
A la réunion annuelle du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, tenue à Washington du 8 au 10 octobre, les pays donateurs n'ont pas réussi à se mettre d'accord sur une réforme de leur stratégie concernant la dette multilatérale et n'ont ainsi pu donner suite aux demandes formulées par l'Afrique en faveur d'un allégement plus rapide et complet de sa dette. Au milieu de craintes croissantes d'un effondrement financier mondial, les ministres africains des Finances et les présidents des banques centrales africaines ont dû lutter pour se faire entendre. Tout en considérant les questions issues des stratégies de réforme économique, les ministres africains avaient plaidé pour qu'on prête plus d'attention aux effets de la crise financiére asiatique sur l'économie de leurs pays.
Pour de nombreux pays africains, l'allégement de la dette et les crédits nécessaires à la reconstruction, à l'issue d'un conflit, étaient les problèmes prioritaires. Les gouvernements africains, aux côtés d'organisations qui font campagne contre la dette, comme le groupe Jubilé 2000, OXFAM et l'European Network on Debt and Development (Eurodad), soutiennent que l'Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) a des effets trop lents et une portée trop limitée. En vertu des conditions normales de la PPTE, un pays ne peut bénéficier d'une remise de dette qu'après avoir rempli les conditions requises pendant une période de six ans (ou davantage).
Depuis son lancement, voici deux ans, l'Initiative n'a pas répondu aux attentes de nombreux gouvernements africains. Sur 41 candidats potentiels, cinq pays africains figurent parmi les sept pays au total qui en ont rempli les conditions. Les appels à une réforme lancés par le groupe africain du FMI et les gouverneurs africains de la Banque mondiale, ainsi qu'un communiqué des ministres des Finances des pays du Commonwealth publié immédiatement avant la tenue des réunions de la Banque/du Fonds, portent essentiellement sur les domaines suivants :
S'il est vrai que peu de hauts fonctionnaires des institutions financières ont contesté aux réunions annuelles le bien-fondé de la position de l'Afrique sur le plan moral, les débats ont porté avant tout sur le coût et la structure du mécanisme d'allégement de la dette. Le Comité intérimaire du FMI et le Comité du développement de la Banque mondiale ont convenu d'étendre l'Initiative PPTE jusqu'en 2000, mais n'ont approuvé aucune libéralisation générale des critères d'admissibilité. Ces dernières révisions de l'Initiative en portent le coût de 5,8 à 8,2 milliards de dollars au total. De tels chiffres apparaissent fort négligeables en comparaison des plus de 50 milliards de dollars de crédits de secours que la Banque et le Fonds ont décaissé en 1998 au profit des pays d'Asie de l'Est, ou des 4,5 milliards de dollars versés à la Russie en juillet seulement.
Les ministres des Finances africains qui siègent au Comité du développement -- Leketeke Victor Ketso (Lesotho), N'Goran Niamien (Côte d'Ivoire) et Fatahallah Oualalou (Maroc) -- ont tous insisté avec force pour une réforme de l'Initiative, mais se sont heurtés à une vive résistance sur la question de son coût. Les ministres des Finances des pays à revenu intermédiaire ont appuyé les appels à une libéralisation de l'Initiative, mais n'ont pas voulu que la Banque et le Fonds prélèvent les montants nécessaires à cette fin sur leurs ressources générales. Ils ont soutenu, au contraire, que les riches créanciers bilatéraux du Club de Paris devaient prendre à leur charge la majeure partie du financement.
Les pays riches sont divisés quant à l'avenir de l'Initiative. Les créanciers les plus généreux ont été les pays nordiques, les Pays-Bas et la Suisse, qui tous ont exhorté les autres pays membres de l'OCDE à contribuer davantage au fonds d'affectation spéciale de l'Initiative afin d'en permettre l'élargissement. Trois pays seulement du Groupe des Sept (Japon, Canada et Grande-Bretagne) ont contribué au fonds d'affectation spéciale. Toutefois, le Japon a donné depuis lors des signes encourageants qui laissent entendre qu'il est prêt à annuler la dette par le biais de dons aux pays africains les moins avancés. Mais les autres pays du Groupe des Sept (à savoir l'Italie, la France, l'Allemagne et les Etats-Unis) ont répugné à financer directement l'Initiative.
Malgré ces divergences, la Banque a pu obtenir à la réunion
un appui suffisant pour lancer une autre initiative en faveur des économies
africaines les plus fragiles : un fonds d'affectation spéciale --
comparable au fonds pour les PPTE -- qui aiderait à financer la reconstruction
des pays sortant d'un conflit. Les règles actuelles interdisent à
la Banque et au Fonds de prêter aux pays en retard dans leurs versements
(ce qui est le cas de la plupart des pays dans cette situation).
Photo: FMI
Le Groupe de recherche sur l'après conflit (Post Conflict Research Unit) de la Banque, dirigé par M. Nat Colletta, signale que six pays africains qui sont le théâtre d'un conflit (ou l'étaient tout récemment) -- République centrafricaine, République du Congo, République démocratique du Congo, Libéria, Somalie et Soudan -- avaient un arriéré collectif de 4,3 milliards de dollars
dans leurs remboursements aux institutions financières multilatérales. Quand le gouvernement en place après la guerre a fait la preuve de son "attachement à la réforme," sans appliquer nécessairement un programme officiel du FMI, la Banque propose de soutenir les efforts de reconstruction du pays en question en lui accordant des subventions prélevées sur ses recettes nettes ou fournies par sa filiale spécialisée dans l'octroi de prêts à des conditions de faveur, l'Association internationale de développement.
Dans un document à usage interne sur l'Initiative, la Banque propose que le FMI autorise une aide d'urgence de montant supérieur à ce que prévoient les dispositions actuelles. La Banque demande aussi à la Banque africaine de développement de prêter son appui à l'Initiative, qui devrait être approuvée par les conseils des trois institutions. Les représentants de la Banque disent que cette approbation pourrait probablement être obtenue, mais le plus difficile serait de recueillir auprès des donateurs les moyens de financement nécessaire à la mise en oeuvre.
Des opinions divergentes ont été exprimées concernant l'impact de la crise asiatique sur l'Afrique. Alors que plusieurs ministres africains ont dit que la baisse des cours des produits de base compromettrait gravement les perspectives de croissance de l'Afrique, le président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, a estimé le 1er octobre que ses effets directs seraient limités parce qu' "... il n'y a pas de capitaux énormes qui entrent en Afrique ou en sortent." World Economic Outlook, publication du FMI, soutient que l'accès limité de la plupart des pays africains aux marchés financiers internationaux "a eu pour effet de limiter l'impact de la fièvre qui s'est emparée des marchés l'an dernier : la crise des marchés nouveaux a surtout concerné l'Afrique par ses répercussions sur les cours et le commerce des produits de base." Tandis que certains pays africains gagneront plus à la baisse des cours du pétrole qu'ils ne perdront à celle des cours de leurs produits de base, le Fonds s'attend à ce que l'ensemble de l'Afrique et un tiers environ des pays africains "enregistrent une perte nette."
Pourtant, plusieurs représentants du Fonds et de la Banque craignent que la crise financière de l'Asie n'ait pour effet de donner plus de crédit en Afrique au thème d'une orientation nationaliste de l'économie, ajoutant que, bien que l'Afrique du Sud soit le seul pays africain à renoncer aux contrôles sur les mouvements de capitaux, la crise de l'Asie pourrait enrayer la libéralisation financière en Afrique. Mais jusqu'à présent la réaction en ce sens a été fort discrète au niveau des politiques.