
Les contrecoups de la crise économique qui a commencé voici un an en Asie -- et qui menacent aujourd'hui de déclencher une récession mondiale -- ont mis un certain temps à atteindre la plupart des pays d'Afrique, le continent n'étant pas complètement intégré aux marchés financiers mondiaux. Mais plusieurs pays africains ont déjà subi l'impact immédiat de la crise et beaucoup d'autres commencent à en ressentir les effets indirects, surtout à travers la baisse des cours mondiaux des produits de base et le rétrécissement des marchés d'exportations, ainsi que la diminution des investissements et autres apports financiers.
Paradoxalement, en raison du net ralentissement de l'activité économique survenu ailleurs, le Fonds monétaire international (FMI) prédit que l'Afrique connaîtra pour la première fois cette année une croissance économique plus rapide que toute autre région (environ 3,7 %). Mais ce taux est plus faible qu'il ne l'eût été autrement. M. Alan Gelb, économiste en chef de la Banque mondiale pour l'Afrique, a dit à Afrique Relance que les événements d'Asie avaient eu pour effet de faire baisser d'environ 1 % cette année le taux de croissance globale de l'Afrique, surtout parce qu'ils ont contribué au ralentissement des échanges et de la croissance au niveau mondial. Cela s'accorde avec les prévisions révisées du FMI pour la croissance de l'Afrique, evaluées maintenant à un point de pourcentage plus bas que le taux de 4,6 % annoncé au début de l'année.
Depuis mai, l'économie de l'Afrique du Sud -- la première
du continent -- a enregistré un très net ralentissement, en
partie du fait des convulsions de l'Asie, comme l'a dit aux actionnaires
à la fin d'août C. L. Stals, gouverneur de la Banque de réserve
sud-africaine. Il a fait observer qu' "il est extrêmement difficile
pour tout petit pays du monde de se protéger unilatéralement
contre les vicissitudes du système intégré des marchés
financiers mondiaux."
Photo : Bourse de Johannesburg
Si la plupart des pays africains pauvres ont été moins directement exposés que l'Afrique du Sud à l'instabilité des marchés financiers et de capitaux, ils ont néanmoins été frappés par d'autres effets de la crise économique mondiale qui prend de l'ampleur. Dèjà les exportations vers l'Asie de bois de construction du Cameroun et du Gabon et de papier du Swaziland ont dégringolé, ce qui a entraîné des compressions de personnel et des fermetures d'usines. En Zambie, la privatisation d'une mine de cuivre n'a pu se faire du fait de l'annulation des engagements financiers de pays asiatiques et de la baisse du cours mondial du cuivre. L'Egypte, qui prévoyait d'émettre ses premières euro-obligations, en a différé le moment en raison de l'instabilité des marchés internationaux de capitaux. Plusieurs pays qui sont extrêmement tributaires des exportations de pétrole, de diamants et d'autres minéraux, ont dû opérer des coupes sombres dans leurs budgets en raison de la baisse marquée des ventes.
"A l'orée du nouveau siècle, l'Afrique est le continent le plus vulnérable aux chocs exogènes persistants," a noté en juillet, dans une étude sur les répercussions de la crise asiatique, M. Befekadu Degefe, économiste hors classe à la Commission économique pour l'Afrique (CEA). Depuis lors, comme la perturbation s'est étendue bien au-delà de l'Asie, l'économie mondiale a fait l'objet de pronostics de plus en plus sombres. Le 14 septembre, le président des Etats-Unis, Bill Clinton, a déclaré que l'instabilité économique planétaire était "le plus grave problème financier que le monde ait affronté en un demi-siècle," un problème qui menace "les économies naissantes, de l'Amérique latine à l'Afrique du Sud."
Pendant une assez longue période, les économies asiatiques ont connu la croissance la plus rapide du monde entier. Les experts en développement ont présenté le "modèle asiatique," qui avait pour composantes une croissance stimulée par les exportations, un investissement étranger considérable, une hausse du revenu par habitant et des industries manufacturières extrêmement compétitives, comme un exemple à copier par les autres régions en développement.
L'impact direct de cette croissance a été ressenti bien
au-delà de la région elle-même. Au début des
années 90, quelques pays asiatiques en développement ont commencé
à fournir à l'Afrique de nouvelles sources substantielles
d'investissement étranger, tandis que le Japon, pays industrialisé,
se plaçait au premier rang des pays donateurs, l'un des plus généreux
pour l'Afrique (voir L'aide japonaise privilélgie la qualité).
Fait peut-être encore plus important, l'Asie, avec sa forte demande
de matières premières pour l'industrie et d'autres produits
de base, est devenue un marché sans cesse plus important pour les
exportations africaines. Selon les chiffres fournis par la Conférence
des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), les
exportations de produits agricoles africains à destination de l'Asie
ont augmenté en moyenne de 13,8 % entre 1980 et 1994, et celles de
minerais et métaux de plus de 16 %, soit des taux plusieurs fois
supérieurs à l'augmentation d'ensemble des exportations africaines
de ces mêmes produits (2,1 et -3,1 %, respectivement). En 1997, 20
% environ du total des exportations agricoles de l'Afrique et 13 % des exportations
de ses industries extractives allaient vers l'Asie.
Photo : ONU
La crise financière qui a commencé à balayer l'Asie du Sud-Est durant le deuxième semestre de 1997 a vu la valeur des monnaies nationales s'effondrer, de nombreuses entreprises faire faillite, les banques détenir des titres de prêts irrécupérables, et les investisseurs étrangers déserter rapidement la région : alors qu'en 1996 l'apport net de capitaux sur les nouveaux marchés de l'Asie s'était élevé à 97,1 milliards de dollars, la sortie nette de capitaux a atteint 12 milliards de dollars en 1997 (et aucun apport net n'est prévu pour l'année en cours). Le taux de croissance des quatre pays de l'Asie du Sud-Est les plus durement touchés a été réduit de moitié en 1997 et une croissance négative de 10 % a été enregistrée en 1998. Quelques autres pays asiatiques en développement ont continué à enregistrer en 1997 des taux de croissance relativement élevés et la Chine a atteint un taux de 8,8 %, mais à peu près tous ont connu un certain ralentissement, tendance qui s'est aggravée en 1998. Le Japon, qui entretient des rapports commerciaux et financiers très serrés avec l'Asie de l'Est et du Sud-Est, a vu son taux de croissance tomber au-dessous de 1 % en 1997, contre 3,9 % l'année précédente, et enregistrera cette année un taux de croissance négatif (-2,5 %) selon les prévisions établies en octobre par le FMI.
En Afrique, les quelques pays dont le commerce est surtout orienté vers l'Asie ont ressenti l'impact initial et direct de cette crise. Au Cameroun, la société publique exportatrice de bois de construction, qui vendait 60 % de sa production en Asie, a constaté en décembre 1997 un ralentissement de ses ventes; comme les stocks invendus s'accumulaient en juillet-août 1998, elle a cessé d'acheter du bois aux sociétés nationales d'abattage, ce qui a entraîné des licenciements massifs de bûcherons et de transporteurs. Au Swaziland, l'Usutu Pulp Company, l'une des quatre plus importantes sociétés du pays, a été contrainte de fermer ses portes en février et mars en raison d'une forte baisse des commandes d'Asie, qui avaient absorbé auparavant environ 90 % de la pâte à papier produite par Usutu.
Le Botswana, qui avait longtemps
eu des excédents budgétaires grâce à ses exportations
lucratives de diamants, a maintenant un budget en déficit pour la
première fois en 16 ans. M. Louis Nchindo, Directeur général
de Debswana, coentreprise du Gouvernement et de la société
multinationale diamantaire De Beers, dont le siège est en Afrique
du Sud, attribue cette chute à une baisse des ventes de diamants
en Asie, surtout au Japon, deuxième acheteur mondial de diamants.
"La situation au Japon est très sérieuse," déclare
M. Nchindo. Selon le bulletin du Botswana Stockbroker, les recettes
totales de l'exercice budgétaire 1998/99, dont le montant avait été
initialement fixé à 3,5 milliards de pula (820 millions de
dollars), seront inférieures d'un milliard de pula au chiffre prévu.
Bien que le gouvernement du Botswana dispose de réserves substantielles
et puisse facilement pallier un déficit budgétaire à
court terme, la croissance économique d'ensemble paraît néanmoins
devoir se ralentir et tomber de 7 % en 1997 à 6 % cette année.
Même les pays africains dont les exportations directes vers l'Asie sont limitées se sont trouvés devant le problème du rétrécissement des marchés. Comme il est prévu que la croissance économique de l'Union européenne sera inférieure de 0,5 % environ au taux initialement attendu du fait de la crise économique de l'Asie, les producteurs nord-africains d'articles manufacturés ont constaté que la demande européenne de leurs produits s'est relâchée. Par exemple, la Tunisie s'attend à ce que les ventes de ses principaux articles d'exportation (textiles, appareillages mécanique et électrique) diminuent considérablement.
Les cours mondiaux des produits de base ont baissé toute l'année en partie à cause du rétrécissement des marchés asiatiques. Bien que la Banque mondiale prévoie que ces cours ne tomberont probablement pas beaucoup plus bas, elle ne croit pas qu'une remontée sensible de ces cours soit très probable. Selon les prévisions actuelles de la Banque, il faudra peut-être deux ans pour que les cours des produits non pétroliers, qui ont baissé de 17,8 % par rapport aux chiffres de 1995, commencent à se redresser.
Pour les économies africaines, si largement tributaires des exportations de produits de base, c'est là une nouvelle assez déprimante. Comme l'a noté Alassane Ouattara (Côte d'Ivoire), Directeur général adjoint du FMI, lors d'un séminaire sur la crise asiatique tenu en mai 1998 au Maroc, la baisse des cours des produits de base "retentira sur la croissance et l'investissement -- allant jusqu'à ralentir les progrès en matière de réduction de la pauvreté -- surtout dans certains pays africains."
Néanmoins, souligne
M. Gelb, économiste en chef de la Banque mondiale pour l'Afrique,
cet impact est "très différencié d'un pays à
l'autre, selon la composition des exportations." Tandis que les exportateurs
de pétrole ont été frappés très durement,
les exportateurs de cacao, de café et autres cultures du même
ordre "n'ont pas eu à se plaindre." Avec une chute du cours
mondial du pétrole de 30 % environ durant le premier semestre de
1998 par rapport à l'année précédente, la CNUCED
estime que l'Angola et le Nigéria ont perdu un quart du montant prévu
de leurs recettes d'exportation, tandis que l'Algérie, le Cameroun
et le Gabon en ont également perdu une part non négligeable
(voir tableau). La baisse des cours du pétrole
est d'autre part une bonne nouvelle pour les pays africains pauvres, qui
paient maintenant moins cher leurs importations de pétrole.
Les cours de l'or, de l'aluminium et d'autres minéraux ont de même baissé, tandis que le cours du cuivre est tombé de 30 % entre le premier semestre de 1997 et le premier semestre de 1998. Cette évolution est survenue à un moment délicat pour la Zambie, qui s'efforce d'attirer des investisseurs pour ses vastes mines de cuivre; en janvier, une société canadienne a renoncé à conclure l'achat de la mine de cuivre de Chambishi, près de Kitwe. La demande de cuivre reste forte en Europe et aux Etats-Unis, note la Banque mondiale, "mais la faiblesse des marchés asiatiques a fait chuter les cours."
Le cours mondial du coton a atteint en mai 1998 son niveau le plus bas depuis cinq ans, en partie du fait de la contraction des marchés d'Asie de l'Est, mais aussi parce que la Chine est en train de devenir un gros exportateur de coton, ce qui ajoute à l'accumulation des stocks mondiaux. Tous les producteurs africains de coton ont été touchés, mais cette évolution a particulièrement découragé plusieurs pays francophones d'Afrique de l'Ouest, qui avaient fait de grands efforts ces dernières années pour en développer la production. Par exemple, le Burkina Faso a presque triplé sa production de coton entre 1993 et 1997, mais le montant de ses recettes n'a pas progressé en proportion.
Jusqu'ici, les producteurs de cacao, café et cultures analogues n'ont pas été sérieusement touchés, les cours du cacao et du café robusta ayant augmenté en 1997 et 1998, en partie à cause des troubles civils d'Indonésie, qui en est un gros producteur. De même, les cours de l'huile de palme ont augmenté en 1998, tendance favorisée par la baisse de la production en Indonésie et en Malaisie.
A mesure que la situation économique des pays d'Asie se rétablira, leurs marchés grandiront une fois de plus, favorisant une remontée du cours des produits de base. Mais cela pourrait prendre plusieurs années et on ne saurait dire avec certitude si les "tigres asiatiques" seront en mesure de retrouver leurs taux de croissance très élevés. En tout cas, leur redressement posera vraisemblablement de nouveau à l'Afrique le problème d'une concurrence accrue des exportations d'Asie.
Comme de nombreuses monnaies asiatiques ont perdu de leur valeur du fait de la crise financière, les exportations de ces pays sur le marché mondial sont devenues beaucoup moins coûteuses, ce qui les rend plus compétitives face aux pays dont la monnaie n'a pas été dévaluée. Si cette concurrence plus vive se conjugue avec un ralentissement général du commerce mondial, M. Gelb estime qu'elle pourrait constituer un grave problème pour l'Afrique, en menaçant le léger accroissement de sa part du marché mondial que le continent s'est assuré au cours des dernières années.
A une conférence tenue fin septembre à Abidjan (Côte d'Ivoire) et consacrée à évaluer l'impact de la crise asiatique, des experts de la CEA, de la CNUCED, de la Banque mondiale et de l'Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI) sont parvenus à la conclusion que les producteurs africains de textiles, de cacao, de caoutchouc et d'huile de palme seraient les plus exposés à une telle concurrence de l'Asie. La CNUCED estime qu'elle sera sensible surtout pour les produits de base, en partie parce que l'Indonésie, la Malaisie et la Thaïlande sont de grands producteurs mondiaux de caoutchouc, d'huile de palme, de cuivre, de bois, de cacao et autres produits similaires. Mais les produits finis sont également menacés.
Maurice, l'un des deux principaux exportateurs de textiles en Afrique subsaharienne (avec le Kenya), a réalisé depuis le début des années 90 des progrès importants en matière de productivité et d'efficacité grâce à ses zones de traitement des exportations; l'emploi dans les secteurs des textiles, de l'habillement et de la joaillerie y a marqué une reprise sensible en 1997 après un marasme de trois ans. Cette reprise a tenu en partie au fait que les industriels mauriciens ont pu profiter pour le secteur des textiles de la baisse du cours des matières premières asiatiques. Mais, à long terme, la compétition directe de la Chine et de l'Asie du Sud-Est s'intensifiera, de sorte que Maurice aura plus de mal à défendre sa position.

Photo : Agence japonaise de coopération internationale
Selon le professeur Paul Collier, Directeur du Centre d'étude des économies africaines à l'Université d'Oxford, cette pression se fera également sentir sur le marché intérieur des pays africains. "A mesure que la production des articles manufacturés se mondialise et que les producteurs asiatiques s'implantent sur les marchés africains, l'Afrique pourrait perdre même le petit secteur manufacturier qui est actuellement le sien," a-t-il écrit dans une étude publiée cette année. "La crise monétaire qui a récemment frappé l'Asie du Sud-Est, par exemple, aura pour effet de faire baisser sensiblement le coût des exportations en Afrique des produits finis d'Asie."
Le volume limité de l'aide externe peut également donner lieu à une compétition plus intense. Dans certaines des analyses de l'évolution de la crise en Asie publiées dans la presse africaine, les commentateurs ont noté les sommes énormes -- environ 125 milliards de dollars -- prêtées à l'Indonésie et à d'autres pays durement touchés dans le but de prévenir leur effondrement financier. Ils se sont demandés si l'aide fournie à l'Afrique pourrait s'en trouver réduite.
Jusqu'ici, soulignent les experts, la majeure partie des moyens de financement fournis à l'Asie -- ou qu'on envisage d'affecter à une consolidation de l'économie brésilienne -- n'a pas été prélevée sur les fonds d'aide concessionnelle, de sorte que l'aide que l'Afrique reçoit normalement n'a été que très peu amoindrie. Cependant, ajoutent certains, l'atmosphère de crise ne facilite pas à l'Afrique la tâche de prévenir une nouvelle baisse des flux d'aide. De 1994 à 1996, le montant total net des décaissements au titre de l'aide publique au développement pour l'Afrique subsaharienne a diminué de près de 18 %, tombant de 20,9 milliards de dollars à 17,2 milliards, et les évaluations initiales indiquent que cette baisse s'est poursuivie en 1997 et 1998.
Comme des pays tels que l'Indonésie -- où quelque 100 millions de personnes se retrouvent soudain en dessous du seuil de pauvreté -- remplissent désormais les conditions requises pour recevoir une aide concessionnelle, certains analystes notent qu'il sera encore plus difficile à l'Afrique de préserver sa part de l'ensemble des décaissements. Cependant, répond M. Gelb, "s'il est vrai que quelques pays pourraient s'ajouter au nombre de ceux qui ont droit à l'aide concessionnelle, d'autres pays, comme la Chine, cessent progressivement d'en avoir besoin."
L'un des traits marquants de la catastrophe qui a frappé l'Asie a été la panique dont les investisseurs étrangers ont été saisis, ce qui a contribué à la fuite des capitaux et à une chute brutale du cours des actions dans toute la région. Comme ces investissements de portefeuille sont d'une extrême mobilité, l'effet "de contagion" a été ressenti sur des marchés d'actions fort éloignés de l'Asie. Comme le note la CNUCED, les investisseurs institutionnels tendent à voir dans tous les "nouveaux marchés" (ceux des pays en développement et ceux de l'ex-bloc soviétique) une catégorie unique, de sorte que leur crainte de perdre sur un marché peut s'appliquer rapidement aux autres, quelle que soit la performance économique de chaque pays.
L'Afrique du Sud, dont le marché d'actions est le plus vaste et le plus actif du continent africain, n'a pas été immédiatement en proie à la panique. L'économie sud-africaine a marqué de nombreux signes de reprise durant les quatre premiers mois de 1998, et les investisseurs étrangers ont acquis des obligations sud-africaines pour un montant de 16,3 milliards de rands. Mais, déjà rendus nerveux par la crise asiatique, les investisseurs ont commencé en mai à déserter massivement l'Afrique du Sud à la suite de rumeurs annonçant la destitution du gouverneur de la Banque de réserve et une dévaluation imminente du rand (l'une et l'autre étaient inexactes). Au cours des trois mois suivants, ils ont réduit de 12,4 milliards de rands le montant de leurs avoirs en obligations. A la fin de septembre, les cours moyens à la Bourse de Johannesburg avaient baissé de plus de 39 % par rapport à la fin de 1997, le taux de change du rand avait très sensiblement baissé et la croissance économique s'était pratiquement arrêtée. A son tour, la chute du rand a déterminé en partie la dépréciation de la monnaie et d'autres troubles financiers dans plusieurs pays voisins, comme la Namibie.
Tandis que quelques autres importants marchés d'actions africains ont également enregistré des chutes brutales (dans certains cas, en raison de facteurs économiques ou politiques locaux), un certain nombre de marchés plus modestes ont continué de fonctionner normalement. Sur les 11 bourses africaines dont la Société financière internationale (SFI) de la Banque mondiale a suivi l'évolution, quatre ont enregistré tout au long de septembre une hausse des cours moyens, dans quelques cas fort nets (voir tableau p.18). En août, Flemings Research, société londonienne spécialisée dans l'analyse des marchés, a dit que les marchés d'actions africains dans leur ensemble avaient eu depuis le début de 1998 une performance supérieure de 9 % à l'indice général des nouveaux marchés relevés par la SFI. Si l'on ne tenait pas compte de l'Afrique du Sud, ce taux monterait à 18 %.
On ne saurait dire avec certitude si ce dynamisme durera. Certains analystes croient possible que les investisseurs, déçus par les marchés asiatiques, considèrent avec encore plus d'intérêt les nouvelles possibilités qui s'offrent en Afrique. Bien que les placements internationaux en Afrique soient faibles par rapport aux chiffres mondiaux (seulement 2,6 milliards de dollars en 1997, soit 6,4 % du total de l'ensemble des pays en développement), ils augmentent néanmoins rapidement; avant 1992, aucun pays subsaharien ne bénéficiait de ces apports, à l'exception de l'Afrique du Sud. Mais d'autres experts estiment que de nombreux investisseurs deviendront plus circonspects à l'égard des nouveaux marchés en général. En tout cas, ajoutent certains, il est probable que les marchés d'actions africains seront plus influencés par la situation locale, en particulier par la stabilité politique et les résultats de la politique économique, que par les fluctuations des capitaux extérieurs.
De plus grande importance sont pour l'Afrique les apports d'investissement étranger direct qui, selon le FMI, ont atteint 7,7 milliards de dollars en 1997, contre 5,3 milliards l'année précédente et une très modeste moyenne annuelle de 1,1 milliard durant la période 1984-89. Par leur nature même, ces investissements sont moins instables que ceux faits sur les marchés de valeurs et, en conséquence, mieux à l'abri des paniques qui ont frappé l'Asie ou la Bourse de Johannesburg.
Cependant, la crise asiatique fait ressentir ses effets ici également. Depuis le début des années 90, plusieurs pays asiatiques ont pris rang d'investisseurs importants en Afrique, les sociétés de la République de Corée plaçant 214 millions de dollars entre 1992 et 1995 dans divers projets ou opérations africains, et les sociétés malaisiennes, 126 millions de 1992 à 1996. Les représentants de l'entreprise coréenne Daewoo ont donné l'assurance que l'investissement prévu de 500 millions de dollars au Maroc au cours des cinq prochaines années ne serait pas affecté par la crise asiatique. Mais il est vraisemblable que d'autres projets seront ramenés à des proportions plus modestes, différés ou annulés.
M. Gelb indique que les tendances à long terme du cours des produits de base peuvent également jouer un rôle. Comme le gros de l'investissement étranger en Afrique se concentre dans les secteurs du pétrole, des minerais et d'autres industries extractives, les investisseurs prendront pour une large part leurs décisions en fonction de la performance de ces produits sur le marché mondial.
Le degré général de compétitivité sera également un important facteur à cet égard. "Le problème que connaît l'Afrique est un peu différent de celui qui est apparu en Asie," dit M. Gelb. "En un sens, on peut dire que les pays africains n'ont pas eu la chance de se trouver en mesure de connaître le type de crise qui a frappé l'Asie de l'Est, parce qu'ils n'ont pas été en mesure d'attirer des capitaux sur une échelle comparable à l'Asie de l'Est." Tout en mettant en place des mécanismes régulateurs adéquats pour se protéger contre certains effets négatifs des apports massifs de capital, il importe que l'Afrique considère avec attention les facteurs qui limitent la compétitivité de ses économies, surtout en une époque où la concurrence commerciale s'intensifie. "Si l'Afrique ne peut élargir ou au moins maintenir sa part du commerce mondial," affirme M. Gelb, "je crois qu'il lui sera très difficile de se développer."
Dans le même sens, M. Yoweri Museveni, président de l'Ouganda, a dit à une conférence des dirigeants d'Afrique australe tenue en Namibie en juillet, que l'Afrique devait mettre en place des secteurs industriels compétitifs capables de produire des marchandises bon marché et de haute qualité. En raison de l'étroitesse des marchés nationaux africains, a-t-il dit, un moyen d'y parvenir sera d'abord de créer en Afrique même des marchés régionaux plus solides, afin de produire à plus grande échelle. "On ne peut être compétitif au niveau mondial," a-t-il dit, "à moins d'augmenter d'abord sa force."
Impact de la crise asiatique sur l'AfriqueL'impact de la crise économique asiatique a été ressenti en Afrique de diverses manières, tant directes qu'indirectes : -- Ralentissement de la croissance économique d'ensemble, d'environ un point de pourcentage en 1998; -- Baisse des cours mondiaux des produits de base, ce qui a durement touché les producteurs africains de pétrole, de bois de construction, de minerais et de coton; -- Perte de marchés asiatiques essentiels pour les marchandises africaines; -- Concurrence plus rude des exportations asiatiques de textiles et de produits de base, devenus moins chers; -- Répugnance accrue des investisseurs étrangers à investir dans les "nouveaux marchés," en Afrique et ailleurs; -- Compétition plus âpre pour l'aide limitée des donateurs, l'Indonésie et d'autres pays asiatiques durement frappés remplissant désormais les conditions requises pour recevoir une aide concessionnelle. |
Quelles leçons pour l'Afrique?Les Africains ne peuvent ignorer les questions soulevées par la crise de l'Asie du Sud-Est, a déclaré Mme Edith Nawakwi, ministre zambienne des Finances, à une conférence des marchés d'actions africains tenue à Lusaka fin septembre. Parmi les leçons que la crise asiatique comporte pour l'Afrique, elle a mis en lumière l'importance de la transparence du marché et de solides mécanismes régulateurs des opérations financières. "Si des courants d'information efficaces, des règlements adéquats et la transparence font défaut, les nouveaux marchés sont très exposés à une forte instabilité et à de graves risques," a-t-elle souligné. M. Alan Gelb, économiste en chef de la Banque mondiale pour l'Afrique, convient que la crise asiatique a fait apparaître avec une force particulière l'importance de réglementer le secteur financier. "A l'heure où les économies africaines libéralisent leurs comptes des opérations commerciales et leurs comptes courants et relâchent les réglementations restrictives imposées aux marchés des capitaux, il leur faut mettre en place des cadres de supervision," a-t-il dit à Afrique Relance. "La crise asiatique nous rend encore plus conscients des règles fondamentales qu'il faut mettre en place avant d'aborder cette tâche." Cette crise, ajoute-t-il, appelle aussi davantage l'attention sur le problème des filets de sécurité en Afrique. "On ne peut s'attendre à trouver un filet de sécurité très complet dans un pays très pauvre. Cependant, [la crise] fait passer au premier plan le problème, qu'il faut tenter de résoudre, de la protection de la population en cas de grave choc économique." Sur un plan plus général, soutient M. Befekadu Degefe, analyste de la Commission économique pour l'Afrique, deux leçons que l'Afrique peut tirer tant des succès que des difficultés des pays de l'Asie du Sud-Est "sont qu'un Etat fort et capable de vision est indispensable et qu'il est nécessaire d'aider le marché à répartir les ressources limitées." |