Crise mondiale, solutions mondiales

L'ONU a un rôle capital à jouer dans la solution des troubles économiques

Par Kofi Annan, Secrétaire général des Nations Unies

La crise asiatique, qui devient aujourd'hui rapidement une crise mondiale, ne se limite en aucune façon à ses aspects strictement financiers. Elle a des conséquences désastreuses pour des millions de personnes dans leur vie quotidienne. Et ce sont les pauvres qu'elle frappe le plus durement.

La pauvreté est accompagnée de son triste cortège habituel : la faim, les désordres sociaux, la violence, les violations des droits de l'homme. Les pays les moins avancés, qui sont les moins capables d'influer sur les priorités et les politiques au niveau mondial, sont une fois de plus pénalisés.


Photo : ONU / Evan Schneider

La réponse à cette première crise majeure de la mondialisation doit donc porter avant tout sur sa dimension humaine. En même temps, si crucial que soit le rôle des sept grands pays industriels, des ministres des Finances et des gouverneurs de banques centrales du monde entier, ils ne peuvent et en fait ne doivent pas, dans l'univers mondialisé qui est aujourd'hui le nôtre, assumer cette tâche à eux seuls. Il est nécessaire que toutes les composantes du système international se rassemblent, et l'Organisation des Nations Unies, unique institution véritablement mondiale à laquelle nous appartenons tous, doit occuper un siège à la table où les débats sur la nouvelle "architecture financière" mondiale proposée par le président Clinton sont en train de s'engager. Les stratégies économiques et financières ne donneront de résultats que si nous définissons de concert le cadre politique à l'intérieur duquel elles pourront s'appliquer.

Dynamisme et perturbation

Tout bien considéré, à long terme, la mondialisation est une force positive et dynamique. Elle nous rapproche et nous offre des choix plus larges, car elle nous permet de produire avec plus d'efficience, de contrôler notre environnement et d'améliorer la qualité de notre vie.

Mais ces bénéfices ne sont pas ressentis également par tous. Pour bien des gens, ce "long terme" est trop éloigné pour avoir un sens. Des millions d'êtres humains vivent encore dans l'isolement, en marge de l'économie mondiale. Des millions d'autres ressentent la mondialisation non comme une magnifique perspective nouvelle, mais comme un puissant agent de désordre, qui met en péril tant leur niveau de vie matériel que leur culture.

Le nombre de ceux qui pensent ainsi est en train d'augmenter rapidement. Certains des principaux bénéficiaires de l'ouverture des marchés et des flux de capitaux sont aujourd'hui les plus durement frappés. La tentation est forte de chercher refuge dans des positions nationalistes ou populistes. Heureusement, dans la plupart des pays en développement, ces fausses solutions sont actuellement rejetées.

Dans chaque pays, la crise a des traits et des causes qui lui sont propres. Chaque pays doit faire face à ses problèmes spécifiques. Mais de nombreux pays ont besoin d'aide. Il s'agit en fait d'une crise mondiale, qu'il faut traiter aux niveaux tant local que mondial.

Sans aucun doute, certains diront que cela ne concerne en rien l'ONU. Il existe d'autres organismes internationaux, plus spécialisés et peut-être plus compétents pour résoudre les problèmes économiques : la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l'Organisation mondiale du commerce, la Banque des règlements internationaux.

J'ai le plus grand respect pour le rôle et la compétence propres de chacun de ces organismes. Je me suis donné beaucoup de peine pour forger des liens étroits avec eux et je suis heureux de dire qu'ils ont réagi très positivement. Ils veulent travailler avec nous et nous devons être prêts à travailler avec eux.

Aucun de nous ne pourrait prétendre avoir agi en tout point avec sagesse face au phénomène de la mondialisation. Je n'ai certainement pas une telle prétention pour le compte de l'ONU. Nous portons probablement tous une part de responsabilité dans la crise actuelle. Et il est probable que nous avons tous quelque chose à apprendre les uns des autres. En travaillant de concert, nous pouvons rendre notre action plus crédible, plus pertinente, plus légitime aux yeux du monde entier.

Car les problèmes qui se posent ne sont pas seulement d'ordre financier ou macroéconomique. Ils ont de graves conséquences politiques et sociales et certaines de leurs causes doivent être cherchées dans les systèmes politiques et sociaux. Je crois que l'ONU, du fait de son caractère universel, a le devoir de souligner le caractère mondial de la crise -- et d'insister sur la nécessité d'y apporter des solutions mondiales, fondées sur des règles mondiales qui soient équitables pour tous.

Dans de telles crises, nous devons nous rapprocher pour trouver des solutions fondées sur les principes premiers que tous les Etats Membres ont en commun : ceux de la Charte des Nations Unies et de la Déclaration universelle des droits de la personne.

Je crois aussi que nous avons pour responsabilité particulière de parler au nom des victimes, ou des victimes potentielles, de crises mondiales. Nous ne pouvons oublier les pays, en Afrique et ailleurs, dont la crise a rendu le fardeau de la dette encore plus intolérable.

On répugne à accorder un allégement de la dette parce qu'il comporterait un "risque moral": il récompenserait les insouciants et pénaliserait les prudents. Mais les prêteurs ne sont-ils pas souvent tout aussi insouciants et irresponsables que les emprunteurs? Font-ils vraiment preuve de sens moral en exigeant de recevoir le paiement intégral des intérêts et du capital, si cela signifie que des enfants qui n'étaient pas encore nés au moment où les emprunts ont été contractés se voient refuser même une éducation primaire ou le minimum vital?

C'est là un exemple parmi d'autres d'un problème économique mondial que l'ONU a le devoir de soulever, et de continuer à soulever tant qu'une réponse n'y sera pas donnée au niveau mondial.

De nombreuses nations sentent que leurs intérêts sont ignorés ou négligés dans les organismes économiques spécialisés, où les pays qui ont déjà une économie prospère sont ceux qui font le mieux entendre leur voix -- pour des raisons qui se comprennent très bien. Mais l'ONU offre le cadre d'un débat informé à tous ceux que la crise a touchés. Elle doit représenter toutes les parties prenantes de l'économie mondiale.

L'ONU doit être l'un des protagonistes dans la recherche de solutions propres à préserver les avantages de la mondialisation tout en protégeant ceux qui en ont souffert ou qui jusqu'à présent ont été exclus.

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