est tragique : au moment où l'Afrique est en position de s'engager dans une relance du développement, la solidarité de la communauté internationale lui fait défaut." M. Speth a déclaré qu'il fallait donc, pour concrétiser les promesses, que la communauté internationale s'engage résolument en faveur du Programme d'action de Tokyo en augmentant considérablement l'APD à destination de l'Afrique."

Certains participants, comme M. Robert McNamara, coprésident de la Coalition mondiale pour l'Afrique, ont dit douter que les donateurs augmentent leur aide. Néanmoins, plusieurs représentants de donateurs ont annoncé qu'ils accroîtraient en fait leurs versements. Mme Clare Short, Secrétaire d'Etat britannique au développement international, a signalé que le programme d'aide au développement de son pays allait augmenter de 9 % l'an prochain, après des années de recul. (En 1996/97, le Royaume-Uni a décaissé 3,5 milliards de dollars, dont 38 % à destination de l'Afrique subsaharienne.)

M. Karlsson a révélé que la Suède augmenterait de 19 % son budget d'aide au cours des trois prochaines années. Mme Herfkens a dit que les Pays-Bas maintiendraient le niveau de leur aide à 0,8 % environ du produit national brut, ce qui constitue l'un des taux les plus élevés de tous les pays donateurs. M. Obuchi a déclaré qu'en dépit de ses graves difficultés économiques, le Japon "continuerait de montrer la voie dans la coopération pour le développement en Afrique."

Aide liée et assortie de conditions

Durant la première séance plénière de TICAD II, le président Rawlings du Ghana a vivement critiqué la pratique à laquelle les donateurs ont couramment recours et qui consiste à lier l'aide à l'achat de biens ou services du pays concerné. Les représentants de la Norvège, de la Suisse et du Royaume-Uni se sont convenus que l'aide devait être "non liée" et ont appuyé des initiatives en ce sens au sein de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

D'autre part, la conditionnalité de l'aide devrait être moins stricte, a suggéré M. Karlsson, qui a exhorté les donateurs à coordonner leurs programmes d'aide avec les budgets africains, "adoptés démocratiquement par les parlements nationaux." Selon M. James Michel, président du Comité d'aide au développement (CAD) de l'OCDE, les rapports entre pays donateurs et pays africains devraient s'orienter dans le sens d'"un contrôle national accru et [d']un contrôle moindre des donateurs."

Le thème du "contrôle" par l'Afrique des stratégies de développement a été repris tout au long de la conférence. Ce contrôle doit être authentique, a souligné M. Meles Zenawi, premier ministre de l'Ethiopie. Les donateurs, a-t-il soutenu, paraissent souvent croire que le concept de contrôle national signifie que "les pays africains font ce que les donateurs attendent d'eux, et le font sans regimber, de leur plein gré. Ce n'est pas ce que j'appelle un contrôle national." En revanche, a-t-il poursuivi, le Programme d'action de Tokyo utilise le terme dans un sens très différent, en insistant pour que les pays africains définissent d'abord leurs propres priorités et stratégies de développement, puis en débattent avec leurs partenaires.

Développement social et politique

Comme l'ont bien montré tant les débats de la conférence que le Programme d'action, ces priorités traduisent une conception du développement qui va au-delà d'une simple croissance économique et qui comprend diverses améliorations de la situation sociale, le règlement des conflits et des progrès en matière de participation démocratique de tous les citoyens.

M. Mathieu Kérékou, président du Bénin, a souligné que "sans intégration sociale, le développement restera fragile et éphémère" et que le progrès doit se mesurer aux améliorations intervenues dans les domaines de la santé, de l'éducation et "d'une production répondant aux besoins de la majorité qui souffre." De nombreux orateurs ont souligné à maintes reprises qu'il importait d'augmenter l'investissement dans l'éducation, notant que des taux élevés d'alphabétisation et l'acquisition de savoir-faire avaient été à la base du développement de l'Asie.

Beaucoup d'orateurs ont reconnu qu'un taux de croissance plus élevé pouvait faciliter la hausse des revenus et par suite la réduction de la pauvreté. Mais ils ont dit qu'il fallait également des stratégies ciblées pour créer des emplois et faire en sorte que les secteurs les plus pauvres de la société ne restent pas à la traîne. Selon M. Ibrahim Assane Mayaki, premier ministre du Niger, la pauvreté endémique, les mesures d'ajustement impopulaires et l'exigence d'une démocratisation rapide, du fait des pressions qu'elles imposent simultanément, peuvent déclencher un conflit et rendre très difficile la gestion gouvernementale.

Une séance plénière a été consacrée à des débats sur la gouvernance et le règlement des conflits, la plupart des intervenants soulignant les rapports de ceux-ci avec le développement. M. Thabo Mbeki, vice-président de l'Afrique du Sud, a observé que les nouveaux systèmes démocratiques de l'Afrique sont fragiles, car ils reposent sur des sociétés complexes, multi-ethniques, et il a exhorté les partenaires de l'Afrique à s'intéresser davantage aux obstacles socio-économiques qui s'opposent à une bonne gouvernance. Le président Joaquim Chissano du Mozambique, a souligné que la pauvreté empêche la démocratie de développer pleinement son potentiel et favorise l'éclatement de conflits. Tout conflit sape les efforts de développement et fait fuir les investisseurs potentiels, ce qui rend plus difficile la réduction de la pauvreté. Seuls des efforts concertés sur tous ces fronts peuvent briser le cercle vicieux, ont convenu de nombreux participants, ajoutant que les dirigeants africains eux-mêmes doivent jouer un rôle plus hardi et plus actif pour stimuler le développement humain, résoudre les conflits par des moyens pacifiques et améliorer la gouvernance.

Les participants ont convenu que les gouvernements africains doivent amorcer un dialogue plus approfondi avec le secteur privé et les organisations de la société civile. Parmi d'autres intervenants, Mme Frene Ginwala, présidente du Parlement sud-africain et coprésidente de la Coalition mondiale pour l'Afrique, a insisté sur l'importance d'intégrer les questions de l'égalité des sexes à toutes les stratégies de développement. Elle a regretté que les femmes continuent d'être absentes de la prise de décisions, "comme en témoigne la tribune de la présente réunion," composée presque exclusivement d'hommes.

Coopération Asie-Afrique

Si le processus TICAD a visé à dégager un large partenariat international avec l'Afrique, l'un de ses buts précis était de susciter une coopération accrue avec l'Asie. Depuis la première conférence de Tokyo, en 1993, les rapports commerciaux et d'investissement entre les deux régions ont considérablement progressé, tandis que le Japon devenait l'un des plus importants donateurs de l'Afrique. Lors de la conférence TICAD-II, les participants africains ont remercié à plusieurs reprises le Japon de l'intérêt qu'il manifestait pour le continent, alors même qu'il traverse sa plus grave récession en 50 ans.


L'élargissement de la coopération entre l'Asie et l'Afrique est un élément clef du processus TICAD.

Photo: Agence japonaise pour la coopération internationale


L'élargissement du partenariat entre les deux régions a également mis en lumière une plus vaste coopération "Sud-Sud" -- ce qui recouvre des accords très divers entre les pays d'Afrique et d'Asie. L'Indonésie, bien qu'elle soit l'un des pays les plus durement touchés par la crise économique de l'Asie, s'est engagée à continuer de fournir aide et conseils aux agriculteurs africains, ainsi qu'une formation aux étudiants africains dans les universités indonésiennes. L'Inde a promis de poursuivre ses programmes d'assistance technique en Afrique, tandis que la Thaïlande a relevé l'utilité des accords "tripartites," par lesquels des pays en développement d'Asie ou d'Afrique du Nord fournissent les services d'experts ou un autre appui en nature, les pays donateurs assurant le financement d'autres projets.

L'importance d'un engagement accru du secteur privé asiatique a également été soulignée, tout particulièrement durant une séance extraordinaire de TICAD-II à laquelle ont participé d'éminents hommes d'affaires japonais. En décembre, la République de Corée accueille à Séoul un forum d'investissement afro-asiatique, dont les participants devraient venir de 24 pays africains et de 10 pays asiatiques.

Au titre des activités complémentaires de TICAD-II, Masahiko Komura, ministre japonais des Affaires étrangères, a annoncé à la clôture de la conférence que le Japon aiderait à organiser une série de réunions dans différentes parties de l'Afrique, afin de suivre les progrès réalisés région par région. "Si la croissance économique en cours sous l'impulsion du secteur privé s'accélère, grâce à l'application des politiques voulues par les gouvernements africains et leurs partenaires pour le développement," a dit M. Komura, "je suis convaincu que le XXIe siècle sera sans aucun doute l'ère de la renaissance africaine."

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Les priorités du Programme d'action de TICAD-II

Les deux thèmes complémentaires du Programme d'action de Tokyo, adopté le 21 octobre à la deuxième Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l'Afrique (TICAD-II), sont la réduction de la pauvreté par l'accélération de la croissance économique et le développement durable, d'une part, et l'intégration effective de l'Afrique à l'économie mondiale, d'autre part. "L'expérience faite en matière de réduction de la pauvreté en Asie de l'Est montre qu'une croissance économique rapide assortie d'une répartition équitable du revenu pendant une période prolongée peut aider les pauvres à s'élever au-dessus du seuil de pauvreté," affirme le Programme d'action.

A cette fin, le Programme fixe une série d'objectifs en matière d'éducation, de santé, de promotion de la femme et dans d'autres domaines afin de promouvoir le développement social et d'aider les pauvres, et expose les grandes lignes des actions que les pays africains et leurs partenaires pour le développement doivent mener afin d'atteindre ces buts. Citant de nouveau l'expérience de l'Asie de l'Est, il voit dans l'éducation l'instrument essentiel du renforcement des capacités humaines, et ainsi d'une accélération de la croissance et d'une réduction durable de la pauvreté.

Notant que "la mondialisation présente des problèmes additionnels et des possibilités nouvelles pour les pays africains," le Programme souligne que les stratégies nationales de développement doivent chercher à améliorer la compétitivité des pays au niveau international en faisant plus grand usage des technologies appropriées pour perfectionner les compétences et améliorer la productivité. Si les pays africains doivent veiller à ouvrir leurs économies et promouvoir l'entreprise privée, affirme le Programme, il leur faut aussi renforcer la capacité des institutions publiques, notamment en améliorant la gouvernance. Les partenaires de l'Afrique pour le développement peuvent seconder ces efforts en : allégeant la dette, élargissant l'accès des exportations africaines aux marchés extérieurs, et en promouvant l'investissement étranger direct. L'intégration économique régionale en Afrique même, et surtout une aptitude accrue à résoudre et prévenir les conflits, apparaissent aussi comme des conditions essentielles au progrès du continent.


Le texte intégral du Programme d'action de Tokyo peut être consulté sur Internet à <www.mofa.go.jp/region/africa/ticad2>

Les entreprises asiatiques examinent les possibilités offertes par l'Afrique

"Le climat est aussi propice chez nous aux investissements que dans les autres parties du monde," a dit M. Cassim Chilumpha, ministre malawien des Finances, à une cinquantaine d'hommes d'affaires du Japon et d'autres pays asiatiques, durant un "dialogue d'affaires" tenu le dernier jour de la TICAD-II. Il a cité les taux de rendement élevés sur les investissements étrangers, la détermination de nombreux gouvernements de suivre des politiques économiques saines et la stabilité politique qui règne en Afrique australe et dans d'autres régions du continent. Malgré ces signes positifs, "nous n'avons pas vu l'investissement étranger direct soutenir nos efforts" à une échelle suffisante.


Cassim Chilumpha, ministre des Finances du Malawi.

Photo: Université des Nations Unies (UNU)


Le potentiel de l'Afrique est considérable, a affirmé M. Shigeji Ueshima, président de Mitsui, une des entreprises les plus importantes du pays, et coprésident du Comité pour le Moyen-Orient et l'Afrique de Keidanren (Fédération japonaise d'organisations économiques), association qui réunit les principales entreprises japonaises. Actuellement, a-t-il noté, l'Afrique ne représente que 1 % de l'investissement japonais à l'étranger, contre 22 % pour l'ensemble de l'Asie. Quand ils examinent les possibilités nouvelles qui s'ouvrent en Afrique, a dit M. Ueshima, les investisseurs japonais sont sensibles surtout à la paix et à la stabilité politique. "L'investissement des milieux d'affaires privés afflue dans les pays en paix et évite les pays en conflit."

Se déclarant de manière générale d'accord avec l'intervention de M. Ueshima, d' autres dirigeants de société ont avancé des arguments complémentaires. M. Motoyuki Oka, directeur général de la société commerciale japonaise Sumitomo, qui exporte des produits africains vers les Etats-Unis et d'autres marchés, a évoqué l'infrastructure matérielle et les compétences techniques. M. Leopoldo Clemente, président de Clemente Holdings (Philippines), a dit que les mesures d'incitation spécifiques intéressent moins les investisseurs que le taux de croissance d'ensemble et le degré d'ouverture d'une économie, dont dépend en grande partie la stabilité des taux de rendement.

Un représentant de la Direction malaisienne du développement industriel a insisté sur l'importance des perceptions externes : alors que de nombreux pays africains sont en paix et offrent de bonnes conditions aux investisseurs étrangers, les principaux médias dressent un portrait monolithique et ont tendance à mettre l'accent sur les catastrophes et les conflits. "Les mauvaises nouvelles sont gratuites," a-t-il observé. "Les bonnes nouvelles, il faut payer pour les avoir." Pour attirer les investisseurs, les pays africains doivent donc présenter avec plus d'insistance les "bonnes nouvelles" du continent.

Renforcer les institutions publiques en Afrique

Pour mieux gérer les possibilités et les risques que présente le processus de mondialisation, les pays africains ont besoin d'un Etat voué au développement et doté d'une plus forte capacité de formuler et d'appliquer les politiques, soutient M. Delphin Rwegasira, directeur exécutif du Consortium pour la recherche économique en Afrique (CREA), dont le siège est à Nairobi. Ces dernières années, cependant, de nombreux programmes économiques africains ont été "animés par les donateurs" et donc non contrôlés par les gouvernements africains eux-mêmes. De ce fait, affirme M. Rwegasira, ces programmes, inévitablement, "tombent à plat en fin de parcours." Il s'adressait à un forum public consacré au thème du "développement africain au XXIe siècle," tenu le 16 octobre au siège de l'Université des Nations Unies (UNU), à Tokyo, et organisé conjointement avec le CREA, qui promeut la formation d'économistes africains.

Parmi les économistes, universitaires et responsables africains qui ont pris part à ce forum, beaucoup se sont félicités des taux de croissance relativement plus élevés réalisés en Afrique ces dernières années, et la plupart les ont jugés dus aux efforts des Africains eux-mêmes. "Ce que vous voyez, c'est la valeur, libérée de son carcan par les réformes," a affirmé M. Cassim Chilumpha, ministre du Malawi des Finances.

Toutefois, de nombreux participants ont affirmé craindre que les taux de croissance plus élevés de l'Afrique ne puissent se maintenir. Certains se sont inquiétés de l'impact de la récession mondiale en cours, du fait que les taux d'épargne et d'investissement de l'Afrique demeurent faibles, et des risques de baisse du volume de l'aide. Mme Ruth Kagia, administratrice à la Banque mondiale pour le développement humain en Afrique, a déclaré que "la rhétorique politique ne suffit pas; il faut qu'elle s'appuie de ressources."

Plusieurs intervenants ont aussi fait part de leurs appréhensions concernant les problèmes que pose un renforcement de la concurrence internationale à un moment où de nombreux gouvernements africains sont mal équipés pour y faire face. M. A. M. Dirar, directeur du développement économique à l'Organisation de l'unité africaine, a observé que cela tenait en partie au fait que les programmes d'ajustement structurel exécutés dans de nombreux pays africains avaient entraîné le "démembrement de l'essentiel des institutions publiques."

Le processus de mondialisation pouvait avoir des effets positifs pour l'Afrique, a dit le Dr Ernest Aryeetey, de l'Université du Ghana, présentant un rapport au nom d'un groupe d'experts UNU-CREA. Mais la mondialisation comporte aussi des risques et des coûts, a-t-il dit, ajoutant qu'il fallait que "la libéralisation se fasse avec prudence." Comme le secteur privé ne peut à lui seul renforcer l'infrastructure dont l'Afrique a besoin pour se développer et rivaliser avec le monde extérieur, il est capital d'édifier des partenariats entre secteur public et secteur privé. Mais cela suppose que l'on consolide les institutions publiques de l'Afrique, a-t-il souligné. "Nous avons besoin de gouvernements qui aient la capacité d'intervenir partout où l'on a besoin d'eux."

M. Thandika Mkandawire, directeur de l'Institut de recherche des Nations Unies pour le développement social, a examiné l'évolution des conceptions sur le rôle de l'Etat dans le développement, depuis l'hypothèse formée au lendemain de l'indépendance selon laquelle l'Etat était le premier agent de la modernisation jusqu'à celle, implicite dans les programmes d'ajustement structurel, selon laquelle l'Etat fait obstacle au libre jeu du marché. Ce glissement extrême a cependant conduit à le destruction des institutions publiques africaines et a conféré aux organismes donateurs un rôle de plus en plus grand dans la formulation des politiques économiques. La démocratie a considérablement progressé en Afrique durant la présente décennie, a noté M. Mkandawire, mais il s'agit souvent d'une "démocratie dépourvue de choix" où les gouvernements élus n'ont pas le droit de déterminer leurs propres budgets, du fait des conditionalités qui leur sont imposées par les accords de financement extérieur. Si de telles contraintes persistent, il craint que "l'option démocratique en soit discréditée."

M. Mkandawire, qui critique depuis longtemps les gouvernements autoritaires en Afrique, a soutenu qu'il faut renforcer les institutions de l'Afrique, "même si cela signifie un ralentissement de la croissance," car autrement une croissance rapide peut conduire au chaos en quelques années. "Il faut espérer," a-t-il conclu, "que la crise d'Asie ruinera une fois pour toutes le dogme du marché et conduira à une sérieuse et nouvelle réflexion sur le rôle de l'Etat."